L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

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Entretiens Jusqu'à la garde de Xavier Legrand

Publié le 24 février, 2018 | par @avscci

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Entretien – Xavier Legrand pour Jusqu’à la garde

Nous avons adoré il y a quatre ans le court métrage qui devait remporter un César, avant d’être nominé aux Oscars, Avant que de tout perdre. L’histoire d’une femme et de ses deux enfants, pressés de quitter le domicile familial pour aller se réfugier en lieu sûr, à la barbe du maître des lieux. Une opération commando menée tambour battant, distillant un suspense digne d’Hitchcock sans jamais nous faire perdre de vue l’humanité des personnages. Jusqu’à la garde est clairement la suite de ce coup de maître. Les génériques laissent apparaître que c’est non seulement le même réalisateur qui est aux manettes, mais aussi le même producteur, Alexandre Gavras, et les mêmes comédiens principaux… Et la réussite est de nouveau au rendez-vous. La tension n’est pas la même puisque l’action se déroule cette fois-ci sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines, mais elle reste vive. Nos nerfs sont d’ailleurs mis à rude épreuve sans que jamais le film ne donne dans la facilité et ne perde de vue la nécessité de donner à voir la fragilité de ses personnages, même quand ils pètent les plombs. Après le César du Meilleur court métrage pour Avant que de tout perdre, il ne serait pas absurde que Xavier Legrand empoche dans un an celui du Meilleur premier film de l’année. Ce ne serait que justice…

Jusqu’à la garde prolonge l’histoire développée dans votre court métrage, Avant que de tout perdre. Si la démarche n’est pas inédite, elle reste relativement rare. Pouvez-vous nous en dire plus sur les raisons de ce choix ?

Xavier Legrand : Avant de faire Avant que de tout perdre, j’avais le projet de réaliser une trilogie. Soit trois courts métrages sur la thématique de la violence conjugale dans trois temps différents. L’idée était de garder les mêmes personnages, mai incarnés par trois couples d’acteurs différents, afin de trouver une sorte d’universalité. Avant que de tout perdre devait être le premier volet de la trilogie. Mais les deux courts suivants, qui devaient aborder pour l’un le problème de la garde et du divorce, puis pour l’autre montrer la tentative d’homicide, ne pouvaient pas fonctionner. Avant que de tout perdre se déroule sur une seule journée, les deux suivants pouvaient s’étirer sur des périodes longues, qui ne sont pas très adaptées au format court. En outre je me suis aperçu qu’il n’était pas très malin de vouloir séparer les deux derniers volets. Parce que c’est au moment de la séparation que les femmes sont réellement le plus en danger. J’ai donc décidé de lier les deux derniers volets et d’en faire une plus longue histoire, donc un long métrage. Et comme j’avais beaucoup apprécié le travail de Léa Drucker et Denis Ménochet dans Avant que de tout perdre, je leur ai naturellement demandé de continuer l’aventure…

Les enfants du court métrage, eux, ne pouvaient pas être les mêmes dans le long…

X. L. : La fille pouvait rester la même, mais c’était évidemment impossible pour ce qui est du petit garçon, quatre ans s’étant écoulés entre les deux tournages. Mais la continuité est une évidence de par la présence de Denis et Léa dans le rôle du couple divorcé. Quand nous avions tourné Avant que de tout perdre, je ne leur avais pas parlé de mon désir de faire une trilogie, puisque j’envisageais de prendre d’autres acteurs. Puis j’ai écrit le scénario de Jusqu’à la garde sans leur en parler. Mais quand il a été prêt et que je leur ai fait lire, ils ont aussitôt dit oui.

Quelles sont selon vous, les qualités de ces comédiens ?

