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Entretiens Affiche La promesse de l'aube d'Eric Barbier

Publié le 11 décembre, 2017 | par @avscci

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Entretien – Éric Barbier pour La Promesse de l’aube

Adapté du roman éponyme de Romain Gary, La Promesse de l’aube est assurément l’un des films les plus attendus de cette fin d’année. Éric Barbier et ses producteurs ont mis la barre haut concernant l’un des films les plus coûteux de la saison, mais qui évidemment nous en met plein la vue, nous entraînant depuis les années 20 jusqu’aux lendemains de la guerre à travers plusieurs pays, et même plusieurs continents. Il est vrai qu’avant d’être l’objet d’un roman, la vie de Romain Gary fut des plus romanesques. Mais aussi spectaculaire qu’il soit, le film (comme le roman dont il est adapté) vaut d’abord par la peinture de l’intime, et notamment de ce lien passionnel qui unit une mère et son fils à travers les soubresauts de l’Histoire. Cette passion, nous la ressentons d’autant plus profondément que les deux personnages principaux sont portés par des comédiens hors du commun. Comme à son habitude, Pierre Niney est épatant dans la peau du romancier-aventurier que fut Romain Gary. Mais c’est bien Charlotte Gainsbourg qui nous scotche à notre fauteuil tant elle tire le personnage de la mère vers des terres inexplorées, où elle se transforme physiquement pour nous offrir une prestation qui vaut tous les prix d’interprétation du monde. Le plus souvent évanescente et introvertie, la fille de Jane B. et de Serge G. a définitivement quitté les rivages de l’adolescence (prolongée) pour affirmer une maturité et un talent surmultipliés.

Vous n’êtes pas un habitué des films à très gros budgets. Votre passion pour le livre de Romain Gary a-t-elle suffi pour convaincre un producteur de vous confier les commandes d’un projet aussi ambitieux ?

Éric Barbier : Un film comme celui-là est difficile à mettre en place pour quelque réalisateur que ce soit s’il ne s’appuie pas dès le départ sur une production. Il se trouve que j’avais travaillé avec Éric Jehelmann auparavant, c’est lui qui avait produit Le Serpent. Nous nous étions très bien entendus. Pour ce qui est de La Promesse de l’aube, les droits du roman étaient libres depuis peu. Trois sociétés de production étaient sur le coup. Diego Gary, le fils de Romain Gary et Jean Seberg, a demandé à en savoir plus sur chacun des projets. L’un d’entre eux était en anglais, ce qui pour moi était une hérésie. Dans le projet que nous avons développé nous avons au contraire insisté sur la langue de Gary : pour lui la langue française était justement un élément fondamental de son identité. J’avais mis en avant le fait que je tenais à ce qu’il y ait une voix off et que l’on entende certains passages du livre tel que Gary les avaient écrits. Diego Gary nous a choisis. La production pouvait se mettre en place… Éric Jehelmann s’est associé avec Philippe Rousselet, qui sortait du succès de La Famille Bélier.

Aviez-vous le sentiment d’avoir une responsabilité particulière ?

É. B. : Sans doute, et cela dès le début de l’aventure. Pour tous ceux qui aiment Romain Gary, La Promesse de l’aube est un peu le roman sur lequel reposent tous les autres, la fondation de son œuvre. C’est dans ce roman qu’il raconte ses premières années, qu’il parle de sa mère et qu’il explique pourquoi il est devenu écrivain. Même si l’ensemble de son œuvre relève au fond de l’intime. Mais Gary n’a jamais pour autant versé dans le livre de souvenirs traditionnel, parce qu’il réinvente sa vie en permanence. C’est pour cela que mon film n’est pas non plus un biopic. Gary parlait d’une « autobiographie sensationnelle », dans laquelle sa mère était plus grande que nature.

Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg dans La promesse de l'aube d'Eric Barbier

Romain Gary n’était-il pas homme à rêver sa vie autant qu’il la vivait ? L’idée d’écrire sous pseudonyme pour récolter le Goncourt une nouvelle fois n’est-elle pas par essence romanesque ?

