L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Entretiens Sorry, we missed you de Ken Loach

Publié le 8 novembre, 2019 | par @avscci

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Entretien – Ken Loach pour Sorry, we missed you

Quand dans plusieurs siècles (et sans doute avant) on cherchera à définir ce qu’était le travail au tournant de l’an 2000, nul doute que l’on se penchera sur l’œuvre de Ken Loach. The Navigators traitait de la déliquescence du service public, It’s a free world de l’irruption de méthodes de gangsters dans le pacte social, Moi Daniel Blake de la façon dont les hommes sont broyés par un système qui n’a plus le moindre état d’âme depuis que tout est informatisé, etc. Sorry we missed you traite quant à lui de l’uberisation galopante de notre monde. Qui révulse Loach, on s’en doute. Le film pourrait bien sûr n’être qu’un pamphlet sans nuances, mais si le cinéaste fait montre de convictions tranchées, il n’en oublie pas (encore et toujours) de placer l’être humain au cœur de sa chronique. Il a le talent (artistique et humain) de ne jamais fustiger les êtres de chair et de sang qui le plus souvent cherchent d’abord à s’en sortir, car c’est un système qu’il condamne. La famille que décrit Sorry we missed you n’est pas malade, elle n’est pas assistée, elle ne rechigne pas à se retrousser les manches… mais elle se heurte à un mur, celui de nos sociétés libérales finalement totalitaires. Le cinéaste a le talent de nous faire partager sans compter son désir d’un monde meilleur. Depuis les années 1960, il creuse le même sillon et nous ne nous en lassons pas une seconde. Personne ne sait comme lui se colleter de façon frontale au quotidien le plus dur, mettant en place une sorte de mélo terre à terre, en le transcendant de façon aussi magistrale. Son amour du genre humain est à la mesure de son génie cinématographique.

Une fois encore vous avez écrit le scénario avec Paul Laverty…

Ken Loach : J’ai de la chance de pouvoir travailler avec cet homme-là, il est brillant. À mon sens il n’a pas son pareil pour écrire des histoires simples qui en disent pourtant beaucoup. C’est un paradoxe, mais j’ai l’impression que plus les enjeux sont complexes, plus la ligne narrative de ce qu’il écrit est droite. Ce qui laisse ensuite de la place à toutes les nuances, toutes les subtilités nécessaires, l’idée étant d’échapper à tout manichéisme pour pouvoir s’approcher des personnages au plus près.

Nous avons le sentiment que vous laissez beaucoup de liberté non seulement à vos acteurs, mais aussi à vos personnages. Les plus petits gestes comptent. Ils ne sont probablement pas au scénario, mais ils participent évidemment à l’humanité des personnages…

K. L. : Et pourtant tout est au scénario, jusque dans les plus petits détails, ou presque. Mais bien sûr je veille à ce que le spectateur n’en ait pas l’impression. Les scénarios de Paul sont ouverts. Il faut que les personnages soient de chair et de sang et surtout pas les porte-drapeaux d’une idée ou d’une thèse. Certains scénarios sont très normatifs, et les comédiens donnent le sentiment de porter une camisole de force. La vie n’est pas comme cela…

Pour que les acteurs ne donnent pas le sentiment qu’ils sont en train de jouer, vous employez souvent des non-professionnels qui sont d’abord eux-mêmes…

K. L. : Un acteur professionnel acquiert un savoir-faire qui fausse parfois la perception que nous avons du personnage. Il doit en outre tenir compte des conditions du tournage. Il arrive souvent qu’il doive faire attention aux marques qui ont été faites sur le sol. Tout cela nuit à la vérité du personnage. Un non-professionnel ne va pas s’encombrer de tout cela. Au réalisateur de savoir s’accorder…

La souplesse est sans doute plus grande aujourd’hui, les caméras ne sont plus aussi encombrantes…

K. L. : Sans doute. Mais il faut quand même faire le point ! C’est vraiment à l’équipe de s’adapter et de tenir compte de la spontanéité des comédiens.

Comment choisissez-vous vos comédiens ? Vous rencontrez beaucoup de monde ?

K. L. : Oui, beaucoup. Je choisis un lieu, en l’occurrence Newcastle pour ce film, et je me mets dans la plupart des cas en quête de comédiens du cru, afin qu’ils ne semblent pas déplacés. Cela dit nous n’avons pas trouvé à Newcastle celui que nous voulions pour incarner le personnage de Ricky. Nous avons poussé jusqu’à Manchester et d’autres villes du Nord-Ouest. Je suis toujours attentif à ce que mes acteurs ont fait dans la vie. Kris, qui interprète Ricky, a été plombier, il a conduit une camionnette. Ce qui fait qu’à l’écran aucun de ses gestes ne semble forcé. Mais pour être franc, il avait également déjà un peu joué. Je l’avais pris pour The Navigators, je lui avais donné un tout petit rôle, responsable de la signalisation. Ainsi il se sent comédien, même s’il a passé le plus fort de sa vie avec des tuyaux et des clés anglaises.

