Entretiens L'homme de la cave de Philippe Le Guay

Publié le 28 octobre, 2021 | par @avscci

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Entretien Philippe Le Guay – L’Homme de la cave

L’Homme de la cave nous entraîne sur les rives d’un cinéma où nous ne nous sentons pas franchement à l’aise, et le personnage autour duquel tourne toute l’histoire, cet homme de la cave, n’est pas de ceux auxquels nous pouvons facilement nous identifier. Parce qu’il apparaît très rapidement comme étant un chantre du négationnisme, il est de ceux qui nient ou minimisent l’Holocauste. Apparemment dans un but de vérité historique, en réalité bien sûr pour des raisons de haine raciale. Un thème qui sent le soufre et que le cinéma n’aborde que du bout des doigts. À l’exception du récent Procès du siècle, description glaçante des agissements d’un sinistre Faurisson d’outre-Manche au vocabulaire châtié et aux idées putrides. Mais pour être fragile et aventureux, L’Homme de la cave est de fait construit de façon magistrale, chaque inflexion étant pesée au trébuchet quand le film fait mine de trébucher. Entre paranoïa, hypocrisie et faux-semblants, nous naviguons à vue tout au long du métrage avec le cœur qui bat la chamade.

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION

Il y a onze ans Philippe Le Guay a signé un film lumineux, Les Femmes du 6e étage, où Fabrice Luchini s’ouvrait aux autres, s’ouvrait au monde, sauvait son âme en se frottant à toute une ribambelle de joyeuses bonnes espagnoles nichées dans les étages. Le film était apparu comme un prototype de ces feelgood movies qui nous donnent la pêche. L’Homme de la cave en est l’antithèse parfaite. François Cluzet se ferme aux autres, s’isole du monde et se condamne en instillant son poison dans tout un immeuble. Il n’est pas excessif de parler de feelbad movie. Mais en même temps, il nous change de ces films précuits, prémâchés, prédigérés, qui ne présentent au fond pas le moindre enjeu. Nous sommes ici en déséquilibre permanent et d’autres que le Guay s’y seraient sans doute cassé les dents. Mais notre homme a du doigté, Ce film est absolument remarquable.

Comment cette histoire vous est-elle venue ?

Philippe Le Gay : Le point de départ a été une anecdote rapportée par deux amis. Ils ont vécu un basculement au contact d’un type louche s’étant installé dans une cave. À partir de cette situation, j’ai vu un film. Il m’a tout de même fallu presque douze ans de maturation pour arriver au bout du scénario ! J’ai commencé à écrire une première version pendant six mois. Mais j’ai fini par sentir que je ne me sentais pas armé pour affronter un sujet aussi difficile que celui du négationnisme.

L'homme de la cave de Philippe Le Guay

On peut même dire que le film est risqué.

P. L. G. : C’est un film dangereux. Il fallait trouver une distance entre le sujet et les personnages. Le négationniste doit être montré dans la vérité de son mensonge, avec ce qu’il implique de manipulation. En même temps, il ne faut pas rendre le personnage monstrueux, en perdant de vue qu’il est humain. J’ai essayé de restituer cette ambivalence en m’appuyant sur le genre du thriller : le personnage que joue François Cluzet s’installe dans une cave, ce qui confère au film une ambiance presque fantastique.

Dans 3×8, il y avait le « réalisme » d’une équipe d’ouvriers dans une usine. Mais le fait qu’on y fabrique du verre avec un four, avec le rougeoiement des matières et le vacarme du lieu, conféraient à tout cela une dimension imaginaire.

Ici, d’une autre façon, la cave est un monde à part, ayant son âme. Notre angoisse naît de ce décor, qui nous renvoie à des peurs enfantines. Nous avons tous connu ces moments où, enfants, on nous a demandé de descendre à la cave pour y ranger des objets inutiles ou d’en remonter une bouteille de vin. On se souvient tous très bien de ce couloir inquiétant, de cette lumière qui s’éteint, de ces bruits étranges qui nous parviennent. Ce lieu a une force émotionnelle. Ma visée va donc au-delà du réalisme.

