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Entretiens Dheepan - Entretien avec Jacques Audiard - Avant-Scène Cinéma 625

Publié le 20 septembre, 2015 | par @avscci

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Entretien Jacques Audiard – Dheepan

Une Palme d’or inattendue, qui vient couronner la carrière de Jacques Audiard, cinéaste certes tardif mais qui est de toute évidence l’un des plus intéressants du moment. Comme à l’accoutumée le signataire d’Un prophète s’empare des canons du film de genre pour mieux les transcender et fait mine de se frotter au réel pour nous offrir in fine un opéra par moments des plus baroques. La couleur qui prévaut est sans conteste le noir dans ce film qui met l’accent sur les zones de non-droit plantées au cœur de ces cités que l’on qualifie pudiquement de « sensibles ». Mais le regard d’Audiard n’est pas celui d’un sociologue. Ce qui l’intéresse, c’est davantage l’itinéraire de personnages qui n’avaient rien à départ pour s’adapter au milieu dans lequel ils s’ébrouent, à l’instar de ceux des films antérieurs du cinéaste… L’idée première du film était de nous offrir un lointain remake contemporain des Chiens de paille de Peckinpah. Avec la lente montée des tensions jusqu’à l’explosion finale de violence. Mais Dheepan est évidemment très différent du film de Peckinpah, vieux de quarante-quatre ans, en ce sens que c’est à travers le regard de quelqu’un issu d’un autre monde (les réfugiés tamouls voulant échapper à la guerre qui ravage(ait) le Sri-Lanka) que tout nous est montré. Avec une sensibilité qui n’est pas la nôtre au départ et qui peu à peu nous séduit. Nous comprenons mieux ce qui a pu faire battre la chamade aux cœurs des Coen, co-présidents du jury cannois, dont les films sont le plus souvent en équilibre entre une certaine fascination pour la violence et une réelle distance (souvent ironique) qui leur permet de garder la tête hors de l’eau. Concernant Dheepan, on ne saurait mieux dire… 

Dheepan est une vision subjective et extérieure de la société française par un réfugié sri-lankais. Il n’est pas interdit de se demander si son regard n’est pas aussi le vôtre, alors qu’il s’agit de votre pays…

Jacques Audiard : C’est bien possible. Mais cette façon de mettre une certaine distance entre la caméra et les personnages est peut-être elle-même une métaphore du cinéma.

Il fallait que les étrangers soient issus d’un pays en guerre. Mais vous aviez l’embarras du choix. Pourquoi avoir pris des Tamouls ?

J. A. : Je voulais que les personnages n’aient aucun rapport avec la francophonie. Qu’ils se retrouvent en terre inconnue sur le plan linguistique en arrivant en France. Je ne voulais pas ouvrir de fausses pistes en laissant penser qu’il pouvait y avoir comme un contentieux postcolonial ou une relation dominant-dominé. Ce qui m’interdisait de choisir des réfugiés venant d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire. Le choix de l’Asie me permettait de mettre en scène des étrangers des antipodes.

Le conflit entre Tamouls et Cinghalais vous intéressait-il ?

J. A. : Pour être honnête, je n’en savais pas grand-chose avant de me lancer dans l’écriture du scénario. Il faut dire que les médias français n’avaient pas couvert le conflit de façon très insistante. C’est vrai que le conflit date un peu, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance : je ne me souvenais pas de choses marquantes et précises qui auraient été étalées dans les journaux. C’est Noé Debré qui un jour a lancé l’idée de démarrer le film au Sri-Lanka.

Comment la France s’est-elle comportée à l’époque avec les réfugiés tamouls ?

J. A. : La France a été généreuse. Anthony, par exemple, a été régularisé en trois mois. Avec un statut de réfugié politique. Cela remonte à dix ou quinze ans. Mais encore une fois le film est une fiction et je ne cherche pas à refléter une quelconque réalité politique. Je conjugue la situation au présent alors que les racines dramaturgiques plongent dans le passé.

