Portrait Portrait Monte Hellman

Publié le 24 avril, 2021 | par @avscci

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Portrait – Monte Hellman, cinéaste hors-la-loi

Pour beaucoup il n’aura été que l’homme d’un seul film : Macadam à deux voies (1971), sublime récit automobile existentialiste pourtant sorti aux États-Unis dans l’indifférence générale un week-end de fête nationale. Les cinéphiles revenus des utopies du flower power ne s’y trompèrent pas et promurent ce road movie désenchanté – un anti Fureur de vivre – au rang de chef-d’œuvre de la contre-culture américaine. Cette unique collaboration d’Hellman avec un grand studio (Universal) suffit toutefois à éclipser le reste de son œuvre, en particulier The Shooting et L’Ouragan de la vengeance, deux beaux westerns bressoniens produits et interprétés par le jeune Jack Nicholson.

Macadam à deux voies fut donc le dernier film d’Hellman diffusé en France jusqu’en 2010. Presque personne ne vit l’intriguant Cockfighter, sur les combats de coqs clandestins (1974), le western spaghetti China 9, Liberty 37 (1978), le dérangeant Iguana, sur les aventures d’un harponneur misanthrope au XIXe siècle (1988) et encore moins Silent Night, Deadly Night 3 : Better Watch Out ! (1989), nanar de commande sur un Père Noël tueur en série. Par la suite on perdit la trace du réalisateur pendant presque vingt ans, à l’exception d’une brève apparition au Festival de Cannes de 2006 qui projeta Stanley’s Girlfriend, court-métrage inspiré de la vie de Stanley Kubrick et segment de Trapped Ashes, un film d’horreur collectif à sketches tombé dans l’oubli dès sa sortie en DVD.

À l’occasion de la sortie de son dernier film, Road to nowhere (2010), Hellman leva le mystère sur cette interminable traversée du désert. Naturellement peu bavard, il se prêta de bonne grâce aux interviews et l’une d’entre elles, bien plus longue que les autres, donna même lieu à un passionnant livre d’entretien avec le journaliste Emmanuel Burdeau, Sympathy for the devil, publié aux éditions Capricci.

Loin des studios, proche du cœur des cinéphiles

Macadam à deux voies de Monte HellmanEn colère mais pas aigri, Hellman ne s’est jamais vraiment éloigné du cinéma, ce qui relativise son image d’artiste maudit. L’ancien étudiant en théâtre de l’université de Stanford et de l’école de cinéma d’UCLA a ainsi retrouvé les bancs de la fac, cette fois comme professeur. Au Californian Institute of the Arts (CalArts) il dispense un « cours de réalisation » plus théorique que pratique dont les étudiants raffolent. Sans eux et quelques autres enseignants, Hellman n’aurait d’ailleurs jamais tourné Road to nowhere dans les limites de son budget. Pour arrondir ses fins de mois – ou par amitié avec quelques confrères – il joue aussi les consultants de luxe aux quatre coins d’Hollywood, sans être systématiquement crédité au générique. Preuve qu’à défaut de la célébrité qu’il mérite, Hellman bénéficie au moins de la reconnaissance de ses pairs. C’est ainsi lui qu’on appelle pour remplacer au pied levé Tom Gries, mort pendant le tournage du biopic sur Muhammad Ali The Greatest (1977), ou Mark Robson, décédé avant de terminer son film d’espionnage Avalanche Express (1979). Et c’est à lui que l’on doit quelques-unes des meilleures scènes d’action du Robocop de Paul Verhoeven (1987) : les poursuites en voiture ou l’assassinat de ses patrons par le nouveau robot… Inconnu à l’époque, Quentin Tarantino le sollicite pour mettre en scène Reservoir Dogs (1992) avant de choisir de le réaliser lui-même. Pas rancunier, Hellman fait circuler le scénario jusqu’à obtenir les financements nécessaires. Le même scénario se reproduira avec Buffalo 66, de Vincent Gallo (1997).