Et celui qui incarne Maloney, qui dirige l’entrepôt avec une certaine brutalité, est flic…

K. L. : Tout à fait. C’est un homme qui s’est retrouvé impliqué dans des histoires incroyables, il a enquêté sur des meurtres… Il a une façon bien à lui de parler aux gens. Quand il parle, on l’écoute. Et c’est ça qui importait. Il y a beaucoup de métiers qui vous demandent d’être de bons acteurs. Les vendeurs dans les magasins sont souvent de bons acteurs… Parce qu’ils doivent se faire entendre et comprendre par le public.

Vos comédiens ont travaillé. Mais vous n’avez jamais été plombier, employé à l’Agence pour l’emploi ou cheminot. Avez-vous besoin d’enquêter longuement en préparant chacun de vos films afin d’être certain de n’être jamais à côté de la plaque ?

K. L. : Ce n’est pas vraiment nécessaire, puisque les comédiens ont la mémoire de ce qu’ils ont été. Et Paul Laverty, lui, fait des recherches approfondies quand il écrit. Je peux vous assurer que chaque détail a été vérifié. La façon dont le film montre comment le travail est réparti le matin dans les entrepôts entre les différents chauffeurs est un reflet exact de la réalité. La plupart des comédiens sont des chauffeurs. Et nous avons organisé l’entrepôt, dans un hangar proche de Newcastle, à l’image des entrepôts de la région. Nous avons demandé au responsable de l’un d’entre eux de superviser notre installation. Le travail du décorateur, Fergus Clegg, est absolument conforme à la réalité. Tout comme l’est la façon dont les paquets sont distribués, scannés et répartis dans les camionnettes. Nous n’avons pas triché : deux milles paquets ont été constitués pour les besoins du film, avec des étiquettes comportant de véritables adresses. Dès lors, personne n’avait besoin de faire semblant, et c’est un plus pour la crédibilité de ce que nous voyons.

Vous nous apprenez des choses incroyables… Quand Ricky se fait braquer, le vol des téléphones est couvert par l’assurance, mais pas les passeports. On imagine que vous n’avez rien inventé !

K. L. : Rien. Mais les différentes compagnies ont des règles différentes. Ce que je voulais montrer, c’est que Ricky est responsable. Dès qu’il y a un problème, c’est lui qui paie. Sous prétexte qu’il est son propre maître et qu’il n’est pas salarié, ce qui est évidemment une arnaque. L’organisation du travail a complètement explosé. Les syndicats avaient jadis obtenu que les journées de travail n’excèdent pas huit heures. Mais si le salariat disparaît, cela ne veut plus rien dire. Il suffit de dire que tout le monde travaille pour son compte, et les journées deviennent extensibles à l’infini. Il n’est plus nécessaire qu’un contremaître vous rappelle à l’ordre, vous vous exploitez vous-même ! C’est très malin…

Vous avez commencé à tourner dans les années 1960, il suffit de voir vos films pour mesurer les évolutions d’une société qui pratique la fuite en avant. C’est fascinant…

K. L. : Nous avons fait un documentaire sur la façon dont le monde du travail a changé de façon intégrale en l’espace de quelques décennies. Je pense qu’à l’époque de mes parents, le salaire du chef de famille suffisait à nourrir une famille. Et puis la femme a dû chercher du travail pour ajouter son salaire aux revenus de la famille. Aujourd’hui, tout le monde travaille, et cela ne suffit pas… Bien sûr, un salaire minimum a été institué, mais tout le monde n’a pas la possibilité de travailler le nombre d’heures nécessaires, tout est déstructuré.

Vous semblez très critique par ailleurs envers les progrès de la technologie. L’appareil à scanner les paquets, le téléphone portable… tout s’est automatisé, mais les gens ne communiquent plus…

K. L. : La révolution numérique a transformé nos vies en profondeur. Et effectivement la communication est beaucoup plus difficile qu’avant. Quand on a un problème, il est très difficile de parler à quelqu’un pour essayer de le résoudre, tout s’est automatisé et plus personne n’est responsable de quoi que ce soit. Il faut aller sur Internet, taper des numéros et attendre que quelque chose se passe… Je trouve cette technologie très destructrice. En l’espace d’une génération, on a réussi à éradiquer l’empathie que l’on pouvait nourrir vis-à-vis d’autrui.