É. B. : L’invention d’Émile Ajar relève peut-être de cela, mais c’est avant tout une incroyable « arnaque littéraire ». C’est une aventure qui s’est révélée au fond assez douloureuse, quand il a demandé à son neveu d’incarner Ajar devant les médias. Mais voulait-il recevoir un second Goncourt ? Avait-il anticipé le succès de son roman ? Ce qui n’empêche pas que Gary est une personnalité hors du commun. Il a toujours usé de pseudonymes. Il y a une page du roman, absente du film, où Gary établit avec sa mère toute une liste de pseudonymes possibles…

Le film brosse le portrait d’un homme qui obéit à ses pulsions vitales, souvent désordonnées. Et en même temps capable d’énormément de travail, et même de calcul…

É. B. : Pour moi le moteur du personnage et donc du film, c’est la vengeance. Le film raconte l’histoire d’un enfant devenu grand, qui venge sa mère. Au début, on voit la mère humiliée, physiquement, par la police. Tout chez elle suscite le rejet et l’incompréhension : elle est étrangère, venant de Russie, d’un milieu social défavorisé, elle fait faillite, elle est juive… L’enfant assiste à ces humiliations et rêve de venger sa mère. Mais il est quasiment impuissant à le faire, à l’exception du moment où il va casser la fenêtre de cette femme qui s’est mal conduite… Par la suite il va exécuter tout le programme que lui a fixé sa mère, qui lui a demandé d’être nommé ambassadeur, de devenir un grand écrivain, de savoir séduire toutes les femmes, etc. Nous avons traité tout cela de façon très réaliste. Gary disait que ce livre avait été écrit pour toutes les mères.

Le film, comme le livre sans doute, pratique le mélange des genres avec volupté. Il tire les larmes, pratique le lyrisme sans pour autant jamais se prendre au sérieux…

É. B. : C’est pour cela que Gary est difficile à adapter. Son œuvre n’est pas mélo, elle a de la distance, de l’humour, du deuxième degré. Il fallait absolument que je puisse le prendre en compte. La voix off m’y aide, qui sert parfois de contrepoint sur des situations a priori plus dramatiques. Il y avait plusieurs aspects intéressants sur le plan cinématographique : La Promesse de l’aube est un film de vengeance, mais c’est aussi un film d’aventures. Il prend les dimensions d’une fresque, qui s’étale sur vingt ans. Mais c’est en parallèle un film qui rend compte d’une intimité, de l’amour incroyable, du lien fusionnel qui unit une mère et son fils. C’est une histoire exceptionnelle, mais en même temps elle s’adresse à tous parce que tout le monde a une mère. Et tout le monde pose la question de la transmission. Que devons-nous à nos parents, et que leur rendons-nous ? Le film est universel. Des gosses de douze ans ont vu le film et se sont mis à pleurer…

La mère de Gary est le prototype de la « mère juive envahissante » qui tient sans doute en partie du cliché.

É. B. : On peut dire ça. Mais si vous lisez Le Livre de ma mère, d’Albert Cohen, le personnage est très différent. On ressent que Cohen porte un regard distant sur sa mère. Cohen raconte des choses, certes, mais jamais il n’approche la relation passionnelle que Romain Gary entretient avec sa mère. Si vous lisez Portnoy et son complexe, de Philip Roth, vous vous retrouvez avec un personnage qui passe son temps à se battre avec sa mère. Gary ne refuse jamais rien à la sienne… Il se construit en se conformant à ce que sa mère veut qu’il soit.

Le livre aurait pu déboucher sur un film de dix heures. Pour rester dans les clous, vous avez dû faire des choix… Comment cela s’est-il passé ?

É. B. : Il a fallu éliminer bien entendu des parties entières du roman. Mais cela ne s’est pas fait de façon subjective, au gré de mes goûts pour telle ou telle partie. Mon travail a été de retranscrire l’histoire de Gary, ses émotions. J’ai veillé à ne jamais perdre de vue la thématique, ce qui sous-tendait le roman. Je voulais rester irréprochable sur le fond. À partir de là, les choix devenaient évidents. Quand Gary quitte Wilno pour la France, il fait une halte de quatre ans à Varsovie. Il y a un épisode pendant ce séjour de quatre ans que nous ne pouvions pas passer sous silence, quand Gary se fait humilier par une bande gamins qui le traitent de « sale juif ». Mais j’ai récupéré cet élément pour le coller à ce qui se passe à Wilno. Si je n’ai pas situé la moindre scène à Varsovie, c’est que la problématique est sensiblement la même qu’à Wilno. Il n’était pas nécessaire de faire un doublon.

Pierre Niney dans La promesse de l'aube d'Eric Barbier

Mais il faut distinguer le fond et la forme. L’humour qui baigne chaque page du roman, le côté picaresque du récit devaient s’exprimer par d’autres moyens que les mots…

É. B. : Bien sûr. Mais la grande majorité des scènes du film viennent directement du roman. Bien sûr, Gary a écrit certaines scènes sans dialogue, et je suis bien obligé d’ajouter des dialogues. La situation, les enjeux dramatiques, les conflits peuvent déboucher sur des dialogues alors qu’ils n’existaient pas dans le roman. Mais même si les dialogues émanent directement de moi, ils sortent malgré tout de façon indirecte d’un texte de Gary.