Durant toute cette période, Hellman n’abandonne pas l’idée de tourner ses propres films. Il prépare même, parfois durant des années, des projets qui ne verront jamais le jour et dont l’auteur de Sympathy for the devil a tenté de retrouver la trace. Il y eut ainsi Cocaïne, adaptation d’un roman de Lance Hill que Coppola aurait dû produire. Love and Money, un documentaire où Hellman se mettait en scène, voyageant de par le monde pour rembourser des créanciers. Dark Passion, inspiré – comme Pierrot le fou de Godard – du Démon d’onze heures de Lionel White. Ou encore Freaky Deaky, adaptation avec Tarantino des Fantômes de Détroit d’Elmore Leonard… Tous capotèrent par manque d’argent ou parce que Hellman refusa toute concession scénaristique ou formelle à ses potentiels financiers. L’indépendance a un prix.

Une approche européenne du genre ?

Vu de notre côté de l’Atlantique, il est tentant de mettre la frilosité des studios sur le compte d’une approche des genres trop influencée par la modernité et l’existentialisme européens. La pellicule en feu qui clôt Macadam à deux voies nous évoque le Persona de Bergman. L’ombre d’Antonioni semble planer sur les errances silencieuses de personnages aux motivations obscures. Quant aux absurdités et aux malentendus qui peuplent les destins de ces solitaires, ils nous rappellent Beckett, chéri par Hellman au point de monter en 1957 la toute première représentation théâtrale d’En attendant Godot à Los Angeles. « On a écrit un jour que [mes films] venaient d’un coin au milieu de l’Atlantique. Je suis d’accord », trancha Hellman dans une interview à Télérama en avril 2011. « Ou alors ils sont d’Amerika », conclut-il en référence au premier roman – inachevé – de Kafka dans lequel un jeune Européen se retrouvait forcé d’émigrer aux États-Unis.

En réalité, Hellman ne renie rien de l’héritage cinématographique de son pays (il est né à New York), comme en témoignent sa passion pour les grands espaces et l’inscription de chacun de ses films dans un genre bien défini (western, guerre, horreur, aventure…). Comme Coppola, Scorsese ou Joe Dante, c’est d’ailleurs auprès du roi de la série B Roger Corman qu’il fit ses premiers pas de cinéaste. Corman connaissait Jacqueline, l’épouse d’Hellman et accepta d’investir dans sa troupe de théâtre, jusqu’à ce que le lieu où elle se produisait soit transformé en salle de cinéma. « Il m’a dit que je devais y voir un signe, se souvient Hellman. “Le temps est venu pour toi de faire des films.” Il m’a proposé d’en réaliser un. » (in Sympathy for the devil). Ce sera Beast from Haunted Cave (1959), une série B ultra fauchée dans laquelle un gangster et sa petite amie en fuite se réfugient en pleine montagne dans une cabane où ils délogent une araignée géante… Leur association se poursuivra notamment avec The Shooting et L’Ouragan de la vengeance, deux films tournés pour le prix d’un dans les plaines de l’Utah.

La route du retour

Né en 1932, Hellman aura attendu l’âge vénérable de 77 ans pour qu’un de ses films – Road to nowhere – concoure dans un festival de première catégorie, en l’occurrence Venise. Lui qui en 1971 vit Macadam à deux voies retiré à la dernière minute de la compétition de ce même festival, les studios Universal préférant laisser le champ libre à un autre de leurs films (que visiblement ils n’aimaient pas non plus), The Last Movie, de Dennis Hopper. Road to nowhere marque donc le retour de Monte Hellman. Discrètement, mais par la grande porte. Miraculeusement, un projet d’Hellman fut donc mené à terme. Il trouva même rapidement un financement grâce à l’efficacité de Melissa Hellman (la fille), prof de gym de formation qui se découvrit des qualités insoupçonnées de productrice.

Film sur le cinéma et sur la difficulté de tourner, Road to nowhere use de la mise en abyme pour raconter l’histoire du jeune réalisateur Mitchell Haven (qui partage avec Monte Hellman bien plus que des initiales), convaincu d’avoir découvert l’actrice idéale pour incarner une héroïne de faits divers dans son long métrage. Il comprendra, évidemment trop tard, qu’il n’a pas embauché une personne, mais bien un personnage.