En même temps, vous ne cherchez pas à immerger l’action dans une période précise, même si les personnages utilisent un téléphone portable…

J. A. : Le film n’est effectivement pas documenté sur le plan historique. J’avais envie d’être aussi universel et intemporel que possible.

Le choix par exemple de ne faire apparaître aucun policier repose-t-il sur une certaine réalité sociologique ?

J. A. : Le lieu du film est un espace de fiction. Mais l’endroit existe, il a pour nom La Coudraie, près de Poissy. Au départ je cherchais un lieu avec une certaine topographie. Une cité avec deux barres et une dalle au milieu. Mais la plupart de ces cités, qui datent des années 60, ont disparu, elles ont été abattues. J’en avais trouvé une à Colmar et une à Poissy. Celle de Colmar était sans doute plus impressionnante, plus belle, mais c’était assez peu pratique de tourner là-bas, à tous points de vue.

jacques audiard remporte la palme d'or

Certains cinéastes disent avoir eu besoin de négocier avec les voyous de la cité où ils avaient planté leur caméra pour pouvoir tourner. Cela s’est-il présenté pour vous ?

J. A. : Plutôt bien. Il suffit de s’entendre localement. Nous avons fait travailler les gens du coin. À la déco ou en tant que figurants… C’est une cité qui a été réhabilitée. Il ne reste plus grand monde, peut-être une cinquantaine de familles. Au final, nous avons été très bien accueillis.

Les comédiens sont-ils professionnels ?

J. A. : Très peu le sont. Vincent Rottiers et quelques seconds rôles. On peut voir bien entendu des gens du quartier, mais cela ne suffisait pas, nous avons fait venir des figurants d’ailleurs. Il fallait amener du monde pour que cela se voie à l’écran. Le film a une base réaliste, avec un vrai décor et de vrais personnages, mais nous avons stylisé l’ensemble, nous lui avons donné une forme. Par exemple, l’appartement où vit la famille sri-lankaise a entièrement été refait pour les besoins du film. Mais l’extérieur n’a pas vraiment été retouché. C’est un lieu vivant, qui a une école… Ce n’est pas la zone. À une époque, pas mal de cadres de Peugeot vivaient à proximité. On sent que le lieu est en pleine mutation. La réhabilitation va nécessairement déboucher sur une nouvelle donne.

Et le lieu de départ des personnages ?

J. A. : Nous avons tourné en Inde du Sud, dans le Tamil Nadu. Ce n’est pas le Sri-Lanka, mais peu importe, puisque les populations sont majoritairement tamoules. Certains Tamouls d’ailleurs étaient d’origine sri-lankaise, vivant dans des camps de réfugiés en Inde. Ils sont venus travailler avec nous sans hésiter. Ils avaient la permission de 20 heures.

Y a-t-il beaucoup de Tamouls en France ?

J. A. : La France n’est évidemment pas la destination qu’ils privilégient, mais il y a quand même pas mal de Tamouls, qui travaillent notamment dans la restauration. J’ai eu l’occasion d’aller enquêter dans un foyer. Et là, sur trois étages, il y a le monde entier.

Vos films, dans leur ensemble, sont solidement plantés dans une certaine réalité sociale, et les personnages sont souvent en position de chavirer… On a le sentiment d’un va-et-vient continuel entre les deux pôles, social et individuel…

