L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Entretiens Les Chatouilles Andrea Bescond et Eric Metayer

Publié le 1 octobre, 2018 | par @avscci

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Entretien – Andréa Bescond pour Les Chatouilles

Avant d’être un film, Les Chatouilles est d’abord une blessure, celle d’une petite fille victime des débordements libidineux d’un ami de ses parents. Mais la petite fille a grandi, elle en a fait un spectacle vivant, dont elle était naturellement la vedette. Et le spectacle a fait suffisamment de bruit pour que le cinéma s’en empare. Et c’est toujours la même petite fille (qui est entre-temps devenue grande) qui se retrouve des deux côtés de la caméra. Elle se nomme Andréa Bescond, et elle est épatante. Pour aborder le terrain de la pédophilie, la facilité aurait été de dresser un dossier à charge, pesant, étouffant. C’est l’inverse qui a été choisi. Et c’est avec une certaine légèreté que nous sommes conviés à partager les émois de la jeune héroïne devenue adulte. Il est vrai qu’Andréa Bescond, qu’elle danse ou qu’elle joue la comédie, possède une vraie fantaisie. Et la forme du film, qui mêle les époques et les niveaux narratifs, n’incite pas non plus à la morosité. Mais le film ne fait pas l’impasse pour autant sur le nœud du problème, l’enfance abusée. Le ton se fait ainsi progressivement plus incisif (alors que nous avons baissé la garde) et toute ambiguïté disparaît. Chacun étant mis devant ses responsabilités. À commencer par les parents, qui n’avaient rien vu… ou qui préféraient ne rien savoir.

Avant d’être un film, Les Chatouilles était un spectacle vivant. Comment les traumatismes de l’enfance sont-ils devenus un spectacle ?

Andréa Bescond : J’ai fait ce spectacle pour deux raisons. D’une part, parce qu’il fallait que ça sorte. J’avais porté plainte, j’avais été confrontée à mon agresseur, ma famille avait été mise au courant, la Justice m’avait reconnue comme victime… Et pourtant je n’allais pas très bien. J’avais besoin de revenir sur mon passé. D’autre part, comme je suis artiste et que j’ai beaucoup dansé, que j’ai également commencé à faire du théâtre quand j’ai rencontré Éric Métayer, l’idée d’en faire un spectacle s’est imposée peu à peu. Un spectacle seule sur scène, dans lequel je jouerais plusieurs personnages. J’ai écrit le texte et Éric a mis le show en scène. Pour tout vous dire, cela n’a pas été facile de trouver une production compte tenu du sujet, mais nous y sommes parvenus à la force du poignet. J’ai pu jouer à Avignon et le spectacle a acquis une petite réputation. Ce qui nous a permis de le monter à Paris. Et il a reçu le Molière Seul/e en scène…

Certains artistes voient des psys, d’autres pas. Jouer et écrire participent-ils à la thérapie ?

A. B. : Je ne confonds pas le spectacle et la thérapie. Pour tout dire, je n’ai fait une psychanalyse que plus tard, même si le personnage de la psy est présente dans le spectacle. Par ailleurs, à la fois par pudeur et pour protéger mes proches, je ne disais pas qu’il s’agissait de mon histoire. Quand on me posait la question, je répondais que cette histoire était celle de beaucoup de femmes, ce qui en l’occurrence était vrai. Mais je n’allais pas très bien. Et j’ai commencé à aller mieux quand j’ai commencé à dire que c’était mon histoire. J’encourage toujours les victimes de violences sexuelles à se libérer de leur secret, qui peut être aussi toxique que le traumatisme lui-même. Le spectacle m’a surtout permis de me rendre compte que la honte ressentie, le manque d’amour propre, les comportements à risque ou la violence qui en résultent relèvent de la normalité. J’ai été très soulagée de me rendre compte que nous étions nombreux à être passés par tout cela…

Le film est-il né de la nécessité de toucher un public plus nombreux ?

A. B. : En fait le film a commencé à s’imposer avant que le spectacle ne cartonne. Deux des spectateurs du spectacle à Avignon en 2015 étaient producteurs, et ils ont la certitude qu’il fallait le transposer au cinéma. 