L'homme de la cave de Philippe Le Guay

Dans tous vos films, vous vous êtes attaché à filmer un collectif, qui se soude ou se désagrège…

P. L. G. : Ici, c’est la famille : les deux frères, la mère, l’adolescente. Un second cercle est constitué par les habitants de l’immeuble, que j’ai pris soin de montrer séparément : les personnages âgés sympathiques et un peu troubles, la femme qui prend position contre l’intrus, etc. Ce bâtiment est une caisse de résonnance de la façon dont s’infiltre le trouble causé par l’intrus.

Ce mal insidieux qui contamine un immeuble peut évoquer Le Locataire de Polanski. Il y a ce malaise qui grandit petit à petit, cette montée d’angoisse qui saisit les personnages en même temps que le spectateur.

P. L. G. : Oui. Je l’ai revu pour faire ce film. Son atmosphère, son climat paranoïaque et angoissant, sont extrêmement réussis. Dans mon film, le mal est introduit par cet homme arrivant de l’extérieur et qui s’installe. Sa présence est comme un aimant qui dérègle toute la distribution des rapports de force dans le groupe.

Et ce groupe a ses failles : les rapports de la famille avec le voisin du dessus ne sont pas simples…

P. L. G. : L’irruption de ce corps étranger révèle cela, il met en lumière les zones d’ombre. Mais cet ensemble aurait très bien pu continuer à vivre en paix. C’est l’intrus qui déclenche la discorde.

Le décor est comme un personnage à part…

P. L. G. : Je voulais que tout le film soit tourné dans le même lieu, qu’il y ait une unité spatiale: la cage d’escalier, l’appartement, la cour, tout est au même endroit. Je me suis attaché à ce que la cour soit à l’ancienne, avec de vieilles plantes, des pavés. Le chef décorateur a installé de portes d’écuries renvoyant le lieu aux années 1940. Cette décennie évoque la collaboration, Vichy. Lors de la réunion de copropriété se rejoue cette ambiance moite et grise : il y a ce flou des positions vis-à-vis de cet individu. Le personnage du voisin du dessus, de façon insidieuse, prétend que ce type ne le dérange pas, que c’est de la faute de quelqu’un s’il est là.

L'homme de la cave de Philippe Le Guay

François Cluzet a-t-il été difficile à convaincre d’accepter le rôle ?

P. L. G. : C’est à mettre à son crédit : il a lu le scénario en une journée et m’a tout de suite donné son accord. Non seulement il m’a fait confiance pour traiter cette histoire, mais il a entrevu une possibilité non pas de défendre le personnage, mais de l’incarner. Cela veut dire qu’il a cherché à comprendre ce qui l’autorise à penser cela. Nous avons essayé de montrer aux spectateurs où tout cela s’enracine. Avec François, nous avons choisi que le personnage se pose en victime. Il a été radié de l’Éducation Nationale, pour avoir dit ce qu’il tient pour des vérités. Il y a une vraie dimension paranoïaque chez lui.

Il déstabilise le spectateur également. Ce qu’il dit n’est pas objectivement délirant. Il se base sur des faits, mais en en faisant une mauvaise interprétation.

P. L. G. : L’une des armes du négationnisme est de minimiser le génocide des Juifs par les nazis en le comparant de façon défavorable à un autre génocide. C’est une manière de relativiser, de dire : « Je ne dis pas que ça n’a pas eu lieu, mais qu’il y a eu pire. »

J’ai fait le choix de ne pas faire dire au personnage des propos explicitement négationnistes. En revanche, ses avocats nous renseignent sur qui il est et sur son réseau : la banque en Espagne qui finance son parti d’extrême droite, etc. Ses arguments sont exposés par le premier avocat. Puis, le deuxième parle de l’influence du négationnisme sur Internet. Ainsi, plusieurs points de vue, plusieurs paroles, éclairent ce personnage, qui lui, ne tient jamais explicitement ce discours.

