L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 9 juillet, 2015 | par @avscci

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Entretien Diastème – Un français

Après Du bruit des gens autour, film choral autour du Festival d’Avignon, Diastème revient au cinéma avec un second opus qui a fait couler pas mal d’encre. Il faut dire qu’Un Français a pour personnage principal un skin au front bas, carburant à la bière et à la haine. Nombre de films ont mis au centre des personnages qui, le temps étant meurtrier, perdaient peu à peu leurs illusions de jeunesse. Le héros d’Un Français perd, quant à lui, sa haine. Ce qui a pour lui des conséquences dramatiques, car il perd par là même ses repères, ses amis, voire la garde de sa fille… Un Français n’est pas un film militant, dans le sens où il ne cherche pas à nous faire la leçon. Mais le portrait qui est fait de ces enfants perdus de la démocratie est aussi fort que réussi…

Le film suit pas à pas le personnage principal, Marco, sans jamais le lâcher. Pourtant l’arrière-plan, une description frontale de l’extrême droite française, est obsédant. Le défi n’était-il pas de faire vivre le personnage sans le perdre dans cet arrière-plan ?

Diastème : C’est vrai que l’on me parle beaucoup de l’extrême droite et des skinheads à propos du film. Mais le vrai sujet, c’est cet homme au parcours atypique, qui parvient à se débarrasser de la violence et de la haine qui sont en lui. La violence et la haine sont naturellement davantage l’apanage des extrémistes, mais je crois qu’elles existent, sans doute de façon plus insidieuse, en chacun de nous. Si j’ai fait ce film, c’est parce que je constate un climat de haine dans ce pays depuis quelques années, qui m’effraie.

L’équilibre entre la nécessité première de faire le portrait de cet homme qui perd ses repères en perdant sa haine et celle de garder présent le contexte politique dans lequel il évolue, a-t-il été facile à trouver ?

D. : Oui, parce que je parle d’un homme qui a mon âge, entre 45 et 50 ans, qui a vécu dans les mêmes quartiers que moi. J’ai grandi à Colombes dans les années 70/80, dans un milieu où sont apparus les premiers skinheads en France. Certains ont été mes camarades de bac à sable. Je sais d’où ils viennent. Pour le coup les faits divers qui émaillent leur parcours, je les ai vécus en direct. Mais j’étais spectateur. Pour être franc, parfois un peu plus… J’étais à Nanterre en 1985, j’avais 18 ans. C’était l’époque de « Touche pas à mon pote ». Les descentes des fachos d’Assas à la fac, je les ai vécues. De suffisamment près pour me sentir compétant pour aborder le sujet.

Quand on a grandi avec ces types-là, n’a-t-on pas un vertige rétroactif en se disant : « Pour quelles raisons ai-je échappé à ça ? » ?

D. : Je me suis évidemment posé la question. D’autant que j’étais un gamin assez violent. Mas j’ai eu une chance. Celle d’avoir une grande sœur qui lisait. Je lui piquais ses livres. Très vite, vers douze ans, j’ai commencé à lire Prévert et Vian. J’ai commencé à m’ouvrir à la poésie, à la culture, aux histoires des autres. Et au même moment j’ai découvert la musique : j’ai fait partie des Chœurs de l’Opéra de Paris. À seize ou dix-sept ans je me suis mis à voyager à travers le monde, à chanter à l’Opéra, à sortir de mon milieu. Et mes petits camarades du bac à sable de l’époque n’ont sans doute pas eu cette chance. Ce n’est pas une excuse bien sûr, mais c’est une explication.

La culture est une armature qui nous permet de rester debout…

D. : Absolument. Quand je vois que l’on réduit les budgets de la culture, que certains festivals s’arrêtent, je suis affolé. Parce que la culture est ce qu’il y a de plus important pour un être humain. Baisser les budgets de la culture aujourd’hui, c’est se condamner à augmenter demain ceux de la police… S’ouvrir au monde est un vaccin contre la barbarie.

 Les skins du film sont violents, mais leur violence est canalisée par les idéologues. Comment s’effectue la corrélation ?

D. : Cela dépend pour qui, il n’y a pas de réponse unique. Il faut comprendre que la violence est très excitante. Aller à la baston sécrète une adrénaline folle, c’est comme une drogue. Et on n’y va jamais sans être un minimum chargé. L’alcool est presque indispensable. D’ailleurs Marco, dans le film, renonce totalement à l’alcool quand il comprend qu’il est lié à sa violence. Pour la haine, c’est sans doute moins évident, mais l’alcool fait dire des conneries. Je pense à John Galliano, le styliste de Dior, filmé alors qu’il lançait des imprécations pronazies. S’il n’avait pas eu deux grammes d’alcool dans le sang, il n’aurait jamais dit des conneries comme celles-là. La baston donne également ce sentiment fort d’être en groupe. C’est dès l’école qu’on apprend aux gamins à jouer aux cowboys et aux indiens. La violence fait partie du jeu…

Vous êtes-vous replongé dans l’actualité des années 80 ?