X. L. : Pour commencer, ils fonctionnent très bien ensemble. Ils ont tourné plusieurs fois tous les deux, ils se connaissent bien et ont confiance l’un en l’autre. Ce qui est important, surtout s’agissant de scènes aussi difficiles que celles que je leur propose. Léa a pour moi le talent de ne pas aller dans le pathos, je trouve qu’elle prend même les choses à rebrousse-poil. Elle est à la fois fragile et capable d’être un petit soldat. Je ne voulais pas que son personnage ne soit que victime. Et Denis possède une force et une virilité qui n’étouffent pas sa fragilité, voire son humanité. Il semble par moments n’être qu’un petit garçon.

Thomas Gioria dans Jusqu'à la garde de Xavier Legrand

Comment avez-vous choisi le gamin ?

X. L. : J’ai évidemment rencontré plusieurs petits garçons. Mais à la première rencontre avec Thomas Gioria, j’ai su que c’était lui. Il avait une sorte d’écoute, d’intelligence de jeu, une envie d’en être et une justesse de ton qui faisaient que le travail était déjà avancé. J’ai continué à rencontrer d’autres enfants, mais en parallèle j’avais engagé un processus de travail avec lui. Le travail s’est fait très simplement, j’ai veillé à ce que cette expérience soit ludique et distancée. Je tenais à ce qu’il comprenne le fossé existant entre la réalité et la fiction. Et je crois qu’il a bien intégré qu’il pouvait rencontrer des émotions très fortes, qu’il fallait les utiliser pour le personnage, mais dont il pouvait ensuite se défaire.

Il était capable de rire entre deux prises ?

X. L. : Absolument. Comme il était capable d’avoir le meilleur rapport du monde avec Denis, qui pourtant devait le terrifier quand la caméra tournait. Ils jouaient au foot jusqu’à ce que je leur demande de venir sur le plateau. Et Denis lui disait : « Maintenant je vais être obligé de te faire peur ! ». Et Thomas lui répondait, en guise de défi : « Je suis sûr que tu n’y arriveras pas ! » Et pourtant dès la première seconde, il était dans le jeu… Même s’il n’était pas à l’image. Mais même en contrechamp il fallait qu’il soit dans le personnage…

C’est une question qui se pose à chaque fois qu’un enfant est entraîné dans un film dur : « À quoi est-il réellement confronté ? ». On se souvient de la polémique née après le tournage du Mur, de Yilmaz Güney, qui racontait le calvaire d’enfants prisonniers dans une prison turque, en butte aux pires sévices, quand on a su que le réalisateur avait pour plus de réalisme maltraité ses jeunes comédiens…

X. L. : Bien sûr. Mais je n’imagine pas une seconde que l’on puisse dénoncer la violence en l’utilisant. Ce n’est que du cinéma… Il est impensable de voler des images, a fortiori quand il s’agit d’une enfant, pour les seuls besoins du film. Il n’est pas pensable de jouer sur l’ambiguïté du réel et de la fiction, il est indispensable que le comédien, surtout quand c’est un enfant, puisse faire la part des choses. De la manipulation à la maltraitance, la marge est étroite. J’ai toujours dit à Thomas que s’il se sentait mal à l’aise, ou fatigué, il lui suffisant de me le dire pour arrêter. Mais il ne l’a pas fait, je crois qu’il adorait jouer…

Xavier Legrand sur le tournage de Jusqu'à la garde

Comment a-t-il vécu la scène finale ? Que l’on ne divulguera pas…

X. L. : Il l’a vécue comme un jeu. Mais j’ai d’abord tourné la scène du point de vue de Denis. Et quand on a tourné avec Léa et Thomas, j’ai diffusé le son. Ils s’en sont nourris. Mais cela n’était pas aussi impressionnant que si Denis avait été là. Par ailleurs Léa a protégé Thomas… Thomas, qui pleurait à chaudes larmes, mais nous avions travaillé pour qu’elles surviennent… Avec un peu de technique, il suffit de retenir un bâillement et respirer à fond… Mais c’est vrai que sur le plateau, nous étions tous en larmes, et sans avoir recours à quelque artifice que ce soit !

Le tournage s’est fait de façon chronologique ?

