L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 23 novembre, 2015 | par @avscci

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Entretien Radu Muntean – L’étage du dessous

En rentrant chez lui, un homme perçoit derrière une porte de son immeuble les bruits d’une violente dispute. Quelques heures plus tard, le corps d’une femme est découvert. Ses soupçons se portent immédiatement sur son voisin du premier étage. Pourtant, il ne se rend pas à la police, même quand son étrange voisin commence à s’immiscer dans sa vie… L’Étage du dessous, présenté au dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, est une nouvelle preuve de la vitalité et de la qualité du cinéma roumain contemporain. Il s’agit du cinquième long métrage de son auteur, découvert en France en 2008 avec Boogie, son troisième film, montré à la Quinzaine des Réalisateurs, et surtout avec Mardi après Noël qui avait fait l’ouverture du Certain Regard en 2010.

Pouvez-vous expliquer quel est le métier ou la profession de votre personnage principal ?

Radu Muntean : Je pense que c’est un peu difficile à comprendre, mais ce n’est pas fictionnel. C’est un véritable métier et en fait ce personnage est inspiré d’un modèle tout à fait réel. J’ai encore son numéro de téléphone sur moi. Il m’aide pour les immatriculations de voiture, mais aussi pour toute la bureaucratie, il prend toute la pression sur lui. Car c’est un très long processus d’enregistrer et d’immatriculer une voiture. Mais ce type est très professionnel, il a le contrôle de tout ça. Il n’est pas très cher et avec lui tout est réglé en deux heures. Sinon, ça peut prendre très, très longtemps… Ça existe pour d’autres domaines… Par exemple si vous voulez construire une maison, vous avez besoin d’un type comme lui, pour avoir tous les permis, les papiers, etc.

Une autre question essentielle. Pour vous, Vali, le jeune homme, est-il le meurtrier ?

R. M. : Oui, définitivement. Pas pour vous ?

Vous introduisez tout de même toujours un doute…

R. M. : Patrascu, le personnage principal, a en fait toutes les informations et les mêmes que le spectateur. Et si celui-ci doute, alors lui aussi. Il est sûr à 95% qu’il est le meurtrier, mais quand même pas à 100%. Et c’est ce petit pourcentage de doute qui est le germe de la tension.

Mais par exemple, quand il se rend dans l’appartement de Vali, ce dernier est malade et ne se montre pas. Ce qui fait que l’on se dit que, peut-être, ce n’est pas le même homme que celui que l’on a vu dans l’escalier…

R. M. : Oui, j’aime jouer avec ce genre de doute. On ne se base que sur les propres observations du personnage principal. Et à un second niveau, Vali joue en quelque sorte le rôle de la conscience de Patrascu : « N’oublie pas ce que tu as vu, n’oublie pas ce que tu as entendu. »

En même temps, Vali est très séduisant.

R. M. : C’est ce qui déstabilise Patrascu. Vali est impossible à cerner, tout en étant charmant, ce qui lui permet de s’infiltrer dans la vie et dans l’appartement de Patrascu. Il est complètement ambivalent, mais cette ambivalence n’est que le reflet de cette de Patrascu qui au lieu de le dénoncer, ou de témoigner, ne fait rien.

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En présentant le film, vous dites que ce n’est pas un thriller

R. M. : En ce sens que ce n’est pas un « film de genre ».

Vraiment ? Pourtant il a les caractéristiques de ce qu’on appelle un « film noir ».

R. M. : Oui, mais le véritable enjeu du film n’est pas de découvrir qui a tué, ce n’est pas un whodunit. Bien sûr, cela participe à la tension générale, mais le sujet principal est la lutte d’un homme contre sa propre conscience. Ce qui se passe à l’intérieur du personnage est bien plus important que la découverte de l’assassin. C’est pour cela que je dis que ce n’est pas un film de genre, mais peut-être que c’est vous qui avez raison, c’est votre métier après tout !

