L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

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Entretiens L'amour flou de Romane Bohringer et Philippe Rebbot

Publié le 28 février, 2019 | par @avscci

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Entretien – Romane Bohringer pour la sortie DVD de L’Amour flou

Si l’on s’en réfère aux titres des films l’amour peut être braque, fou, nu, sauvage, bègue, interdit, aveugle ou assassin. Il est désormais flou. À l’instar de la relation qui lie les deux héros du film, qui après s’être aimés et avoir fait deux enfants décident de se séparer… sans vraiment se séparer. Puisqu’ils décident de prendre un appartement et d’en occuper chacun une aile, laissant aux enfants la pièce centrale. Sur le papier c’est à la fois étrange et formidable, dans la réalité, c’est évidemment plus compliqué dès lors que chacun cherche à retrouver une certaine liberté affective et sexuelle… Ce qui est intéressant, c’est que le projet est aussi flou que ce qu’il nous laisse voir. Parce que les frontières sont poreuses entre la fiction (et même l’autofiction) et le documentaire, entre les personnages et ceux qui les incarnent (et dans le cas des deux principaux signent aussi la mise en scène). Le résultat aurait pu être bancal, il est en fait inventif autant que chaleureux. Parce que les personnages  le sont, eux aussi (un autre film mériterait que l’on s’intéresse à l’éventuel décalage existant entre ce qui nous est donné à voir et la réalité objective). Parce que Romane Bohringer et Philippe Rebbot sont deux comédiens qui (dans des registres différents) nous enchantent. Parce que le film ne se prend jamais au sérieux et qu’il nous entraîne sur des chemins buissonniers…

On se souvient de votre prestation dans Le Bal des actrices, où Maïwenn prenait un malin plaisir à entretenir la confusion entre les personnages et celles qui les incarnaient, en l’occurrence des comédiennes portant leur propre nom. L’Amour flou se situe dans la même veine, puisque le film relate ce qui vous est vraiment arrivé à Philippe Rebbot et à vous… Le spectateur ne peut dès lors que se demander ce qui est vrai et ce qui appartient à l’imaginaire…

Romane Bohringer : Je pense que le film est à double détente. Si un spectateur ignore tout de mon histoire avec Philippe, je pense qu’il peut prendre du plaisir à voir L’Amour flou. Mais lorsque j’ai eu le loisir de rencontrer le public après une projection du film, je dois reconnaître que cela m’a beaucoup amusé de préciser ce qui était vrai dans le film et ce qui relevait de notre fantaisie. Je sais que le projet était fou au départ. Nous avons tourné chez nous, et l’avancée du tournage dépendait totalement du rythme des travaux que nous avions entrepris. Tous les événements de notre vie se sont ainsi retrouvés à l’image, mais nous les avons aussi utilisés pour générer de la fiction. En brodant sur certains aspects de nos personnages, en nous inventant des histoires d’amour, etc. Nous tenions à conserver avec ce qui nous arrivait une distance qui soit ludique.

Vous avez entraîné tous vos proches dans l’aventure, à commencer par vos parents et vos enfants. Comment ont-ils réagi ?

R. B. : Personne ne s’est privé de faire des commentaires. Mais une fois sur le plateau je crois pouvoir dire que tout le monde a joué le jeu avec enthousiasme. Personne n’a posé de question. Et pourtant les acteurs étaient là sans avoir lu le scénario auparavant. Ils savaient comment trouver leur place dans telle ou telle scène, mais ignoraient comment les différentes scènes allaient être montées, puisque nous ne la savions pas nous-mêmes. Ce n’est qu’au bout de deux ou trois mois que nous avons commencé à trouver comment articuler les scènes déjà tournées pour que le film avance. Ce qui nous a permis de nous rendre compte de ce qui manquait.

Comment l’idée vous est-elle venue de réaliser un film pour raconter votre histoire ?

R. B. : J’ai l’impression qu’elle s’est imposée naturellement. Quand avec Philippe nous avons eu l’idée de séparer l’appartement en deux parties distinctes pour que chacun puisse avoir son autonomie, notre vie a changé, elle a gagné en gaieté. Nous en avons parlé avec nos amis. Les réactions n’ont jamais été tièdes : les uns étaient enthousiastes, les autres nous traitaient de fous. En tout cas tout le monde avait à dire quelque chose. La relation que nous avons établie peut paraître curieuse, mais vous seriez étonné si je vous disais le nombre de spectateurs que nous avons rencontrés qui nous ont confié avoir tenté l’expérience, ou pour le moins avoir eu envie de la tenter. En tout cas, à force de raconter notre histoire, nous nous sommes aperçus que cela faisait beaucoup rire. Il est vrai que Philippe est très drôle quand il raconte… C’était comme un petit spectacle. Et un soir une fille que nous ne connaissions pas vraiment a réagi en disant qu’il fallait que nous en fassions un film. C’est parti comme ça !

Vous aviez envie de mettre en scène depuis longtemps ?

