L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 10 janvier, 2015 | par @avscci

Entretien Cédric Kahn – Vie sauvage

Nous avions rencontré Cédric Kahn à l’occasion de la sortie de son film précédent, Une vie meilleure (ASC n°589), un film magnifique qui sous couvert de parler du problème du surendettement montrait un jeune couple s’enfonçant dans les sables mouvants d’une société qui ne fait pas de cadeau. A travers un fait divers, l’affaire Fortin (soit la cavale pendant onze ans d’un marginal avec ses deux gamins), le cinéaste parvient une nouvelle fois à brosser un portrait de groupe qui en dit long sur les disharmonies du monde qui nous entoure. Tous les films de Kahn n’ont pas cette sensibilité, tous ne posent pas la question de notre insertion sociale dans un monde souvent hostile. Mais tous mettent en scène des personnages au comportement obsessionnel, qui perdent peu ou prou contact avec le réel, des êtres asociaux (au sens premier du terme) au comportement viscéral, voire animal, qui peinent à accepter le moindre compromis. Le cinéaste, qui a vécu en communauté avec ses parents dans sa prime jeunesse, est sans doute particulièrement bien placé pour être sensible à la séduction de cette liberté, sans pour autant négliger l’envers du décor. On pourrait parler d’empathie critique… Une distance entre l’artiste et ses modèles qui nous sied parfaitement. D’autant que La Vie sauvage nous offre par ailleurs de magnifiques moments de cinéma, où les personnages imposent leur force et leur fragilité tout en communiant avec la nature de façon peu commune…

La Belle Vie de Jean Denizot, sorti il y a peu, s’inspire du même fait divers que votre film. La concordance des deux projets a-t-elle posé un problème ?

Cédric Kahn : On savait que le film de Denizot sortirait avant le nôtre. J’ai demandé à lire le scénario de La Belle Vie pour voir comment les deux projets pouvaient cohabiter,  mais cela n’a pas été possible. Une guéguerre s’est instaurée, mais je savais que nos démarches étaient différentes. J’ai voulu rencontrer les Fortin, les vrais protagonistes de l’histoire, et je sais que les auteurs de La Belle Vie ne les ont pas vus. L’accord des Fortin est symbolique, mais je voulais surtout obtenir les droits de leur livre, dans lequel ils racontent vraiment les détails de leur cavale, comment ils ont réussi à se planquer. L’autre équipe ne les ayant pas rencontrés, elle a forcément basé son scénario sur ce qui a filtré à droite à gauche dans la presse. Donc, à la base, nous n’avions pas la même matière. À l’arrivée, les deux films ne se ressemblent pas : on voit que le film de Jean Denizot s’inspire de cette histoire mais les faits sont assez lointains, voire un peu flous.

Son film est paradoxalement davantage axé sur la « vie sauvage » alors que le vôtre propose plus de repères réels, un ancrage social à la fois plus précis et plus large…

C. K. : La Belle Vie traite de la fin de la période de clandestinité. Les gamins y sont déjà presque majeurs, ce qui est loin des faits, car en réalité le père a été arrêté au moment de leur majorité. Le film est construit sur la séparation des deux garçons : un s’en va au début du film et l’autre reste près du père, alors qu’une des particularités de l’affaire Fortin est justement que les garçons ne se sont jamais désolidarisés.

Pourquoi était-il important d’avoir l’assentiment des Fortin ? Quel regard avez-vous posé sur eux et leur histoire ?

C. K. : Je n’aurais pas pu faire le film sans leur accord, pour deux raisons. D’abord parce que le fait divers est encore récent, qu’il est difficile d’avoir du recul et que j’aurais été gêné de travailler sans eux. Par ailleurs je voulais les droits de leur récit. La première rencontre a été difficile, avec de la défiance de part et d’autre, mais au fur et à mesure nous avons développé de très bonnes relations. Ils ont demandé à voir mes films précédents. Pour eux, le réalisateur idéal était quelqu’un qui adhère complètement à leur point de vue, à leur idéologie, ce qui n’est pas mon cas. Le père et les deux fils rêvaient d’un film qui fasse leur apologie mais je leur ai dit que ce ne serait pas ça. Je leur ai fait lire le scénario, ils ont fait un certain nombre de remarques factuelles dont j’ai tenu compte pour nourrir le film. Cela m’a permis d’entrer plus précisément dans leur psychologie. Mais mon point de vue à moi n’a pas bougé d’un iota. Ma distance par rapport à leur histoire était un avantage : j’ai pu confronter les deux garçons, utiliser leurs différences, à la fois la complicité entre le père et ses fils mais aussi le ressentiment qui ressort de certaines de leurs conversations.