Jules Dassin a adapté le livre de Gary une première fois, en 1970, avec Melina Mercouri dans le rôle de la mère. Avez-vous vu ce film ?

É. B. : La direction que j’ai prise dans l’adaptation n’est pas du tout celle suivie par Dassin. Le film de Dassin suit la ligne du fantasme de la mère. Il y a toute une partie du roman où Romain Gary laisse entendre que sa mère était une grande actrice. Et cela Dassin l’a filmé. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer cette mère qui rêve. Mon sentiment est que le film de Dassin est un contre-sens au livre. À mon sens, il est indispensable de sentir la douleur ou la mélancolie derrière les images que l’on propose. Le film ne peut bouleverser que parce qu’il fait sentir que Gary est profondément désespéré.

Il est vrai que même si vous ne filmez pas de véritables pogroms, nous avons tous en mémoire le sort peu enviable qui était souvent réservé aux juifs…

É. B. : La vision que nous avons aujourd’hui est différente, puisque la persécution des juifs a pris avec l’avènement d’Hitler un caractère industriel. Les images des pogroms et de l’antisémitisme qui ont précédé la guerre sont moins vivaces, même en France où l’affaire Dreyfus a déchiré les familles… Mais en même temps cette affaire-là a sans doute contribué à ce que la mère veuille émigrer en France : elle avait bien noté que suite à l’affaire l’État avait reconnu ses torts. À Wilno, il n’y avait pas de ghetto juif. C’était une ville très mélangée, sur le plan ethnique et sur le plan social. Dans l’immeuble de Gary, il y avait des juifs, des Polonais, des Russes… Sa famille n’était pas au départ dans la misère, elle avait même un peu d’argent. Jamais la mère de Romain n’aurait accepté que son fils aille jouer avec les gamins des quartiers pauvres. Gary était bourgeois avant d’être juif. Il ne faut pas pour regarder la réalité de cette période chausser des lunettes qui naturellement tiendraient compte de ce qui s’est passé quand les nazis ont envahi l’Europe.

Le film se déroule dans plusieurs pays, et même sur plusieurs continents. Vous avez dû passer des années à faire tous les repérages nécessaires !

É. B. : J’ai évidemment beaucoup travaillé avec le décorateur, Pierre Renson, qui a le talent de savoir en permanence proposer des choses. Les recherches ont effectivement été longues. Nous sommes restés dix jours à Wilno, qui s’appelle aujourd’hui Vilnius, nous avons recherché les journaux de l’époque, nous avons consulté les plans de la ville dans les années 20. Il faut savoir qu’après 1948, les Soviétiques ont rasé une bonne partie de la ville, à commencer par le quartier où habitaient Gary et sa mère. Mais nous avons cru que la maison de Gary avait été préservée, jusqu’à ce que nous nous rendions compte que seule l’entrée l’avait été… Sur le pas de la porte de ce qui avait été son appartement, il est en effet inscrit « 1930 », alors qu’il a quitté la ville en 1925. Il fallait que nous puissions entrer dans les détails, que l’on comprenne la topographie des lieux. Dans le livre, les choses sont très abstraites. La ville est assez incernable. Nous avons donc été chercher d’autres romans qui seraient plus précis sur le plan descriptif. Il reste en outre, heureusement, de la documentation photographique. Une fois le travail de recherche effectué sur tous les décors du film, nous avons commencé à les construire. Toute la rue de Wilno est un décor… Mais nous n’avons pas travaillé en studio, nous avons d’une certaine manière construit les studios sur place… Le directeur de la photo, Glynn Speeckaert, tenait à conserver dans les rues la vraie lumière.

Vous avez fait un storyboard ?

É. B. : Certaines scènes ont été storyboardées (voir pages précédentes). Et au-delà, toutes les scènes de guerre ont été pré-visualisées en 3D par Digital District. Les combats aériens, à la fin du film, qui doivent durer une quinzaine de minutes, ont demandé sept mois de travail.