Road to nowhere de Monte HellmanCe scénario retors illustre à merveille la théorie tout aussi complexe d’Hellman selon laquelle c’est au personnage d’incarner l’acteur et non l’inverse. En 1970 déjà, les comédiens de Macadam à deux voies avaient dû tourner le film dans un rigoureux respect de l’ordre chronologique, sans jamais savoir ce que leur réserverait le lendemain. À l’exception du comédien fétiche d’Hellman Warren Oates, tous venaient de la scène rock et débutaient dans le métier. La « méthode Monte » ne manqua donc pas de les déstabiliser, ce qui contribua à l’impression d’errance du film et entretint cette confusion illusion / réalité si chère au réalisateur (« Raconter, c’est mentir », lâchera le personnage de Oates dans Macadam à deux voies).

Dans le prolongement de The Shooting, dont le titre évoquait déjà une fusillade autant qu’un tournage, Road to nowhere illustre également une autre croyance du cinéaste : « To shoot is to shoot ». Filmer, c’est tirer, voire tuer. À la fin du film, Mitchell Haven saisit son Canon 5D – le même que celui qui a servi à tourner le film d’Hellman – et enregistre en direct le meurtre par un autre de son actrice bien-aimée. À l’extérieur, la police se méprend et croit voir une arme entre ses mains…

« C’est drôle, beaucoup de gens disent que Road to nowhere est mon film le plus européen », constate Hellman dans Sympathy for the devil, prenant à nouveau ses distances avec le vieux continent. J’ai plutôt tendance à penser que c’est mon film le plus américain. Son inspiration est profondément classique, elle vient des films noirs des années 1940. Les images de Road to nowhere ne ressemblent à aucun film européen que je connaisse : ce sont des images de cinéma américain. Le seul trait européen pourrait être son rythme. Et encore (…). » Revenant sur le tempo très lent de ses deux westerns, il poursuit : « Je pense qu’en vérité ces attentes sont révisionnistes. Les gens pensent à la vitesse des films d’aujourd’hui, à ce cinéma d’action qui ne laisse pas le temps au spectateur de voir ce qu’est un plan avant qu’il ne soit coupé. »

À défaut d’être le plus européen, Road to nowhere est sans doute le film le plus personnel d’Hellman, souvent désigné par les critiques américains comme « le secret le mieux gardé d’Hollywood ». Pas étonnant pour ce « cinéaste de la soustraction (personnages sans nom, sans voix, sans visage) et même de la disparition pure et simple », écrivait le directeur artistique du Festival de Locarno Olivier Père à la sortie du film. « Ses films ressemblent à des fantômes, à des substituts ou à des ébauches, un sentiment d’inachèvement et de frustration domine. »

Hellman lui-même présente Road to nowhere comme son « film de fin d’études » et en quelque sorte, son premier. Il s’en dégage effectivement une fraîcheur inédite dans son cinéma. Ce film noir – par ailleurs souvent drôle – est aussi et peut-être avant tout, un grand film romantique. « Quel que soit le film que je tourne, je mets en avant, malgré moi, l’histoire d’amour, comme dans Macadam à deux voies, où ce n’est pourtant pas très évident », livrait-il au magazine masculin GQ en avril dernier. « Et puis il y a l’influence de Tirez sur le pianiste de Truffaut : l’idée d’un amour qui échoue à cause de l’incapacité du protagoniste à s’exprimer, ou dans le cas de mes films, à accorder assez d’attention à sa vie sentimentale, à cause de sa vie professionnelle par exemple. » Son prochain film promet à nouveau quelques élans lyriques, Hellman souhaitant mettre en scène la rencontre post-mortem d’un membre de la CIA descendu par un terroriste et d’une femme assassinée par son mari. À condition d’être vraiment faits l’un pour l’autre, le couple gagnera peut-être la chance de retrouver la vie… Croisons les doigts pour que soit définitivement relancée la carrière du jeune Monte Hellman.

Pamela Pianezza

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