R. B. : Pas vraiment, ça s’est imposé à moi. Mais j’ai toujours aimé outrepasser mes compétences. J’ai fait une mise en scène de théâtre il y a quinze ans. Je ne vais pas chercher les choses, mais si elles viennent à moi comme une évidence, je ne peux plus reculer. C’est ce qui s’est passé avec L’Amour flou. Le lendemain de la soirée où l’idée avait été lancée, je me suis retrouvée avec Philippe dans un train. Et j’avais des tas d’images et de scènes dans la tête. Il fallait que le film se fasse. Pour tout dire, Philippe n’était pas très chaud. Mais moi, j’étais exaltée pour deux… Et puis toutes les planètes se sont alignées comme par enchantement. Et le film s’est fait. Et il a attiré 200 000 spectateurs, ce qui est un très bon chiffre pour un film qui a coûté 400 000 €.

Ce qui apparaît en premier lieu dans ce film, c’est une entêtante impression de liberté…

R. B. : C’est effectivement ce qui a porté le film. Nous avons été totalement libres. Ce qui ne veut pas dire que nous n’avions pas de temps à autre rendez-vous avec les producteurs. Mais ils nous ont fait confiance, ils ont cru à ce que notre énergie allait bâtir.

Vous avez écrit le scénario à deux ?

R. B. : Non, c’est plutôt moi qui ai écrit. Philippe n’avait pas envie. Mais il a quand même fini par proposer des scènes, que j’ai intégrées à ce que j’avais écrit de mon côté. Nous nous sommes retrouvés avec une sorte de puzzle dramaturgique.

Vous avez interrogé des proches pour intégrer leur vision de l’histoire ?

R. B. : Absolument pas. Le résultat est totalement subjectif, c’est sorti comme ça. Philippe et moi n’avons pas forcément la même analyse de ce qui nous est arrivé, mais nos divergences de vue sont dans le film. Et d’ailleurs pour qui nous connaît bien, il n’est pas si difficile de reconnaître les scènes écrites par Philippe et celles qui portent ma signature. Philippe est plus tendre, plus poétique que je ne le suis. C’est à moi que le film doit sa structure. C’est quelque chose qui stressait Philippe. J’avais dans l’idée que le film soit assez dur dans son prologue, puis qu’il parte assez vite en comédie. Toutes les scènes sont venues s’agréger de manière joyeuse et libre, mais jamais de façon bordélique. Certaines scènes étaient nécessaires pour faire avancer le scénario. Celle où je rencontre le promoteur immobilier par exemple. D’autres sont là parce que nous voulions avoir tel comédien ou exprimer tel aspect de la personnalité de l’un ou de l’autre…

Jusqu’où pouviez-vous aller dans un film qui ressemble quand même à une mise à nu personnelle ?

R. B. : La distance entre ce que nous sommes et les personnages a été pesée au trébuchet en permanence, jusqu’au montage bien sûr. J’ai vu récemment Les Estivants, de Valéria Bruni-Tedeschi, qui m’a beaucoup plu. Mais je reconnais que je serais quant à moi tout à fait incapable de montrer au monde entier mes blessures intimes comme Valéria l’a fait. L’Amour flou est beaucoup plus pudique. À aucun moment je ne voulais que les enfants soient confrontés à un véritable chagrin. Nous voulions tout transformer en fête. Au moment du montage, nous avons vu que certaines scènes allaient parfois un peu trop loin, et nous les avons réduites.

Vous n’êtes pas dans la vraie vie comme vous l’êtes dans le film…

R. B. : Je peux l’être, mais pas en permanence. Le personnage du film, c’est Romane en version plus plus, une sorte de Jacqueline Maillan d’aujourd’hui. Un personnage girly comme on en trouve dans certaines comédies sentimentales anglo-saxonnes. C’est vrai que j’ai longtemps été cataloguée comme une comédienne tragique. Mais cela évolue. Et je ne perds pas une occasion pour dire ma passion de la comédie. J’aime rire… Pour revenir à la question de la proximité avec nos personnages, il est évident que Philippe et moi sommes hyperémotifs, mais en même temps nous en rigolons. Il n’était pas possible que le film n’adopte pas ce ton-là. Si je devais faire un film plus grave, parce que le sujet l’imposerait, je serais gênée de ne pas pouvoir avoir recours à l’humour.

Certains éléments semblent presque autonomes. Quand on voit le film, on se dit par exemple que l’épisode Clémentine Autain devait au départ être plus modeste, mais qu’il s’est nourri lui-même de sa propre énergie… Un peu comme chez Claude Lelouch, dont les films prennent forme au fur et à mesure en fonction de ce que donnent les acteurs.