Les comédiens sont impressionnants. Notamment Charlotte Gainsbourg, qui semble par moments avoir 70 ans, alors que l’on ne perçoit pas un seul moment qu’il s’agit d’une composition et que le maquillage a été lourd…

É. B. : Je cherchais des acteurs qui ont du fond, qui ne donnent pas le sentiment qu’ils jouent la comédie. J’aime les comédiens qui s’arrachent des petits bouts de peau quand ils incarnent un personnage. Pour ce qui était du personnage de Romain Gary, il fallait en outre un comédien qui soit crédible dans la peau du personnage à 18 ans et qui le reste pour les vingt-quatre années qui suivent. J’avais le même souci avec Charlotte. L’image qui est la sienne est assez évanescente. Le rôle de la mère de Gary réclamait qu’elle puisse être à l’inverse. La surprise que le spectateur peut avoir est d’autant plus grande. La performance de Charlotte est effectivement impressionnante. Le talent des très grands acteurs dépasse la technique.

Eric Barbier sur le tournage de La promesse de l'aube

Comment les comédiens parviennent-ils à cela ?

É. B. : Il n’y a pas de règles. Je me souviens que sur le tournage de 1900, de Bertolucci, Depardieu et De Niro se regardaient avec étonnement, le premier affichant une certaine désinvolture entre deux prises quand le second ne sortait pas une seconde de son personnage. Or ils sont excellents tous les deux. Le public ne sait pas comment sont les comédiens sur un plateau. Didier Bourdon, qui interprète un personnage haut en couleurs dans le film, jouit d’une image de type amusant et familier, mais c’est un bourreau de travail, qui se prépare comme personne pour interpréter un rôle… Il est capable d’une concentration que je juge hallucinante.

Avez-vous fait des lectures ?

É. B. : J’aime laisser les acteurs libres. Nous avons fait des lectures avec Pierre ou Charlotte. Mais une fois sur le plateau j’aime bien donner beaucoup de liberté aux acteurs. J’attends qu’ils apportent des idées. Un grand acteur donne toujours des choses que vous n’aviez pas prévues…

Pour faire un film d’époque, un acteur doit apprendre. François Ozon nous avait dit que Pierre Niney avait dû apprendre à parler allemand, à jouer du violon et à danser la valse pour le tournage de Frantz. On imagine que pour La Promesse de l’aube, il devait être crédible dans l’avion de la RAF…

É. B. : Je crois que ces apprentissages sont pour les acteurs un grand plaisir. Jouer la comédie leur offre un accès à des choses auxquelles ils n’auraient pas eu accès s’ils n’avaient pas fait ce métier.

Avez-vous eu besoin de multiplier les effets spéciaux, notamment numériques pour les scènes de guerre ?

É. B. : Mon objectif était que ces scènes soient le plus réalistes possible. Il fallait que les images expriment des points de vue. J’avais vu beaucoup d’archives. Et nous avons travaillé à faire des images qui donnent le sentiment qu’il s’agit d’archives. Nous avons filmé les personnages dans les conditions de l’époque pour obtenir un résultat assez brut. Nous avions quatre bombardiers sur le plateau. Certains plans ont été faits en vol.

Les comédiens ont réellement volé dans ces bombardiers ?

É. B. : Ce que j’avais demandé à Pierre Niney, Finnegan Oldfield et à Martin Loizillon, les trois hommes du même équipage, c’était de faire un vol. Dans un avion datant des années 40, qui tremble de partout, qui fait un boucan d’enfer. Ils sont partis à 8 heures du matin, ils étaient terrifiés. Romain Gary était à l’époque navigateur, c’est lui qui avait pour mission de lâcher les bombes. Dans l’avion, il était au milieu d’une bulle, à même le vide. Pierre s’est donc retrouvé dans la même situation, avec des militaires qui faisaient des loopings… Il est revenu assez pâle. Mais il avait intégré ce que Gary avait vécu. Ce qui fait qu’une fois en studio, dans une carlingue qui, elle, ne volait pas, il a pu restituer ces éléments de peur et d’exaltation. Il savait comment réagir aux événements, comment porter la voix pour se faire entendre, etc. n

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. : Eric Barbier. Scn. : Eric Barbier, Marie Eynard, d’après le roman éponyme de Romain Gary. Dir. Phot. : Glynn Speeckaert. Mus. : Renaud Barbier. Mont. : Jennifer Augé. Déc. : Pierre Renson. Cost. : Catherine Bouchard.
Int. : Charlotte Gainsbourg, Pierre Niney, Didier Bourdon, Jean-Pierre Darroussin, Catherine McCormack, Finnegan Oldfield, Pawel Puchalski, Nemo Schiffman.
Prod. : Eric Jehelmann et Philippe Rousselet pour Jerico, Pathé, TF1, Nexus Factory, Umédia, Lorette Cinéma.
Dist. : Pathé. Durée : 2h11. Sortie France : 20 décembre 2017.

 

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