X. L. : Absolument. C’était essentiel au confort de Thomas. C’était son premier film. Et plus on avançait dans le film, plus c’était difficile pour lui. Ce tournage chronologique était favorisé par la faible dispersion des décors. L’appartement était en studio, et c’est vrai que nous pouvions l’utiliser quand nous voulions.

Quelle est la ville où se déroule l’action ?

X. L. : Le studio est à Beaune. Pour les extérieurs, c’est principalement Chalon-sur-Saône qui est à l’image. Mais certaines scènes ont été tournées dans la banlieue de Dijon. Le film est donc intégralement bourguignon. Nous avons eu une aide de la Région Bourgogne Franche-Comté. Il était naturel que nous tournions dans la région. Les différentes villes en constituent une, que nous ne nommons jamais.

Même si c’est une ville fictive, le fossé entre le pavillon propret des parents et les barres HLM où échoue la mère est clairement montré.

X. L. : Il fallait que l’on comprenne que la situation délicate de la mère et de ses enfants l’était aussi sur le plan social.

Vous êtes rôdé au travail théâtral… Avez-vous fait pour les besoins du film des lectures, des répétitions ?

X. L. : Pour certaines scènes. Dans certains cas, il a fallu beaucoup répéter. Mais pour d’autres je me suis contenté d’une mise en place juste avant de tourner. Cela dépendait de l’intensité de chaque scène. La première scène, avec la juge et les deux avocates, nous l’avons beaucoup répétée. Mais pas avec Denis et Léa, afin qu’ils découvrent en direct cette joute verbale entre les parties qui se tient à l’occasion d’un jugement de divorce. Mais je dois ajouter que les trois comédiennes sont des actrices de théâtre. Or au théâtre, on répète beaucoup et on se met en condition de pouvoir refaire les mêmes choses comme si c’était la première fois. Il faut réinventer en permanence tout ce qui est acquis pour le voir resurgir en permanence à l’insu de son plein gré… Au cinéma, je me garderai de théoriser : je n’ai fait qu’un film. Mais j’ai bien l’impression qu’il ne faut pas répéter certaines scènes…

Denis Ménochet dans Jusqu'à la garde de Xavier Legrand

Le personnage qu’interprète Denis Ménochet est évidemment effrayant. Mais ce qui lui donne sa richesse, c’est qu’à aucun moment nous ne le considérons vraiment comme un monstre. Sa frustration, sa jalousie, son sentiment d’être victime d’une injustice le conduisent à des extrémités folles, mais il semble ne pas pouvoir se contrôler…

X. L. : Je dirai que le personnage se permet d’être violent parce qu’il est dans le déni de cette violence. Il pense que c’est lui la victime, il souffre. C’est en tout cas dans cette direction que nous avons travaillé avec Denis : il fallait rendre le personnage humain. Et conserver l’ambiguïté qui l’habite. Il dit vouloir voir son fils, mais il est évident qu’il veut aussi faire valoir ses droits sur son ex-femme, dont il n’a jamais accepté qu’elle le quitte. J’avais donné une indication à Denis pour la scène où il entre dans l’appartement de Léa : il n’entrait pas pour voir où vivent ses enfants, mais il entre pour vérifier s’il y a ou non des affaires d’homme et donc si son ex vit bien seul. Certains hommes préfèrent savoir leur femme morte plutôt que dans les bras d’un autre. C’est pour cela qu’une femme est tuée tous les deux jours et demi en France. Cela arrive au moment de la séparation, quand l’homme se rend tout à coup compte que sa femme va vivre ailleurs, autre chose.

Pourquoi avez-vous eu envie de traiter ce sujet-là, à la fois dans votre court métrage et à l’occasion d’un premier long ?