L'homme de la cave de Philippe Le Guay

Le sujet vous touchait-il particulièrement ?

P. L. G. : Je pense qu’il touche tous les citoyens, qu’ils soient juifs ou non. Cette façon de mentir et de transformer l’Histoire choque la plupart des gens. C’est en cela que je me suis autorisé d’en parler, bien qu’étant goy. Des personnes de confession juive m’ont remercié. Je considère que c’est un problème qui concerne la société entière. Tout le monde peut être touché par ce discours, y compris nos enfants.

Cette idéologie a trouvé un nouvel élan avec Internet…

P. L. G. : C’est avec cela que le complotisme s’est massifié, qu’il est devenu très présent. On en trouve des traces dans certains discours « antivax ». C’est hélas devenu banal. Ce qui était le fait de quelques individus s’est élargi à l’échelle de la société avec Internet. C’est un discours qui n’est pas majoritaire, mais important.

Ces soi-disant soupçons dissimulent en fait des énoncés racistes, haineux et destructeurs. L’historien tente de trouver d’autres preuves, de repousser les limites de la connaissance pour approfondir la vérité historique. À l’inverse, la rhétorique négationniste est biaisée et cherche à obscurcir.

Qu’est-ce qui vous pousse à changer d’ambiance de film en film ?

P. L. G. : Il faut que je sente que c’est le moment pour moi de faire ou non le film. J’ai écrit les premières versions de L’Homme de la cave en 2009. Mais je ne me sentais pas prêt pour faire ce film. Mon instinct me conduisait davantage vers Les Femmes du 6e étage. Et au sixième étage, il y a les liens, la réconciliation, le mélange des classes sociales, etc. En 2019, j’ai voulu aller à la cave. Parce que le sujet résonnait fortement avec notre contemporanéité. Et je me suis senti plus armé pour affronter cette histoire.

L'homme de la cave de Philippe Le Guay

Quel a été l’apport de Gilles Taurand, le coscénariste ?

P. L. G. : Le rôle d’un coscénariste est de rassurer le metteur en scène, de le recadrer. Il a ensuite le devoir de faire part de ses intuitions sur le sujet. Gilles Taurand a le goût des ambivalences et le dégoût du manichéisme… Un autre collaborateur a été important : le journaliste Marc Weitzmann, qui a une connaissance intime des réseaux complotistes. Il est l’auteur d’un livre ayant pour titre Un temps pour haïr, où il explore les zones d’ombre de la société française. C’est un excellent observateur. Il a une acuité très grande dans la construction de la haine. Cela m’a aidé à cerner la psyché de ce personnage.

Il y a le personnage de la jeune fille qui éclaire ce drame d’une manière différente, étant donné que son jeune âge la rend plus perméable à ce type de discours.

P. L. G. : Je pense qu’au-delà de cela, son âge la conduit à se retourner contre ses parents. Par provocation, elle dit que si tout le monde panique devant ce type, c’est peut-être parce qu’il a raison. Elle dit ça comme on jette une bombe, un pavé dans une vitrine. Y croit-elle vraiment ? Je ne sais pas. Elle le fait en tout cas pour toucher là où ça fait mal. Et une fois de plus, l’intrus est le révélateur du malaise.

Propos recueillis par Yves Alion

Mis en forme par Tancrède Delvolvé

Réal. : Philippe Le Guay. Scén. : Philippe Le Guay, Gilles Taurand et Marc Weitzmann. Phot. : Guillaume Deffontaines. Mus. : Bruno Coulais. Prod. : Les Films des Tournelles / Big Sur Films / France 2 Cinéma. Dist. : Ad Vitam. Int. : François Cluzet, Jérémie Renier, Bérénice Bejo, Victoria Eber. Durée : 1h54. Sortie France : 13 octobre 2021.

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