Aviez-vous également rencontré les protagonistes de l’affaire Succo avant d’en faire un film ?

C. K. : C’était complètement différent. Nous n’avions prévenu personne, nous avions même tourné le film sous un autre titre pour ne pas nous faire remarquer. Et puis Roberto Succo était mort au moment du tournage.

Dans l’ensemble de vos films, il y a une générosité, une empathie évidente pour tous les personnages mais jusqu’à un certain point. Il y a aussi toujours un peu de recul, un refus du pathos.

C. K. : La force du cinéma est de pouvoir présenter des points de vue différents. J’essaie de donner sa chance à chacun, de façon démocratique. Toute la problématique d’un film comme celui-ci est de respecter l’ambivalence des personnages. Sans cela, le film ne tiendrait pas. Il y a à la fois une forme d’admiration pour le père, pour ce qu’il est capable de mettre en place et sa capacité à vivre en adéquation avec ses convictions, mais il y a aussi un malaise. Je le trouve très cruel envers la mère de ses enfants mais aussi, à un second niveau, envers ses fils.

Une vie meilleure, votre film précédent, traitait déjà également d’une relation père-fils ou beau-fils, avec une mère absente.

C. K. : Le point commun, c’est la famille. Les deux parents de Vie sauvage ont fondé leur famille en suivant leur idéologie anarchiste, mais la mère a aussi un rêve de normalité. Ce qui est important, c’est sa façon d’atteindre ce rêve : elle part très soudainement, très loin. Le comportement du père ensuite est une réponse à la violence et à la radicalité de ce départ. Mais la mère reste celle qui est le plus en souffrance… J’ai voulu que l’on comprenne qu’elle a cessé peu à peu d’adhérer à l’idéal d’une autre vie et qu’elle s’est mise à rêver d’une certaine normalité. Ce que Paco a vécu comme un renoncement, voire une trahison. Toute l’histoire est une réaction à ce mouvement primitif de renoncement, sachant que la justice donne évidemment raison à la mère…

La vie dans les montagnes est effectivement perçue comme un idéal, mais l’envers de la médaille n’est pas caché…

C. K. : L’épreuve du réel est difficile, le rêve est souvent proche du cauchemar. Le père Fortin y croit toujours, il est resté simple et n’a pas changé son mode de vie. Son comportement a une base antisociale, un rejet des codes de la vie en société, mais il vient aussi d’un amour des animaux, de la nature.

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Le personnage de Fortin fait penser à l’héroïne du très beau film Les Lendemains de Bénédicte Pagnot : après son bac, elle s’éloigne progressivement de la vie en société. Cela pose la question de notre intégration sociale, des choix que l’on fait, et du moment où les compromis deviennent des compromissions…

C. K. : Cette radicalité pose la question du vivre-ensemble. Fortin ne veut pas faire de compromis. Lorsqu’il devrait négocier avec sa femme, il n’y arrive pas. Les enfants aussi sont rebelles. Leur rejet de leur père est encore plus puissant que celui des autres adolescents car ce père est lui-même un rebelle tout puissant. Au-delà de la question de l’idéologie, la question fondamentale que se posent les garçons et qui moi me bouleverse, c’est celle du choix. Leur père a fait un choix pour eux et à l’adolescence ils se posent la question du changement.

Le vecteur de cette interrogation, c’est l’irruption de la fille dont l’un des garçons tombe amoureux. Cela lui permet d’entrevoir une autre vie et il comprend qu’il est dans l’impossibilité de construire quelque chose de sérieux en restant dans le maquis.

