Entretiens Adieu Monsieur Haffman de Fred Cavayé

Publié le 2 février, 2022 | par @avscci

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Entretien Fred Cavayé – Adieu Monsieur Haffmann

Adieu Monsieur Haffmann est un huis clos d’une intensité exceptionnelle, dans le Paris de l’Occupation. Qui raconte l’histoire d’un orfèvre juif bien décidé à passer la ligne de démarcation pour sauver sa peau, qui avant de ce faire cède son commerce à son employé. Mais les gares sont contrôlées par les nazis. Alors notre homme se terre dans sa cave, comme le metteur en scène du Dernier Métro. Et comme beaucoup de juifs entre 1940 et 1945. L’âge des ténèbres.

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION

Le film parle de la guerre bien sûr, mais de façon plus subtile mais non moins entêtante de lutte des classes. Aussi ouvert soit-il un patron reste un patron quand on a soif de revanche sociale. Et passés les premiers jours, période de sidération, l’Occupation permet bien sûr de rebattre les cartes de façon inespérée. Comme dans Monsieur Batignole, le très beau film de Gérard Jugnot, où un simple boucher se retrouve à occuper l’appartement cossu de son voisin, médecin de son état, juif de son état. Une façon de rappeler que l’Occupation allemande a été ponctuée par des centaines de milliers de lettres anonymes, postées par des braves gens rongés par la haine et la jalousie. Mais Adieu Monsieur Haffmann n’est pas aussi carré, les caractères ne sont pas figés, nous ne pouvons pas d’emblée décréter qui est le bon et qui sont les méchants, pour reprendre le titre d’un film que Claude Lelouch a jadis consacré à la période. Parce que ce n’est pas à sens unique ; le bon et le salaud. En fait tout est progressif, c’est davantage à la tectonique des plaques que nous sommes confrontés qu’à une éruption volcanique. Du moins jusqu’à l’épilogue. Nous assistons chez celui à qui Gilles Lellouche prête ses traits à un glissement progressif vers l’ignominie, quand les bonnes résolutions se fissurent, avant d’afficher des crevasses, quand les compromis deviennent compromissions, jusqu’à la nausée. Le sujet de l’identité est bien sûr au cœur du film. Qui pose à l’occasion la question qui tue : qu’est-ce qu’être juif ? Et le film de prendre des airs de Monsieur Klein, de Joseph Losey. Ou de nous remettre en mémoire cette scène vertigineuse d’Un secret, de Claude Miller, quand Ludivine Sagnier se trompe au moment de produire ses faux papiers et qu’elle tend aux gendarmes sa carte où trône le tampon : Juif.

C’est le privilège du cinéma, et notamment de la fiction que de pouvoir entretenir la mémoire. Le temps n’a au fond que faire des soubresauts de l’Histoire. Mais la mémoire que le cinéma entretient, pour que l’innommable reste dans toutes les mémoires, est un garde-fou qui n’a pas de prix…

Après trois polars et deux comédies, vous changez résolument de registre…

Fred Cavayé : Jean-Philippe Daguerre, que je connais depuis longtemps, m’a parlé de la pièce qu’il était en train d’écrire il y a déjà un moment. Je l’ai vue une fois montée et je lui ai dit que cela m’intéressait de l’adapter, à condition qu’il m’accorde certaines libertés. J’avais depuis longtemps envie de faire l’autopsie d’un salaud, encore que je ne sache pas si c’est le terme approprié. Et j’ai pensé que l’histoire que racontait la pièce était idéale pour cela. On a souvent montré au cinéma des comportements héroïques sous l’Occupation, mais très rarement fait le portrait de ceux qui ont choisi le mauvais côté. C’est cette direction-là que je voulais prendre dans mon adaptation.

La pièce est donc plus allusive ?

F. C. : La pièce insiste plus que je ne le fais sur la demande du personnage à son ancien patron de faire un enfant à sa femme, parce que lui pense être stérile. Et Haffmann accepte, alors qu’il ne franchit pas le pas dans le film. Par ailleurs, dans la pièce, les deux hommes sont également talentueux, alors que je n’ai pas accordé cela à mon personnage, renforçant par là-même son aigreur. Dans la pièce, il oublie sa jalousie quand la menace des Allemands devient pressante. Le personnage est beaucoup moins chargé que je ne le fais dans mon film. Il est même presque sympathique… Mais Jean-Philippe Daguerre l’est également, et il m’a donné l’autorisation de ces transformations sans sourciller. Ce qui m’a permis de développer une histoire où l’introspection et l’épaisseur des personnages sont plus importantes que dans mes films précédents. Dans mes polars, les personnages doivent être dans l’action, même si cette action découle d’une certaine réflexion. Cette fois-ci, les personnages évoluent par rapport à une situation donnée.

Le film repose sur ses deux jambes. La première est celle de la recréation d’une époque avec l’angoisse et le suspense liés à la menace permanente des Allemands. La seconde est celle de l’évolution de la psyché des deux hommes, y compris dans leur rapport de force… Comment avez-vous trouvé l’équilibre ?

