Entretiens Eiffel de Martin Bourboulon

Publié le 28 octobre, 2021 | par @avscci

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Entretien Martin Bourboulon – Eiffel

Eiffel est un film spectaculaire. Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que le cahier des charges a été rempli, et que l’équilibre nécessaire entre l’épique et le romanesque a été trouvé. Il ne manque aucun rivet à l’histoire de la tour, qui nous est racontée avec une fougue contagieuse.

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION

Mais nous ne perdons rien de la vie privée de Gustave Eiffel, romantique autant que romanesque. Un choix narratif qui a fait ses preuves : nous pensons à plus d’une reprise à un certain Titanic, écrin d’une foudroyante histoire d’amour sur fond de mésalliance des classes, épinglée au milieu d’une page essentielle de l’Histoire des hommes. Dès lors le récit trouve son rythme, alternant les scènes de l’épopée industrielle et celles des amours contrariées de celui qui l’incarne. Bourboulon a veillé scrupuleusement à ce que les deux histoires se nourrissent mutuellement, laissant entendre, mais c’est le prix du romanesque, que peut-être la tour n’aurait pas vu le jour si les amours de l’ingénieur avaient été plus paisibles. Mais pour être franc, on ne cherche pas nécessairement à démêler le vrai du faux, la part de l’Histoire avec un grand H et celle du roman. On se laisse emporter…

D’autant que Romain Duris possède un charme fou. Ce n’est peut-être pas le vrai Eiffel qui nous est présenté, d’ailleurs, mais bel et bien un homme qui déplace l’horizon. Au fond, c’est sans doute cela, sa vraie vérité. Et ses moments de doute, sa fragilité apportent beaucoup au film, qui ne se prive pas de nous laisser croire que le cœur a ses raisons dont la raison industrielle doit tenir compte.

Vous avez réalisé avant Eiffel les deux Papa ou Maman et allez enchaîner sur Les Trois Mousquetaires… On ne peut pas dire que vous vous cantiniez dans un seul genre !

Martin Bourboulon : Il n’y a aucune stratégie de ma part. J’ai adoré faire Papa ou Maman, c’était un exercice passionnant, parce qu’il fallait mettre en scène l’émotion du rire. J’ai apprécié devoir faire la distinction entre le réalisme et le vraisemblable : les choses n’ont pas forcément besoin d’être réalistes, mais il faut absolument qu’elles soient vraisemblables pour que l’émotion fonctionne. Au fond, aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai trouvé que l’approche des faits était tout à fait semblable dans Eiffel. Son histoire est librement inspirée de faits réels, les personnages existent, mais il fallait tout faire pour rendre l’histoire vraisemblable. Pourquoi se priver, en tant que jeune metteur en scène, de se confronter à des genres différents ? Le cinéma reste une industrie confrontée à un marché et, quand nous sortons d’une saga à succès comme Papa ou Maman, c’est le moment où nous pouvons essayer de convaincre les producteurs de nous faire confiance sur un registre complètement différent.

Par ailleurs le projet d’Eiffel a une vingtaine d’années. Il a été porté par Caroline Bongrand, l’auteure initiale, et s’est retrouvé entre les mains de différents metteurs en scène, de différents producteurs avant de parvenir à moi. Je dois ma présence sur ce film à Vanessa Van Zuylen la productrice, et à Jérôme Seydoux, chez Pathé, avec qui j’avais travaillé pour Papa ou Maman.

Vous disiez avoir eu un très bon contact avec Laurent Lafitte et Marina Foïs sur le plateau de Papa ou Maman. Toutefois, pour Eiffel, vous avez dû vous confronter à des effets spéciaux, à des équipes très nombreuses, etc. Ce n’est pas tout à fait la même approche cinématographique, n’est-ce pas ?

M. B. : Bien sûr. Mais je ne cherchais pas nécessairement à réaliser un film à gros budget. La plus grande prise de risque s’est faite lorsque je me suis convaincu que je n’étais pas obligé d’enchaîner avec des comédies. Après Papa ou Maman, la tentation a été grande de continuer sur ma lancée, mais j’ai pensé que c’était le moment de tenter autre chose. Pour moi, le cinéma c’est de l’émotion, du rire, de l’aventure ou de l’amour, c’est le cadrage, la lumière, la mise en scène, etc. J’avais envie de mettre toutes ces choses-là au service d’un nouveau sujet.

Ce film est un savant mélange entre une histoire d’amour romanesque et un contexte historique précis…

M. B. : Ce qui m’a beaucoup séduit dans ce projet et dans le scénario initial, c’est qu’il allait falloir trouver un équilibre dans la façon de traiter l’intime et l’épique. Devoir suivre le parcours d’un artiste, faire le portrait d’un grand créateur, c’est ça qui m’intéressait. Il se trouve qu’il s’agit de Gustave Eiffel, à la veille de la construction d’un monument à la renommée mondiale. Je voulais montrer la façon dont nous sommes transportés émotionnellement, consciemment ou inconsciemment, par des sentiments lorsque nous sommes confrontés à quelque chose d’extraordinaire. J’apprécie également beaucoup la clairvoyance de la femme qui sait pertinemment qu’elle ne pourra pas lutter contre la création de l’artiste. C’est parce qu’elle l’aime qu’elle le quitte pour lui permettre d’aller au bout de son œuvre. Et au fond, il ne lui dit pas non.