R. B. : C’est sans doute ce qui fait que j’adore les films de Lelouch. Je ressens une liberté dans ses films qui me rend joyeuse. J’espère évidemment que L’Amour flou ait pu lui emprunter un peu de cette liberté. La scène avec Clémentine Autain était très écrite. Mais j’avais déjeuné avec elle, j’avais écouté ce qu’elle me racontait et je m’en suis très largement servi pour écrire la scène qui la concerne. C’est un peu de la même manière que Reda Kateb est arrivé dans le film. C’est un ami de Philippe, qui lui avait écrit une scène où ils étaient ensemble. Mais Reda était très pris et il a mis des mois à nous rejoindre. Quand il est arrivé, nous avons ressorti la scène et nous nous sommes alors aperçus qu’elle était assez redondante par rapport à certaines scènes antérieures. Il y avait des redites. Le seul passage un peu original était une sorte d’impro sur les chiens. Nous avons poussé Reda à rester sur ce registre-là. Et au final je crois que la scène est assez irrésistible… D’autant que parler des chiens permet de ne pas parler frontalement d’autre chose. Au final la scène éclaire vraiment bien la personnalité de Philippe. Le film est vraiment le résultat d’un modelage.

Vous avez écarté beaucoup de scènes ?

R. B. : Le premier montage faisait 2h45. C’était un autre film, beaucoup plus digressif, avec des personnages assez loufoques qui maintenant n’y sont plus. Nous n’avons pas coupé par pression, mais nous savions que si nous voulions sortir une comédie en salle, ce ne serait pas possible d’avoir cette durée. Cela dit la version longue est à mon sens plus émouvante, moins formatée. Elle nous ressemble plus…

Propos recueillis par Yves Alion

Le point de vue de Philippe Rebbot

“C’est à Romane que le film doit sa construction. Mais de temps à autre elle me demandait de participer à l’écriture. J’écrivais des scènes foutraques qu’elle mettait en ordre. C’était Romane la patronne. Comme dans la vie… Il faut dire qu’elle est très pragmatique et que je suis assez éthéré.

Romane est comme un tank moelleux. Elle a une patate que je n’ai pas. Je suis plutôt quelqu’un d’un peu déprimé. Au commencement je voyais d’ailleurs L’Amour flou comme un lieu de tension, comme dans un film de Cassavetes. C’est Romane qui a insisté pour que ce soit une comédie.

Personnellement je me vois volontiers comme un type dépressif, même si je fais marrer pas mal de monde. Mais c’est le propre des types mal dans leurs pompes, qui font rigoler dès qu’ils ont un peu de monde autour. N’empêche qu’il faut reconnaître que Romane a été solide en traînant un boulet dans mon genre pendant plusieurs années… Je lui dois énormément.

Les scènes que j’ai écrites étaient beaucoup trop longues, parce que je ne parvenais pas du tout à les construire. C’est Romane qui a réussi à en conserver l’esprit tout en les réduisant à une durée raisonnable.

L’Amour flou nous est tombé dessus un peu par hasard. Je n’avais vraiment pas prévu de devenir réalisateur. Si le générique était juste, Romane serait d’ailleurs la seule créditée pour ce qui est de la réalisation. Soit dit en passant je n’avais pas prévu non plus de devenir acteur.

L’Amour flou est un film sans lumière. Notre directeur de la photo a travaillé à l’arrache, avec les moyens du bord, du Sopalin par exemple pour diffuser certaines lumières. C’est également lui qui faisait les propositions de cadre, que nous validions aussitôt.

La famille de Romane est dans le film. C’est vrai que son père, Richard, n’était pas à proprement parler un débutant. Mais il a fallu qu’elle dirige sa belle-mère, qui s’est prêtée au jeu sans rechigner. Ma famille n’a pas posé davantage de problème. En fait je crois que nos deux familles sont faites de cinglés.

Les enfants sont passés par plusieurs phases. Le film les a fait marrer tant qu’ils ne se rendaient pas compte de ce qui se passait. Et puis notre fille, Rose, a tout envoyé valdinguer. L’été s’est écoulé sans que l’on sache si on allait la revoir sur le plateau. Elle n’avait pas envie que la sortie du film modifie sa vie sociale en profondeur. Elle a changé d’avis en septembre. Au final plusieurs séquences proviennent de l’imaginaire de nos enfants. C’est Rose qui a eu l’idée du double dîner.

Tout ce que montre le film est vrai. Ce qui ne l’est pas, c’est ce qui manque. La fiction se faufile dans les omissions. Et elle se colore d’une gaieté qui il faut bien le dire n’a pas toujours été à la manœuvre dans la réalité.

Le film raconte l’histoire d’un amour qui se transforme. Le couple amoureux des débuts n’est plus, il a laissé la place à une famille. Et c’est très bien ainsi. Il y avait trop de frottement pour que nous puissions rester en couple, mais il a fallu onze ans pour s’en rendre compte. Au final, il y a rien à regretter. D’autant que nous avons fait deux enfants…

Je vénère Woody Allen, qui est un génie, mais je dois dire que la façon dont le couple qu’il formait avec Mia Farrow s’est disloqué dans l’aigreur constitue un anti-modèle. J’espère que L’Amour flou donne plus la pêche que Maris et Femmes.

ESC Editions.

 

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