D. : Oui. Avec Internet, c’est devenu très facile. Beaucoup plus que lorsque j’avais écrit le scénario de Coluche. Concernant les années 80, il existe une multitude de reportages, de témoignages, d’écrits. Mais je n’ai pas voulu rencontrer de skins ou d’anciens skins. Parce que je voulais créer des personnages de pure fiction. Or, à partir du moment où l’on rencontre quelqu’un, on a tendance à lui piquer des choses. Je voulais être libre. Encore une fois, j’ai des souvenirs précis de ces années-là.

L’épisode de la soude caustique que l’on fait boire à un immigré est-il vrai ?

D. : Oui, mais pas sous cette forme. J’ai préféré réécrire l’événement, par respect pour les familles. Parce qu’en l’occurrence il y a vraiment eu mort d’homme. J’ai également un souvenir précis de ce punk qui avait tué un skin devant le Cithéa, avant d’en clouer un autre au fauteuil roulant pour le restant de ses jours. Je montre cet épisode dans le film, mais ce ne sont pas les mêmes personnages… J’ai fait très attention à ce que cela reste de la fiction.

 Avez-vous également fait attention à rester réaliste pour ce qui est de la relation entre la violence brute de ces skinheads avinés et la récupération par les partis d’extrême droite ?

D. : Je n’ai rien inventé. L’histoire du Front National est très connue. On sait que dans les années 80 ce parti faisait appel aux skinheads, que le service de sécurité des manifs était assuré par des bandes de skin. Les types du Front ont essayé d’en enrôler certains, jusqu’au jour où ils se sont aperçus que cela devenait embarrassant et ils s’en sont débarrassés. Mais je n’invente rien. N’importe qui qui a suivi les rebondissements de la vie politique de ces trente dernières années sait ça.

Le tournage s’est effectué à l’envers : vous avez commencé par les scènes contemporaines et terminé dans les années 80. C’était évidemment plus facile de faire maigrir les comédiens que de les gaver. Mais cela n’a-t-il pas été compliqué pour ce qui est des émotions, qu’il a fallu rembobiner…

D. : Au cinéma ce qui est pour moi rédhibitoire, ce sont les perruques, les fausses moustaches, etc. Les postiches me font sortir dans l’instant du film. Je ne peux pas regarder House of cards, parce que je ne vois que la moumoute de Kevin Spacey. Et pour Un Français, il fallait de vrais changements physiques. Il n’était pas possible de tourner dans la chronologie. Alban a fait un jeûne drastique, il a souffert. Il avait pris plus de 15 kg avant le tournage et il les a perdus pendant le tournage, en l’espace de deux mois. Et ça a été la même chose, pour les autres comédiens, d’ailleurs…

La reconstitution d’époque était-elle primordiale ?

D. : Je fais très attention à tout. Mais si le spectateur s’attache à vérifier que toutes les voitures qui passent dans le champ sont vraiment d’époque, c’est qu’il s’ennuie. Je fais gaffe : il n’y a pas une affiche, même au fond du bar, qui ne soit pas d’époque. Mais nous n’avions pas les moyens de refaire tout l’environnement des années 80, et nous avons changé quelques voitures dans l’arrière-plan par effets spéciaux.

Comment dénoncer la violence sans prendre le risque d’en montrer la séduction ? Il y a eu des débats sans fin à ce sujet autour d’Orange mécanique… Que peut-on montrer ?

D. : Cette question était au centre des débats que j’ai eus avec moi-même, puis avec mon équipe. Je ne pouvais pas mettre en lumière un homme qui ne supporte plus la violence sans la montrer. Après, la question est de savoir comment filmer la violence. On m’a beaucoup parlé d’American History X, mais pour moi la démarche de ce film est inverse. Il y a une volonté que je n’aime pas de styliser la violence, avec des effets de ralentis, un montage malin, qui rendent la violence sexy. Je ne voulais pas que cela arrive. J’ai filmé beaucoup de scènes en plans-séquences : je voulais que l’on se trouve dans la scène pour en ressentir la violence. Tout cela est théorique bien sûr. Sur le plan pratique, quand on commence à parler avec les régleurs de cascades et l’équipe photo, il devient clair que le plan-séquence va à l’encontre des codes de la baston. La baston est montée le plus souvent en plans rapides… Nous avons travaillé pour que le plan-séquence soit efficace. Tout le travail sur ces scènes était lié au désir de ne pas styliser la violence. Il fallait la ressentir, la prendre en pleine gueule et qu’elle fasse mal. Avec la hantise que personne ne se blesse sur le plateau…

Les acteurs étaient-ils formés ?