C. K. : Elle est l’incarnation de la normalité. Lorsqu’il s’approche du pavillon où elle vit avec les siens, il découvre un monde auquel il n’a plus accès. C’est effectivement un personnage important, car c’est elle qui pousse l’aîné à remettre en question son mode de vie, la clandestinité lui apparaissant tout à coup comme un synonyme de la solitude. Et il souffre d’être condamné au mensonge quand il est avec elle, d’autant qu’elle lui a bien fait comprendre qu’elle se supporterait pas d’être trahie. Tout à coup les idéaux de pureté de l’adolescence se heurtent à tout ce qui lui a été inculqué jusqu’alors.

La cavale des Fortin a duré onze ans et vous n’en raconté que le début et la fin : la prise du maquis et la révolte des frères à l’adolescence. Vous n’avez jamais eu la tentation de prendre des points de repère intermédiaire ?

C. K. : Il y avait des choses à raconter dans ces années intermédiaires. Lorsque le père a emmené ses enfants, il a dit qu’il les garderait jusqu’à leurs treize ans. À treize ans, ils devaient avoir le droit de choisir entre leur mère et leur père. Mais Fortin a ensuite reculé le moment de sortir de la clandestinité. Nous avons sauté cette période clé où les enfants ont douze ou treize ans, qui est aussi le moment où ils commencent à devenir des petits sauvages, où ils lâchent l’école pour commencer à travailler. Pour montrer cela il aurait fallu une troisième paire d’enfants… Je pense qu’avec trois visages d’enfants pour incarner le même personnage, les spectateurs auraient décroché. Nous nous sommes débrouillés pour donner ces informations dans d’autres scènes, en faisant des allusions à cette période

Comment s’est passé le casting des enfants ?

C. K. : Il fallait trouver des tempéraments qui fonctionnent en duo. Aucun des enfants n’avait déjà joué, à l’exception d’un des adolescents. Le tournage s’est bien passé. Plus on se donne du mal pour trouver les acteurs, moins on a de problèmes au tournage. Quant au rôle du père, Kassovitz était l’acteur parfait, il possède ce mélange de mystère et de violence qu’il fallait. Il transmet très bien cette idée que le père est parfaitement convaincu par ce qu’il fait. De toute façon il n’y a pas de bons films sans bons acteurs. Sur ce film-là j’ai été très aidé par le casting. Le fait de parvenir à défendre le point de vue de chaque personnage, je le dois aussi aux acteurs.

Le tournage en extérieur a-t-il nécessité beaucoup de repérages ?

C. K. : Oui. Les Fortin se sont planqués à plusieurs endroits, principalement dans les Cévennes et en Ariège. Lorsque les gamins ont quitté leur père, ils sont allés en Corse. Nous avons tourné dans des endroits très proches de ceux où les faits se sont déroulés. Nous y avons rencontré beaucoup de gens qui connaissaient les Fortin, qui avaient vécu avec eux en communauté. J’allais voir ces gens et chaque jour m’amenait son lot d’informations. Entre les extérieurs, les enfants, les animaux, le film a été très compliqué à faire. Nous avons tourné en deux temps, une fois en été, l’autre en hiver. Nous avons tourné dans des endroits reculés et la solution pour s’en sortir était d’être légers : peu de machinerie, peu de lumière, nous partions seulement avec deux caméras. Les deux caméras permettent de tourner très vite, ce qui est essentiel en l’absence de lumière artificielle, et aussi de toujours avoir une caméra sur les enfants.

 PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION ET MIS EN FORME PAR SYLVAIN ANGIBOUST

Réal. : Cédric Kahn. Scn. : Nathalie Najem, Cédric Kahn. Adapté du livre Hors système, onze ans sous l’étoile de la liberté, de Okwari, Shahi’Yena et Xavier Fortin.
Dir. Ph. : Yves Cape. Mont. : Simon Jacquet. Déc. : Guillaume Deviercy. Cos. : Nathalie Raoul. Prod. : Kristina Larsen, Dephine Tomson, Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Les Films du Lendemain, avec Les Films du Fleuve. Dist. : Le Pacte.
Avec Mathieu Kassovitz, Céline Sallette, David Gastou, Sofiane Neveu, Romain Depret, Jules Ritmanic, Jenna Thiam, Brigitte Sy.
Durée : 1h 46. Sortie France : 29 octobre 2014. 

Deux films de Cédric Kahn ont vu leur découpage publié par l’ASC :
Bar des rails n°416
L’Ennui n°480

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