Vous privilégiez les plans de longue durée. Un jour, Raymond Depardon disait que le découpage en champ / contrechamp était la marque de la fiction. À l’inverse, pensez-vous que de ne pas en utiliser oriente le film vers une forme de « documentaire » ?

R. M. : Ah, en tout cas j’adore le travail de Depardon ! Mais ce n’est pas par un souci de réalisme que je filme de cette manière, mais pour transformer l’expérience du temps, le temps ressenti aussi bien par le personnage que par le spectateur. Les deux vivent la même expérience temporelle, et pour moi c’est cela le plus important. Du coup, vous devenez beaucoup plus impliqué dans l’histoire, dans le récit. Vous vous mettez vous-même à assembler les différentes pièces du puzzle. C’est une manière très « organique » de vivre le film.

C’est étonnant car en fait le film est assez court, une heure et demie standard. D’ordinaire, avec ce principe de réalisation, on obtient des films beaucoup plus longs…

R. M. : C’est surtout que l’on reste toujours avec ce personnage. S’il reste silencieux pendant deux minutes, vous restez avec lui quand même. De cette manière vous le comprenez mieux, je pense. Mais du coup il n’est pas utile de refaire plusieurs fois cette même séquence ! C’est l’idée générale, en tout cas.

Le silence est en tout cas très important dans le film.

R. M. : Oui, et ce n’est pas toujours évident car évidemment, le silence n’est pas spectaculaire à l’écran. Il fallait que la réaction ou le comportement de Patrascu passe par son physique, par sa façon de se mouvoir, de regarder. D’un autre côté, le silence peut aussi être très expressif, très signifiant. Tout ne peut pas passer par des mots. Et là encore, cela contribue à maintenir la tension, ou du moins l’intérêt du spectateur.

Le fils de Patrascu semble toujours immergé dans des jeux vidéo, dans le virtuel. Est-ce qu’il n’y a pas un rapport avec son père qui, d’une certaine manière, refuse lui aussi de regarder la réalité ?

R. M. : Oui. J’ai aussi un fils, approximativement de l’âge de celui qui figure dans le film, et je suis un peu effrayé quand je le perçois ainsi parfois totalement immergé dans une autre réalité, en ne voyant ni n’entendant plus rien de ce qui se passe autour de lui.

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À quel « étage du dessous » fait référence le titre ? Celui où a eu lieu le meurtre, ou celui où habite Vali ?

R. M. : En fait, il désigne plutôt la connexion qui existe entre les différents personnages. Le meurtre a eu lieu au premier, Vali vit au second et Patrascu au-dessus. D’une certaine manière, Vali oblige Patrascu à adopter son point de vue, à voir la vie à travers ses yeux. À la fin, ils deviennent presque semblables, ils partagent en un sens la même expérience traumatique.

Votre comédien principal, Teo Corban, est absolument fantastique…

R. M. : Oui ! Il est quand même assez connu ; il jouait dans 12h 08 à l’est de Bucarest, par exemple, qui avait gagné la Caméra d’Or. Il vient du théâtre, mais il est parfait pour le cinéma. Il peut fournir énormément avec un minimum de moyens.

Question inévitable : peut-on voir dans ce film une forme de métaphore sur la Roumanie… ?

R. M. : Non, pour moi c’est avant tout une étude de caractère. Mais c’est vrai, puisqu’au début vous me demandiez d’expliquer le métier du personnage, que c’est sans doute un film très « roumain », en ce sens-là ! Mais je suis sûr que l’on peut transposer cette histoire dans d’autres pays et dans d’autres sociétés.

Propos recueillis par Laurent Aknin.

Un Etaj Mai Jos. Réal. : Radu Muntean. Scén. : Razvan Radulescu, Alexandru Baciu, Radu Muntean. Phot. : Tudor Lucaciu. Mus. : Christian Stefanescu Electric Brother. Dist. : Epicentre Films.
Avec Teodor Corban, Iulian Postelnicu, Oxana Moravec, Ionu Bora.
Durée : 1h33. Sortie France : 11 novembre 2015.

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