F. C. : Je voulais dès le départ que le film soit construit comme un thriller. Le titre lui-même est moteur de suspense… Quand va-t-on dire « Adieu » à Haffmann ? J’ai veillé à maintenir une ironie dramatique, comme dans Misery, où un personnage demande de l’aide à un autre, mais ne tombe pas sur la bonne personne… L’aide se mue rapidement en son contraire. Le personnage joué par Gilles Lellouche a des fêlures. Et le fait que l’on donne accès à un monde qui n’est pas le sien le fait basculer. J’aimais bien cette ironie… C’est Haffmann qui a engendré un monstre qui va peut-être précipiter sa perte. Et en même temps je me suis appliqué à instaurer un système de vases communicants entre le personnage et son épouse. Au fur et à mesure que le mari s’enfonce, la femme progresse en empathie.

L’itinéraire mental des trois personnages est passionnant. Et bien sûr celui que Gilles Lellouche interprète, dont vous soulignez l’humanité et les contradictions. Si c’est un salaud, c’est plus par faiblesse que par conviction…

F. C. : Il cherche constamment à se dédouaner, en expliquant que tout est fait pour protéger sa femme. Il est comme ces grands menteurs, qui sont entendus parce qu’eux-mêmes y croient. On peut y voir un lien avec mon film précédent, Le Jeu. Mais je crois que c’est le cas à chaque fois : chacun de mes films est pour une part le prolongement de celui qui précède. Le Jeu était déjà un huis clos, où, en l’espace d’une soirée les relations entre les participants étaient chamboulées.

Les positions de chacun étaient on ne peut plus floues pendant l’Occupation… Laval était au centre de l’échiquier politique, mais son sens du compromis l’a mené à des dérives ignobles, alors que certains chantres de l’extrême droite sont devenus résistants par haine de l’occupant…

F. C. : C’est exactement cette ambiguïté-là qui m’intéressait. Un film comme Lacombe Lucien, dont le personnage central devient milicien parce que la Résistance le trouve trop jeune pour l’enrôler est à mon sens un modèle. Ce basculement du personnage interprété par Lellouche en fait un vrai méchant de cinéma. Parce qu’il n’a pas le mal en lui… Mais il se définit par une soif de revanche indescriptible : il boite, il pense être stérile et n’est pas né du bon côté de la barrière sociale… Cette soif de revanche est le nerf du film.

Vous n’avez jamais eu la tentation de donner plus d’ampleur à la reconstitution de l’Occupation allemande elle-même, et de sortir un peu du quartier où le film est confiné ? Il est certain que le budget n’aurait pas été le même.

F. C. : J’ai tourné certaines scènes en extérieur que j’ai enlevées au montage. Parce que je me rendais compte que le film ne pouvait pas quitter les trois personnages centraux. Dès que l’on s’en éloignait un peu, le film perdait en intensité.

On se souvient que le tournage a été interrompu par le premier confinement. Et que le décor est resté en place plus longtemps que prévu… On n’est jamais à l’aise de voir le drapeau nazi flotter sur les devantures des établissements publics, même si c’est pour un film…

F. C. : Nous n’avions quand même pas laissé les affiches demandant aux Juifs de s’inscrire auprès des autorités allemandes collées sur les murs, mais la persistance du décor est devenue sans qu’on le cherche comme le symbole d’un pays figé. Quant au drapeau à croix gammée, tout le monde est bien d’accord. Tant et si bien que ce n’est plus autorisé de le faire flotter en extérieur, même pour un tournage, il faut l’ajouter en numérique… Les images de l’oppression nazie et de sa propagande restent difficilement soutenables. J’ai vu un documentaire conservé à l’INA sur l’exposition du Berlitz Le Juif et la France, et des extraits du film Le Juif éternel, un sommet de l’antisémitisme ou les juifs étaient comparés à des rats : il faut reconnaître qu’il était difficile d’aller plus loin dans l’ignoble. J’ai envisagé un moment inclure cela à Monsieur Haffmann, mais j’y ai renoncé. Tout devenait trop ostentatoire. Et faisait glisser le film vers autre chose, détournant l’attention des trois personnages… Quant au confinement, c’est vrai qu’il ne nous a pas facilité les choses. Nous avons tourné une semaine en extérieur avant de tout arrêter. Et quand nous avons pu reprendre pour deux semaines, il a fallu réduire l’équipe technique, nous sommes passés de 70 à 30, et se priver de figurants… La rafle dans le film est évidemment celle du Vel d’Hiv, en juillet 42. J’avais prévu de tourner la séquence avec plusieurs bus, et pas mal de policiers… Nous y avons renoncé. Mais il y avait d’autres moyens pour montrer la menace pesant sur la communauté juive. C’est en fouillant dans les archives que j’ai trouvé cette affiche invitant au recensement des juifs.