X. L. : Ça n’a rien d’immédiatement personnel, ça vient de plus loin. Au départ je suis acteur de théâtre, et c’est pour le théâtre que je voulais écrire. Or j’ai une véritable passion pour les tragédies grecques. Et je me posais la question de savoir où se situait la tragédie dans notre monde contemporain. En épluchant l’actualité, j’ai découvert deux choses. La première, c’est que je ne suis pas doué pour écrire pour le théâtre, qui réclame une poésie et une langue que j’adore m’approprier, mais dont je ne peux pas être l’auteur. La seconde, c’est que la violence conjugale est un excellent moyen de bâtir une tragédie contemporaine. Si l’on veut absolument relier ce choix à ma vie personnelle, j’ajouterai que j’ai vécu dans une famille très patriarcale, où les rôles des hommes et des femmes étaient très définis, ce qui m’a toujours dérangé. Aborder le thème de la violence masculine, c’était aussi un moyen de revenir là-dessus.

Léa Drucker et Denis Ménochet dans Jusqu'à la garde de Xavier Legrand

Vous avez enquêté, vous avez rencontré des femmes battues ?

X. L. : Oui. J’ai rencontré des femmes victimes de leurs compagnons. J’ai aussi rencontré des types violents, inscrits dans des groupes de parole, qui se tiennent régulièrement, sur le modèle des Alcooliques anonymes, avec un psy au milieu. J’ai vu des juges aux affaires familiales, j’ai passé des nuits à Police secours… Je désirais essayer de comprendre, je ne voulais pas devoir inventer des choses qui n’auraient pas été totalement frappées au sceau du vrai.

Ces rencontres ont modifié votre regard sur le sujet ?

X. L. : Non, mais il a été peaufiné, concrétisé. Je voulais savoir où se trouvait l’essence du problème. En France, on parle de « violence conjugale », dans les pays anglo-saxons, on dit « domestic violence ». Ce qui veut dire qu’en France, on estime que la violence ne concerne que le couple, alors que les Américains par exemple ont bien compris que les enfants en étaient également victimes. Je conserve un souvenir très fort de ces séances où les juges lisent d’une voix monocorde le jugement de divorce, ajoutant sur le même ton les témoignages des enfants. Je regardais les parents assistant à cette lecture où se jouait une partie de leur vie, en essayant de ne pas trahir leur émotion…

Il y a d’autres films qui traitent de la violence conjugale. Dont Tina, qui retrace la vie d’Ike et Tina Turner. On sait que le premier était aussi bon musicien que piètre compagnon, et qu’il frappait sa femme régulièrement. Or, c’est justement la version de Proud Mary du duo que reprend la fille du couple lors de son anniversaire…

X. L. : Je n’ai effectivement pas choisi cette chanson par hasard. C’est une chanson que j’aime bien, et qui parle de liberté et d’asservissement. Or c’est bien la question que se pose Joséphine dans le film, qui choisit de tourner la page des conflits familiaux pour voler de ses propres ailes. En outre, souvenons-nous qu’elle est musicienne. Je voulais qu’elle interprète une chanson qui ne soit ni à la mode ni ringarde.

Aviez-vous à l’avance une idée bien précise de la mise en scène et notamment du rythme qui allait être celui du film ?

X. L. : Je pense que le rythme général n’est pas très vif. Pour moi, c’est le temps qui crée la tension. Le temps est parfois étiré, mais je veille à ce qu’il se passe des choses pendant ce temps. J’ai monté le film plus ou moins comme il a été tourné. J’ai fait beaucoup de plans-séquences, que je n’avais aucune autre possibilité de monter que celle qui a été choisie. C’est le cas dans la salle des fêtes, ou à la fin dans les toilettes. J’ai voulu que le temps puisse se déployer pour laisser l’espace aux situations pour naître et se développer. Je ne crois pas que la tension naisse d’un montage musclé, bien au contraire…

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. et scn. : Xavier Legrand. Phot. : Nathalie Durand. Mont. : Yorgos Lamprinos. Déc. : Jérémie Sfez. Cost. : Laurence Forgues-Lockhart.
Int. : Léa Drucker, Denis Ménochet, Mathilde Auneveux, Thomas Gioria, Florence Janas, Saadia Bentaïeb.
Prod. : Alexandre Gavras pour K.G. Productions. Dist. : Haut et Court.
Durée : 1h33. Sortie France : 7 février 2018.

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