J. A. : Cette façon de chalouper entre les deux n’est pas nécessairement voulue au départ. Je la constate plutôt après coup. Je ne sais pas si mes films ont cette implication sociale dont vous parlez, mais j’ai absolument besoin de créer un champ de vraisemblance dans lequel vont venir se glisser un certain nombre d’éléments. Ce qui fait que mes films louchent un peu du côté du film de genre, alors que je n’ai aucune intention au départ de faire un film de genre. J’aime créer un espace, qui le plus souvent est un espace clos, pour l’investir. Pour que le caractère extraordinaire des personnages s’y dévoile. Alors qu’au départ il s’agit le plus souvent de gens banals, d’invisibles. Je pense à ces types qui font la manche aux terrasses des cafés et que l’on vire sans ménagement. Ce sont pourtant des individus qui ont une histoire. Ils ont une vie, un destin. Que le cinéma qui est le mien soit une matière instable, j’en suis conscient. Parce que personne ne peut savoir vers quoi vont aller mes personnages. Ils sont dans une situation qu’ils n’ont pas choisie, la vie les a mis là un peu par hasard. Mais ils découvrent peu à peu qu’il existe un ailleurs. Mais j’aurais du mal encore aujourd’hui à construire une histoire en partant d’une situation considérée comme normale, si tant est que le terme ait une réelle signification. Cela interroge autre chose, y compris sur l’économie générale du cinéma français. Mes films témoignent peut-être des limites d’un casting traditionnel par exemple. En matière de cinéma, je donne peut-être l’impression d’être avec mes semblables, avec mes moi-mêmes, mais ce n’est pas vrai. Je ne me sens pas à l’aise dans un cinéma traditionnel que certains pratiquent avec maestria. Mais je ne suis pas un très bon spectateur de ce qui ne me convient pas. Depuis un moment, il y a certaines zones où je me sens à l’étroit. Avec Dheepan j’ai le sentiment de visiter d’autres zones. Je tourne avec des gens qui ne sont pas nécessairement comédiens, qui ne parlent pas ma langue.

Vos films ne sont-ils pas à chaque fois des défis ?

J. A. : Non. Ce serait se valoriser trop que de parler de défi. Un film n’est pas un défi, mais un objet qui va maintenir mon attention et susciter mon intérêt. Pour être clair, quitte à tenir des propos que l’on pourra me reprocher, le cinéma franco-français tel qu’il se pratique aujourd’hui me fatigue bien souvent, parce qu’il a du mal à échapper à un certain nombrilisme petit-bourgeois. Je ne dis pas que certains films ne vont pas me convenir ou même me plaire en tant que spectateur. Mais dans ma pratique, j’ai besoin d’aller explorer d’autres lieux.

Ces lieux ont quand même une couleur dominante, le noir. Vos films se rattachent d’une certaine manière à une certaine tradition de la série noire, avec des paumés dont le destin colle aux pattes…

J. A. : Je ne sais pas. Pour ce qui est de Dheepan, les personnages sont des migrants, qui prennent peu à peu possession du lieu où le destin les a amenés. C’est cette qualité qui confère au film sa narration. Il accompagne les personnages. Le personnage principal bascule le jour où avec sa brouette il délimite la frontière de la zone dont il a la responsabilité.

L’irruption progressive de la violence était déjà au cœur de Sur mes lèvres ou d’Un prophète… Elle est aussi fille d’une certaine construction dramatique.

J. A. : Sur mes lèvres relevait à mon sens davantage du film noir, avec un personnage de femme. Un prophète appartient à un genre, le film de prison, qui n’a pas beaucoup séduit les cinéastes français. Les bons films en milieu carcéral se comptent sur les doigts d’une main : Un condamné à mort s’est échappé, Le Trou… Mais j’espère qu’Un prophète dépasse la question du genre. Là aussi la question du casting est antérieure au choix du décor.

dheepan

Vous aimez assez les lieux clos où marinent les rancœurs. La prison est par essence un lieu de violence, avec des enjeux de pouvoirs. Comme l’est l’immeuble de Dheepan…

J. A. : Je ne sais pas si c’est un lieu clos. Mais ce qui m’intéressait c’est que les personnages entrent dans un espace donné et que se pose la question de ce qu’ils allaient en faire. On les voit manger par terre, comme s’ils étaient encore en Asie. Mais je trouve qu’il y a une noblesse dans tout ce que Dheepan fait. Quand il pose du carrelage, c’est beau. Ces gens ont une espèce de grâce naturelle de la bricole. Je pensais pendant le tournage à ce beau poème de Prévert, Étranges Étrangers. « Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel, hommes des pays lointains, cobayes des colonies. Doux petits musiciens, soleils adolescents de la porte d’Italie, Boumians de la porte de Saint-Ouen… »

Il n’est pas interdit d’être gêné par le déferlement de violence à la fin du film. Ne serait-ce que pour des raisons de vraisemblance : Dheepan n’est jamais inquiété par la police…

J. A. : Cela m’aurait gêné que le réalisme revienne. Pour moi ce film est une épopée. Dheepan est un cousin d’Ulysse. La fin du film, c’est son retour à Ithaque.