Nous ne sortons que très peu du magasin. Mais vous nous proposez quand même une scène dans un cabaret…

F. C. : À ce sujet, le personnage de Sara Giraudeau écoute en boucle Parlez-loi d’amour par Lucienne Boyer. Cela me permettait de mettre en lumière son côté midinette. Et quand j’ai voulu faire cette scène de cabaret, j’ai enquêté pour savoir quels cabarets existaient dans les années 1940. Et je suis tombé sur Chez elle, un cabaret appartenant justement à Lucienne Boyer, où sur la porte on pouvait lire : « Interdit aux juifs ». La chanteuse s’est par la suite justifiée en disant que c’était pour protéger son mari, Jacques Pills, qui était juif. Mais en réalité cet homme était parti dès 1940 à New York… J’ai trouvé que cette histoire cadrait parfaitement avec l’ambiguïté dont je voulais parer les personnages de mon film.

Sur le plan de l’ambiguïté, justement, à commencer par celle de l’identité et de la judéité des personnages, Adieu Monsieur Haffmann rejoint Monsieur Klein, le chef-d’œuvre de Losey…

F. C. : J’ai eu très vite l’idée de la fin du film en me disant que le personnage interprété par Gilles Lellouche voulait voler la vie de son patron mais ne récolte que sa mort. C’est en partant dans cette direction-là que j’ai très vite pensé à Monsieur Klein [ci-dessus]. J’avais prévu de terminer le film à la gare, au moment où Haffmann prend le train et quitte Paris. Mais je me suis interdit de la tourner parce que Monsieur Klein se termine à la gare… J’ai compris qu’il ne fallait pas trop montrer. Le film n’aurait pas supporté que je précise davantage les choses.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?

F. C. : Je ne pouvais pas reprendre les comédiens de la pièce, qui sont au demeurant formidables, parce que les personnages du film n’étaient plus les mêmes. Il y a dans la pièce une dimension presque burlesque qui n’existe pas dans le film. Quand le personnage de Sara Giraudeau couche avec Haffmann, son mari choisit pour penser à autre chose de faire des claquettes au-dessus de leurs têtes. Daguerre lui-même a reconnu que s’il avait dû tourner le film en suivant mon scénario, il aurait également été chercher d’autres acteurs. C’est à Gilles Lellouche que j’ai pensé en premier. Cela faisait très longtemps que je voulais le faire tourner, pour moi c’est un immense comédien et l’occasion était belle de le faire changer de registre. Face à lui je me suis demandé quel était le comédien phare de la génération précédente. Le choix n’était pas si grand parmi les cadors et j’ai opté pour Daniel Auteuil.

Daniel Auteuil est d’autant plus remarquable qu’il incarne un personnage taiseux, qui veille à ne rien laisser paraître. Confronté au personnage de Gilles Lellouche, très haut en couleurs, il prenait le risque de paraître terne…

F. C. : Daniel a su lire entre les lignes et repérer ce qu’il pourrait apporter comme humanité au personnage. Mais c’est vrai que Gilles est plus en lumière. Il a d’ailleurs eu 47 jours de tournage, quand Daniel n’en a eu que 24. Pourtant il me semble que lorsque l’on refait défiler les images du film dans sa tête, en termes de ressenti, les trois personnages sont à égalité. Tout en ayant une partition différente.

Celle du personnage féminin est formidable, qui entre dans le film sur la pointe des pieds, fluette et réservée, pour acquérir peu à peu une épaisseur, se forger une conscience…

F. C. : Je trouve qu’il y a quelque chose de très moderne dans la façon dont elle s’émancipe. J’ai aussi choisi Sara pour sa voix enfantine, sa fragilité apparente. Sa transformation n’en est que plus spectaculaire.

Les comédiens ont-ils vu la pièce ? Avez-vous fait des lectures avant le tournage ?

F. C. : Non, ils n’avaient pas vu la pièce. C’était inutile et je leur avais d’ailleurs demandé de ne pas y aller… Oui, j’ai fait des lectures, comme pour chaque film. Des lectures individuelles qui permettent de bâtir le personnage. C’est l’occasion de tout décortiquer et de se poser les questions que l’on n’aura plus à se poser une fois sur le plateau. J’en profite pour faire subir quelques modifications au texte, à la lumière de nos échanges. Ce n’est qu’à ce moment-là que je provoque une lecture collective. Pour Le Jeu, j’avais provoqué des lectures couple par couple, mais pas de l’ensemble des convives. Cela étant dit, Adieu Monsieur Haffmann n’est pas tant dialogué que cela. Il y a beaucoup de silences, de non-dits. J’ai pris un soin particulier à tourner la scène du repas, qui illustre à mon sens parfaitement ce qui sépare socialement Haffmann du couple, une vraie lutte des classes. Quand les locataires mangent leur soupe, on les entend. Haffmann, lui, mange sans faire de bruit. Tout est dit…

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. : Fred Cavayé. Scén. : Fred Cavayé et Sarah Kaminsky d’après la pièce de Jean-Philippe Daguerre. Phot. : Denis Rouden. Mus. : Christophe Julien. Prod. : Vendôme Production. Dist. : Pathé. Int. : Daniel Auteuil, Gilles Lellouche, Sara Giraudeau, Nicolai Kinski. Durée : 1h56. Sortie France : 12 janvier 2022.




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