Vous étiez seule sur scène. En écrivant le scénario, il a fallu distribuer la plupart des rôles, que vous interprétiez auparavant…

A. B. : Éric et moi avons considéré que l’outil était tout à fait différent, et nous avons tout réécrit. Même s’il était évident qu’il fallait conserver l’onirisme, l’humour et la poésie présents dans le spectacle. En ayant recours à des acteurs, le risque était de proposer un film classique. Il a fallu insuffler un peu de folie par d’autres moyens que ceux employés sur scène. C’est l’une des raisons d’être de la psy, qui permet de naviguer dans l’introspection, les souvenirs. La danse casse également les codes, en surgissant à des moments où on ne l’attend pas. Le plus difficile a été de conserver l’humour, car ce qui passe sur scène ne passe pas nécessairement à l’écran. Il y a des différences entre le spectacle et le film. Le personnage de Lenny, interprété par Grégory Montel, est absent du spectacle. Le film s’inscrit dans une durée différente, ce qui permet entre autres de développer les dommages collatéraux sur la famille.

C’est la troisième fois en peu de temps que des traumatismes d’enfants deviennent des spectacles vivants, qui se muent à leur tour en films… Les deux autres cas sont Pardonnez-moi, de Maïwenn et Les Garçons et Guillaume, à table !, de Guillaume Gallienne. Mais ils ont inclus des images de leurs spectacles dans leurs films, ce que vous n’avez pas fait.

A. B. : Je suis plutôt flattée de me retrouver en leur compagnie. Les deux films sont magnifiques. C’est vrai que l’on ne revient pas sur scène, mais il était important pour nous qu’il y ait cette empreinte du théâtre, une forme d’artisanat au sens noble du terme. L’idée était de créer des images à partir de rien, ou presque. Il n’était pas question par exemple d’avoir recours aux effets spéciaux. À un moment Odette et Manu enfants croisent Odette et Manu adolescents, puis Odette adulte avec la psy dans la même séquence, et cela nous nous sommes régalés à le faire de façon artisanale.

Cette fluidité est plutôt un procédé de théâtre, mais elle confère au film une partie de son cachet… On pense à ce que Woody Allen faisait dans Annie Hall ou plus près de nous Michel Leclerc dans Le Nom des gens

A. B. : Il ne fallait pas que le procédé ne soit que formel, mais serve aussi le propos et le récit. Il fallait trouver le moyen d’amener le spectateur dans la mémoire d’Odette. C’est une façon de rendre hommage à la mémoire traumatique. Et des traumatismes, plus ou moins profonds selon les individus, tout le monde en a eus. Certains flashs de l’enfance surgissent sans prévenir et nous surprennent à des moments complètement insolites. Nous tenions à ce que ce voyage dans la mémoire se fasse sans accroc, comme si les événements étaient tous reliés par un fil.

Le tournage a-t-il amené à changer certaines choses prévues à l’écriture ?

A. B. : Pas vraiment. Le scénario était très précis. Toutes les transitions avaient été prévues en amont. Ce qui ne nous a pas empêchés de nous faire surprendre sur le plateau par des choses que nous n’attendions pas. Dans la bon sens parfois, mais aussi au détriment du film, ce qui nous a amené à faire le deuil de plusieurs répliques. D’autant que c’est au montage que le film trouve son rythme. L’image s’impose et réclame que l’on coupe ici ou là. Certaines choses auxquelles nous tenions devenaient tout à coup des redites, il fallait les supprimer.

Le film est cosigné. Comment vous êtes-vous réparti le travail avec Éric ?

A. B. : Nous avons travaillé ensemble à toutes les étapes et sur tous les postes, même si je suis également devant la caméra. Au moment de l’écriture, nous nous sommes livrés à une sorte de ping-pong. Nous conduisions nos enfants à l’école et nous nous collions devant nos ordinateurs… « Je vais travailler sur la séquence 39, tu ne veux pas revoir la 70 ? »… Au final le scénario est vraiment un travail en tandem. Après cela, nous avons fait tous les repérages ensemble. Et nous avons décidé ensemble ce qui devait se faire en caméra portée, en steadycam ou en plan fixe. Et c’est chaque matin sur le plateau que nous avons pris ensemble toutes les décisions finales sur le plan technique. En termes de direction d’acteurs, nous étions également à égalité, mais nous avions d’une certaine manière chacun nos acteurs. Éric a travaillé avec Karin Viard quand j’étais plutôt avec Pierre Deladonchamp…

Sans oublier Clovis Cornillac… Quel casting pour un premier film !

A. B. : Ce sont des Stradivarius. Ils avaient tous vu le spectacle et je pense qu’ils avaient été touchés. Pierre Deladonchamp par exemple s’engage vraiment dans les rôles qu’il choisit d’interpréter, ses choix ne sont pas faciles. Je pense à celui de l’homme violent d’Une enfance. Quand on lui a proposé d’être le prédateur des Chatouilles, il a réfléchi un moment. Mais il ne se voyait pas dire non…

Saviez-vous dès le début de l’écriture ce que vous pouviez dire, montrer, sous-entendre et ce que vous deviez garder hors champ ?