Le découpage temporel initial était-il identique à celui que nous voyons ou le scénario a-t-il évolué ?

M. B. : Ce n’était pas celui-là au départ. Caroline Bongrand avait écrit différentes versions que j’ai lues à partir de novembre 2017. Nous y retrouvions ce désir fou de réussir à faire un film sur l’histoire d’amour qui se mêlait à la construction de la tour Eiffel. Nous avons toutefois beaucoup réadapté son scénario avec Thomas Bidegain et Caroline elle-même, puis avons continué sur une construction linéaire, pour finir par nous heurter à un petit épuisement. Romain disait que le projet était superbe, mais qu’il manquait quelque chose. Vanessa a proposé à Tatiana de Rosnay, une romancière habile dans la construction de mystères, d’avoir un regard sur notre scénario. Elle a trouvé l’histoire formidable, mais elle a proposé de déstructurer légèrement l’ensemble, de mélanger les événements pour mettre en scène le mystère. Et c’est ce qui a révolutionné cette histoire. À l’origine, nous commencions le film par les événements de Bordeaux avant d’enchaîner sur la suite à Paris. Nous avons mélangé les périodes. Par exemple, la première scène actuelle ne devait arriver qu’au bout d’une heure ! En réalité, ça change tout de l’avoir mise au bout de cinq minutes parce que nous nous demandons ce qui s’est passé. Ça crée du mystère. La mise en place de cette nouvelle idée déstructurée, c’est Nathalie Carter qui l’a faite.

Les éléments étaient-ils déjà tous là au départ ? Notamment la construction du pont ?

M. B. : L’aventure d’un scénario, c’est une aventure collective, un passage de relais entre plusieurs scénaristes. Il a fallu beaucoup de temps pour arriver au scénario final, et cette écriture-là était loin d’être terminée puisqu’elle a recommencé au montage. Par exemple, nous avions une scène de confrontation entre le père et son gendre qui n’a pas arrêté de bouger dans le film.

La construction de flashback a permis de faire des ellipses et il me semble que l’histoire d’amour fonctionne mieux, qu’on y croit vraiment alors qu’elle est basée sur assez peu d’éléments se déroulant à Bordeaux.

Y-a-t-il eu des problèmes pendant le tournage ?

M. B. : Non. La période la plus tranquille a été paradoxalement celle du tournage. Certes le confinement nous a interrompus, mais comme tout le monde, nous n’étions pas les seules victimes.

Quelle partie du tournage a été faite avant le confinement ?

M. B. : Toute la partie tour Eiffel de 1886. Le plus lourd avait été fait. La partie bordelaise a été traitée après. Le rajeunissement fonctionne plutôt bien, nous n’avons pas utilisé beaucoup d’effets numériques.

Le choix des acteurs était un choix assumé, nous considérons qu’ils ont une dizaine d’années d’écart avec leur personnage. Comme nous avons deux périodes, l’un est plus proche de la période 40-45, l’autre plus proche de la période jeune. À mon sens la transmission se fait.

Choisir Romain Duris était-il une évidence ?

M. B. : Absolument, un coup de cœur. Je ne le connaissais pas, ce n’était pas un camarade. Je suis allé le rencontrer et je n’ai jamais envisagé un autre acteur. Je pense qu’il a une attitude, une manière de se déplacer, une manière d’être, assez intemporelles. Puisqu’il préserve très bien son image privée au sein du public, il garde une part de mystère. Avec son immense talent, on continue de l’accepter dans des rôles très divers. Je me projette très facilement avec lui dans plein de personnages, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’acteurs aujourd’hui. Et comme je voulais mettre en scène une version romantique des faits, je trouvais qu’il possédait un côté séduisant, assez glamour, et un côté rock, plus moderne, et cela me plaisait beaucoup.

Est-ce une description proche du personnage historique de Gustave Eiffel ?

M. B. : Ça ne m’a pas obsédé de chercher à savoir s’il était réellement comme ça. Nous avons fabriqué notre propre Gustave Eiffel. J’ai préféré opter pour une certaine distance avec la vérité.

Avez-vous quand même travaillé la biographie d’Eiffel ?

M. B. : Pas tant que ça, notre connaissance des grandes lignes suffisait. Je ne suis pas incollable sur Eiffel, mais j’aimerais en apprendre beaucoup plus aujourd’hui. Avant le tournage, j’ai soumis quelques textes biographiques à Romain, mais je voulais rester un peu dans le fantasme du personnage.

Vous ne visiez pas le biopic !