On a le sentiment que la violence vous fascine autant qu’elle vous fait peur, et cela depuis votre premier film…

J. A. : C’est vrai. C’est curieux. Mes personnages ne s’engagent dans la violence que contraints et forcés. Le personnage d’Un prophète ne s’y résigne que lorsqu’il comprend que cela fait partie des règles du jeu et qu’il ne pourra pas survivre en étant à contre-courant. Mais fondamentalement il déteste cette violence. Tout comme Dheepan, qui ne prend les armes que lorsqu’il se rend compte qu’il n’y a pas d’alternative. Mes héros sont fatigués. Pour moi il n’y pas de risque d’assimiler le personnage à ceux que pouvaient incarner Charles Bronson ou Sylvester Stallone. Anthony est un homme charmant, dont le sourire vous retourne. C’est pour ces qualités-là que je l’ai choisi. C’était beaucoup plus intéressant d’en faire un guerrier que si j’avais installé d’entrée de jeu un type gonflé à la testostérone. À la fin du film, il nous livre la cascade la plus lente de toute l’histoire du cinéma…

Comment s’est fait le casting des trois comédiens tamouls ?

J. A. : Anthony vit en France depuis une quinzaine d’années. Il n’est pas comédien, mais écrivain. Kalieaswari vient de Madras, dans le Sud de l’Inde, elle est comédienne de théâtre. Quant à la petite Claudine, elle est française. C’est la seule qui comprenait et parlait notre langue…

J’imagine que votre tamoul est limité. Comment cela fonctionnait-il sur le plateau ?

J. A. : Je vous le confirme : je parle très mal tamoul. Et mon anglais n’est pas très vaillant. Mais l’enjeu n’est pas là. On peut se comprendre sans que cela se traduise uniquement sur le plan verbal. Quand on choisit ses acteurs, on a parfois du mal à formuler ce que l’on cherche, mais on sait ce que l’on ne veut pas. Cela étant dit, les cinéastes rencontrent quand même les comédiens avant le tournage. C’est l’occasion d’avoir une meilleure idée de ce qu’ils vont donner à l’écran. Ce n’est d’ailleurs pas Anthony qui avait été retenu en premier. Celui que j’avais retenu était bien, mais quand je le faisais jouer avec Kalieaswari, ça ne collait pas. On ne croyait pas à leur attirance mutuelle. Le film avait un problème de libido. Anthony n’est arrivé que quinze jours avant le tournage : la différence était flagrante.

Quelles sont les caractéristiques de ce film par rapport à vos films précédents ?

J. A. : Je dirais que le scénario était sous-écrit, alors que j’ai d’ordinaire tendance à tout vouloir cadrer le plus tôt possible. J’ai un peu tendance à sur-écrire, pour ensuite nettoyer. Ce scénario-là devait se développer de l’intérieur. J’ai hésité longtemps avant de m’y résoudre, mais je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais. L’évolution de la relation entre Dheepan et sa compagne pour une bonne part s’est révélée au tournage. Cette façon de faire m’a ravi. Mais je n’en fais pas une méthode et je suis bien incapable de dire de quoi sera fait mon prochain film… n

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. : Jacques Audiard. Scn. : Jacques Audiard, Noé Debré, Thomas Bidegain. Dir. Ph. : Eponine Momenceau. Mus. : Nicolas Jaar. Déc. : Michel Barthélémy. Cos. : Chattoune. Mont. : Juliette Welfling. Prod : Pascal Caucheteux pour Why Not.
Avec Anthonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers, Marc Zinga, Frank Falise, Tarik Lamli.
Durée : 1h54.

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