D. : Oui. Alban Lenoir avait de vraies bases. Il avait déjà fait des cascades. Et puis nous avons énormément répété. Toutes les scènes de violence sont très chorégraphiées.

C’était l’un des atouts d’Alban Lenoir que de savoir se battre ?

D. : Oui, mais ce n’est pas intervenu directement dans mon choix. J’ai eu la chance d’avoir un producteur formidable, Philippe Lioret, à qui j’ai dit que je voulais faire comme dans ces films anglais où il n’y a pas de vedettes mais de formidables comédiens. Il m’a dit OK. Et tous les partenaires financiers aussi. Nous avons fait un casting, au cours duquel nous avons vu une centaine de jeunes comédiens de cet âge, dont certains un peu connus. Très très vite j’ai choisi Alban, Paul, Samuel, Olivier… qui correspondaient assez à ce que j’avais en tête en écrivant le scénario.

Comment avez-vous eu l’idée de contacter Philippe Lioret ? Il n’a que peu produit, et jamais le film d’un autre…

D. : C’est une idée formidable de mon agent, à qui j’ai fait lire les vingt pages  de notes d’intention que j’avais écrites sur le film. J’ai appelé Philippe Lioret, je lui ai fait lire, il m’a dit OK. Le tout a pris moins de 48 heures. Philippe est un fonceur. Il y a en lui une énergie folle.

 Quelles ont été les scènes les plus difficiles à tourner ?

D. : Techniquement, ce sont sans doute les plans-séquences de huit ou dix minutes, avec des concerts en live et une figuration nombreuse. Sur le plan personnel, je me suis pas mal posé de questions sur ce que l’on peut filmer, sur la façon de parler avec des comédiens qui portent des personnages qui se font humilier. J’avais un peu l’impression de toucher les limites de ce qu’on peut montrer. Quand un type se fait tabasser par un autre, même si les deux sont des comédiens, c’est très désagréable… En même temps, en tant que metteur en scène, je ne peux pas céder à la pression. D’autant que j’ai fait beaucoup de théâtre, et que je répète beaucoup. J’ai donc répété pendant quinze jours avec tous les comédiens, y compris ceux qui n’avaient qu’une phrase. Quand les comédiens arrivent sur le plateau, ils sont dans l’acte, ils se sont débarrassé en amont de tout ce qui est psychologique. Et si j’ai mal en filmant, c’est bon signe. À l’inverse si je n’ai pas d’émotion, j’ai intérêt à faire une nouvelle prise.

Comment avez-vous choisi les stock-shots qui émaillent les scènes de fiction ?

D. : Il n’y en a pas tant que cela. Je n’ai pas eu grande difficulté à les avoir, il suffit d’avoir du temps. Sauf pour ce qui est des images de la Coupe du Monde 98. Travailler avec la FIFA n’est pas simple. Pour le reste, j’avais envie d’une émission grand public, j’ai choisi Sacrée Soirée avec cette chanson de Julien Clerc Fais-moi une place, que j’aime beaucoup. Mais il a fallu l’accord de tout le monde : Jean-Pierre Foucault, Julien Clerc, les responsables de la chaîne… Idem pour ce qui était des affiches de 1998 : Lajoinie et Waechter étaient candidats, il a fallu leur demander s’il était possible de montrer leurs affiches de campagne… C’est fou !

Et Le Pen ?

D. : Nous avons eu les droits des images le concernant. L’avocat du producteur avait pris toutes les précautions : le scénario avait été lu et relu. Deux ou trois petites choses ont été modifiées, presque rien…

Vous aviez écrit le scénario du film d’Antoine de Caunes sur Coluche. Les années 80 vous fascinent-elles ?

D. : C’est un hasard total si j’ai exploré la même période à deux reprises. Pour ce qui est du scénario du film sur Coluche, il n’y avait pas eu d’appel d’offre… J’ai travaillé sur le scénario plus d’un an, avant même que l’on choisisse Antoine pour le mettre en scène. Mais ce travail sur Coluche m’a rappelé que j’ai été journaliste. J’aime le travail d’enquête. Je me sens d’autant plus libre dans la fiction que je suis blindé sur le sujet… n

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. et scén. : Diastème. Phot. : Philippe Guilbert. Prod. : Philippe Lioret et Marielle Duigou.
Avec Alban Lenoir, Samuel Jouy, Paul Hamy, Olivier Chenille, Jeanne Rosa.
Durée : 1h38. Sortie France : 10 juin 2015

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