M. B. : Je ne voulais pas raconter la vie d’un personnage de sa naissance à sa mort. Le film c’est avant tout l’histoire d’un homme qui ne veut pas dans un premier temps construire une tour que tout le monde lui réclame, mais qui change d’avis parce qu’il a retrouvé un amour de jeunesse. Et le film invite le spectateur à se demander ce qui motive ce changement. Nous voulions faire ce film pour que vous ne regardiez plus jamais la tour Eiffel de la même façon. En tant que Parisien de naissance, je suis toujours passé devant la tour Eiffel sans vraiment la regarder, elle m’était devenue indifférente. Si ce film peut redonner aux gens l’envie de s’arrêter juste cinq minutes pour admirer ce monument, ce sera très bien. À un moment où la mutation et la consommation des images sont tellement rapides avec l’arrivée des plateformes et des séries, je trouvais que ce film était un vrai grand projet de cinéma. C’est cette idée-là que nous avons défendue avec Jérôme Seydoux et les producteurs.

Aviez-vous envie que l’environnement politique, historique et social de l’époque transparaisse vraiment ou au contraire qu’il soit une simple trame de fond ?

M. B. : Tout d’abord, nous sommes obligés de faire des choix dramaturgiques. Nous devons connaître notre sujet, mais nous savons aussi que nous ne pourrons pas tout traiter. Je préférais faire passer toutes les informations par le prisme du personnage principal. Nous avons étudié sa nature et son rapport aux autres. Caroline m’avait dit qu’Eiffel était un homme à l’écoute de ses camarades et de ses ouvriers. Il avait une réelle conscience sociale et cela m’intéressait de le mettre en scène. À la fin du film, lors de son déjeuner avec sa fille, nous avons choisi de transposer cette scène dans une cantine avec ses ouvriers et non plus dans une brasserie parisienne, pour justement obtenir cette ambiance sociale. Cependant, tous les faits relatifs à la construction de la Tour sont vrais et d’ailleurs assez passionnants.

Comment avez-vous tourné des scènes comme celle de la jonction des quatre piliers qui se passe dans les airs, avec autant de réalisme ?

M. B. : Il s’agit de l’alliage de la fabrication d’un élément de décoration naturel ; la reconstruction à échelle 1 du pied de la tour Eiffel, qui va jusqu’à 30 mètres, a été faite à Brétigny-Sur-Orge dans un studio à ciel ouvert. S’ajoute à cela l’intervention des VFX qui viennent donner une sensation de vertige. Les ouvriers grimpent réellement, nous avons rajouté du sol à 70 mètres et avions un filet en dessous. Tous les acteurs étaient attachés à des câbles, que nous avons ensuite effacés en post-production. Ce n’était pas une scène facile à faire, mais elle a été très bien préparée.

Aviez-vous préparé tous vos mouvements de caméra en avance avec vos décorateurs, directeur de la photo, etc. ?

M. B. : Oui, nous avons beaucoup travaillé en amont. C’est un peu ça, la magie du cinéma ; on ne se rend pas compte de tout le travail nécessaire avant le tournage. J’avais envie d’une mise en scène qui soit la plus cohérente possible avec ce que nous voulions montrer. Je ne voulais pas que ce soit dogmatique, dans le sens où j’allais faire tout le film en caméra épaule ou au contraire en plans fixes, je préférais miser sur la sensation et le ressenti émotionnel du personnage : lorsqu’il est complètement démuni, je le filme en plan fixe, par exemple. La prouesse technique s’invite lorsque le personnage est en mouvement et que c’est justifié.

Le cinéma est né à une époque où tout le monde regardait le progrès technique avec ferveur. Eiffel se déroule au même moment, alors que l’humanité croyait au progrès technologique et rêvait de repousser les frontières du possible…

M. B. : C’est vrai, la fin XIXe siècle est une époque industrielle. La France est entre deux guerres, il y a une certaine effervescence. Quelqu’un arriverait aujourd’hui avec l’idée de construire une tour de 120 mètres de haut en plein Paris qui ne servirait à rien, on le prendrait pour un fou. Nous racontons d’ailleurs dans le film, qu’à cette époque, les riverains croyaient qu’elle allait leur tomber dessus. Nous avons beaucoup œuvré pour apporter un maximum de vérité à toutes ces séquences-là.

En quoi consistent les effets spéciaux, auraient-ils pu être faits il y a vingt ans ?

M. B. : Si ce projet a tenu pendant vingt ans sans arriver à se faire, c’est parce qu’on ne pouvait pas faire la même chose il y a cinq ou dix ans que maintenant, en tout cas, pas au même coût. Nous étions entourés de fonds verts, travaillions avec les équipes de Buff, Olivier Cohé a supervisé tout cela de manière remarquable. Je tenais à ce que les effets spéciaux soient intégrés de la manière la plus organique possible.

Propos recueillis par Yves Alion

Mis en forme par Camille Sainson

Réal. : Martin Bourboulon. Scén. orig. : Caroline Bongrand. Adapt. et dial. : Caroline Bongrand, Thomas Bidegain, Martin Bourboulon, Natalie Carlet, Martin Brossolet. Phot. : Matias Boucard. Mus. : Alexandre Desplat. Prod. : VVZ Production / Pathé Films. Dist. Pathé. Int. Romain Duris, Emma Mackey, Pierre Deladonchamps, Alexandre Steiger. Durée : 1h48. Sortie France : 13 octobre 2021.

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