À travers tous vos films, il apparaît que vous ne manquez pas d’empathie pour chacun de vos personnages, mais vous détestez le système dans lequel ils vivent…

K. L. : J’espère que je parviens quand même à célébrer la vie. Mes personnages sont vivants, et quelles que soient leurs difficultés, il y a quand même une part de lumière. Je veille d’ailleurs à ce que certaines scènes tirent vers la comédie. Comédie parfois grinçante, c’est vrai tant les rouages du système dont vous parlez relèvent de l’absurde. Mais c’est vrai que je pense que le bonheur était plus à portée de main quand les gens s’entraidaient, étaient solidaires. La fragmentation du monde du travail, la mise en avant de l’individu sont gages d’une liberté relative, mais aussi bien sûr d’un isolement mortifère.

La classe ouvrière a-t-elle disparu ?

K. L. : Non, mais elle s’est transformée. L’idée selon laquelle le capitalisme pouvait créer des collectivités solidaires dans les usines, les docks ou les mines n’est plus valide. Pour moi Ricky appartient à la classe ouvrière, mais il reste seul du matin jusqu’au soir. Le besoin de solidarité n’a pas disparu, mais il doit se frayer un chemin de plus en plus abrupt.

Le chemin de Ricky et des siens est effectivement abrupt. Le film parvient parfaitement à communiquer la pression permanente qui est la sienne. Les occasions de souffler sont rares…

K. L. : Effectivement. Chaque minute compte, et le moindre faux pas peut être lourd de conséquences. Que ce soit sur le plan du travail ou pour ce qui concerne sa famille. Il lui faut être capable d’un sang-froid à toute épreuve pour ne pas craquer.

Vous aussi jouez avec nos nerfs. À un moment Ricky commence à s’endormir au volant. Nous nous attendons à ce qu’il ait un accident, mais non…

K. L. : Franchement nous ne voulions pas qu’il ait un accident, mais il fallait montrer que sa vie n’était pas possible et qu’il marchait sur un fil…

Cette pression est-elle millimétrée dès l’écriture où découle-t-elle aussi de ce qui se passe sur le plateau, des comédiens et plus tard de la façon dont vous montez le film ?

K. L. : Quand je travaille avec Paul Laverty, nous ne bouclons le scénario que lorsque nous avons le sentiment que tout est en place jusqu’au plus petit détail. Les va-et-vient du scénario entre Paul et moi sont innombrables. Paul ne lâche rien. De fait, je crois que cette pression dont vous parlez était en place dès l’écriture. Après, il est évident que les comédiens apportent beaucoup de nuances. Dans les scènes où l’émotion prime tout passe par le jeu des comédiens. Ce n’est pas moi qui guide leur émotion. Le tournage est une extension du scénario, en grande partie possible parce que les acteurs donnent ce qu’ils ont dans le cœur. C’est tout le paradoxe : ils doivent connaître le dialogue et en même temps il est important qu’ils puissent se laisser aller.

L’un de vos premiers grands succès a été Family Life1. Il est de nouveau largement question de vie de famille dans Sorry we missed you… On se souvient bien sûr de Sweet sixteen2. Chez vous, la famille est omniprésente, et l’adolescence l’âge de tous les dangers…

K. L. : L’adolescence est évidemment un moment-clé, l’âge où l’on prend les premières décisions qui vont influencer le cours de la vie. Le fils de Ricky n’est pas dupe des compromis auxquels ses parents cèdent, mais il ne sait pas vraiment comment échapper au sort qui lui semble promis. Les membres de la famille du film ont tout pour être heureux. Il y a vraiment de l’amour entre eux, personne n’est drogué ou acheteur compulsif, personne ne rechigne à bosser… et pourtant la machine se dérègle. Encore une fois c’est le système qui en est responsable. n

Propos recueillis pa Yves Alion

1. ASC n° 133.
2. ASC n° 517.

Réal. : Ken Loach. Scn. : Paul Laverty. Dir. Phot. : Robbie Ryan. Mont. : Jonathan Morris. Déc. : Fergus Clegg. Cost. : Joanne Slater. Int. : Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone, Katie Proctor, Ross Brewster, Charlie Richmond, Julian Ions. Prod. : Rebecca O’Brien pour Sixteen Films, Why not, Les Films du fleuve. Dist. : Le Pacte. Durée : 1h40.

Sortie France : 23 octobre 2019.

 

 

 

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