A. B. : Il fallait tout d’abord protéger l’enfant qui joue le rôle d’Odette. Il était évident que les viols qu’elle subit seraient suggérés. Le plus souvent elle n’était présente sur le plateau quand Pierre y était. C’est le grand avantage du champ / contrechamp. De toute façon il ne nous semblait pas très intéressant d’entrer dans une image crue. C’est pour cela que l’on a rajouté le personnage d’Annie Miguié, la sœur du prédateur, qui lors du procès dit clairement ce que son frère lui a fait subir. Elle peut se permettre de prononcer des mots crus… Sans cela le risque aurait été de laisser croire que tout cela n’avait pas vraiment existé. Mais les actes de violence restent hors champ, nous avons préféré les suggérer par le regard de l’enfant ou celui de son agresseur…

Comment la petite fille a-t-elle été préparée au tournage ?

A. B. : Elle avait vu le spectacle en compagnie de ses parents, qui ont été exemplaires. Nous avons choisi l’enfant, mais d’une certaine manière les parents aussi… Nous ne voulions pas de gens cherchant à faire de leur fille une star. Les parents de Cyrille étaient des gens très sains, qui avaient déjà parlé avec leur fille des violences sexuelles exercées sur des enfants. Et au final, quand nous leur avons dit que Cyrille était retenue, ils nous ont répondu que c’est elle qui allait prendre la décision d’y aller… Elle a réfléchi 24 heures avant de nous appeler pour nous dire qu’elle voulait jouer le rôle pour contribuer à dénoncer ce fléau et protéger les enfants… Du haut de ses neuf ans, elle nous a impressionnés.

Vous avez abordé cette question avec vos propres enfants ?

A. B. : Bien sûr. Ce n’est pas si compliqué que cela. Bien sûr, il faut faire attention de ne pas tomber dans la névrose, mais si on parle clairement aux enfants de sujets sensibles, ils sont tout à fait capables de comprendre. Il me semble indispensable de dire aux enfants que leurs parties intimes leur appartiennent et que personne n’a le droit d’y toucher si ce n’est eux-mêmes…

Le corps est au centre du film. Le vôtre s’exprime par la danse. Il y a une énergie, voire une violence dans votre façon de danser. Sans vouloir jouer au psy, faut-il y voir comme le témoignage de la réappropriation de ce corps ?

A. B. : C’est vrai que la danse a longtemps été un refuge, et comme vous le dites une façon de se réapproprier un corps souillé. Il fallait que la colère et la frustration sortent, elles le font par le biais de la danse. La danse m’a beaucoup aidée, et c’est pourquoi il était dès le départ évident qu’elle allait prendre une grande part dans ce film. La danse permet en outre d’éviter que le film soit trop intellectuel, qu’il se cantonne dans le domaine des idées. La danse donne la parole aux tripes… À l’instinct. Tout passe par le ventre avant d’aller au cerveau.

Ce qui donne de la chair aux différents personnages…

A. B. : Nous tenions à ce qu’il y ait une certaine dose de réalisme des personnages, qui ne devaient jamais tomber dans la caricature ou devenir improbables. Car ce sont des gens qui existent pour de bon, pas seulement pour les besoins du film… Et de nombreux spectateurs sont venus nous voir pour nous dire qu’ils avaient reconnu des proches…

Vos parents étaient-ils tels que vous les décrivez dans le film : un père bienveillant mais aveugle, et une mère butée dans le déni ?

A. B. : Ils ont fait ce qu’ils pouvaient. Ils étaient embarqués dans le tourbillon de la vie. Et ils étaient très jeunes.

Ont-ils vu le film ?

A. B. : Je ne sais pas. C’est vrai que ce n’est pas facile de parler de ses proches dans un film. C’est pour cela que je tiens à ajouter qu’il y a une part de fiction, et que les personnages portent d’ailleurs des noms différents de la réalité. n

Propos recueillis par Yves Alion

Réal. et scén. : Andréa Bescond et Éric Metayer d’après leur pièce. Phot. : Philippe Aïm. Mus. : Clément Ducol. Int. : Andréa Bescond, Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps, Grégory Montel, Ariane Ascaride, Carole Franck, Cyrille Mairesse. Prod. : Les Films du Kiosque.

Dist. UGC Distribution. Durée : 1h43. Sortie France : 14 novembre 2018.

 

 

 

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