Evénement

Publié le 24 avril, 2021 | par @avscci

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Berlinale 2021 (1er-5 mars 2021)

Suivre la Berlinale à distance, c’est cheminer dans une jungle cinématographique luxuriante, même en cette année particulière où la plupart des sections ont réduit leur sélection. Pour cette 71e édition conçue en deux mouvements, nous avons glané des pépites au petit bonheur (parfois grand), sans considérations de hiérarchie ou de notoriété. La manifestation connaîtra un second volet du 9 au 20 juin au cours duquel les prix seront décernés et les films montrés en salles, sous réserve d’une amélioration de la situation sanitaire. Deux tendances fortes cette année : la place de choix occupée par le documentaire et le processus de féminisation impulsé par le mouvement #MeToo qui commence à porter ses fruits à travers l’émergence de réalisatrices engagées. Pour chaque titre, nous avons signalé entre parenthèses la section dans laquelle il était présenté.

Devoirs de mémoire

À pas aveugles de Christophe Cognet (Forum)

Une ondée sur une flaque exhume de minuscules granulés blancs. Une main s’en saisit, tandis qu’une voix nous explique qu’il s’agit d’infimes débris d’os humains qui remontent des entrailles de la terre à chaque averse. Depuis huit décennies et sans doute pour longtemps encore. Déjà remarqué pour son documentaire poignant sur les artistes qui ont continué à créer dans les camps de concentration, Parce que j’étais peintre (2013), Christophe Cognet prolonge le devoir de mémoire de Claude Lanzmann en célébrant des héros de l’ombre : ces déportés qui sont parvenus à photographier le théâtre de leur martyr et à transmettre leurs clichés à la postérité. Jusqu’à ce cliché inouï pris de l’intérieur même d’une chambre à gaz. Comme un testament en provenance de l’enfer.

Jean-Philippe Guerand

A River Runs, Turns, Erases, Replaces de Shengze Zhu (Forum)

Ce documentaire débute dans un silence total pour se poursuivre dans une ambiance sonore arrachée au quotidien. Soudain une sirène retentit et la vie se fige. Seul un photographe bondit pour immortaliser ce moment sous tous les angles. Comme si les passants alentour se mettaient à jouer à « Un, deux, trois, soleil ! » sous le regard d’une caméra de surveillance. Ces images proviennent de Wuhan, le point de départ de la pandémie de Covid-19. Le film n’aborde pas ce sujet frontalement et préfère montrer le quotidien d’une population qui n’est pas encore dans l’œil du cyclone et n’a pas déserté les rues. Pourtant les premières images auraient dû nous alerter. A River Runs, Turns, Erases, Replaces nous invite à un voyage envoûtant dans un monde qui n’existe déjà plus. Mais ça, la réalisatrice chinoise Shengze Zhu ne le savait pas quand elle a filmé les espaces urbains de cette ville devenue méconnaissable, et qu’elle a quittée en 2010 pour s’installer à Chicago. Cette histoire sans paroles envoûte par sa force de résilience.

Jean-Philippe Guerand

Juste un mouvement de Vincent Meessen (Forum)

Sous prétexte d’évoquer la destinée oubliée d’un jeune militant marxiste-léniniste d’origine nigérienne mort en 1973 dans la prison de Gorée, Juste un mouvement orchestre le croisement de la grande histoire avec l’Histoire du cinéma. Étudiant en philosophie prometteur, Omar Blondin Diop participe activement au mouvement de Mai 68 à la suite duquel il sera expulsé. Il est aussi l’un des interprètes de La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard, œuvre prophétique dans laquelle il tient son propre rôle et exprime ses convictions idéologiques aux côtés d’Anne Wiazemsky, même si son nom ne sera pas jugé digne de figurer au générique. C’est à partir de ces différents éléments que Vincent Meessen, qui affirme n’être ni historien ni documentariste, contextualise cette vie brisée et nous offre ici un documentaire de création d’une sophistication remarquable qui assume son engagement. 

Jean-Philippe Guerand

Summer Blur (Hannan xia ri) de Han Shuai (Génération KPlus)

Grand Prix du meilleur film de la section KPlus

Summer Blur de Han ShuaiPerturbée par un accident dont elle a été témoin, une gamine de 13 ans élevée par sa tante décide de mettre à profit la fascination qu’elle exerce sur un garçon qui n’a d’yeux que pour elle… Désireuse de partir pour Shanghai afin d’y retrouver sa mère immature, elle se présente à une audition pour un film qui lui fait se rendre compte qu’on peut parfois tricher avec les sentiments pour obtenir ce qu’on veut. Sous l’aspect extérieur du film d’apprentissage se cache une réflexion assez profonde qui témoigne de la part de sa réalisatrice d’une direction d’acteurs parfaitement maîtrisée. La réalisatrice Han Shuai accable particulièrement ses personnages masculins qu’elle décrit comme soumis et manipulateurs, signe pour elle du déclin et de l’inquiétude qui les caractérisent aujourd’hui. À noter enfin que Summer Blur aussi a été tourné à Wuhan où la pandémie de Covid-19 ne s’est déclarée qu’au moment du montage.

Jean-Philippe Guerand

Émancipation à l’orientale

All Eyes off Me (Mishehu Yohav Mishehu) de Hadas Ben Aroya (Panorama)

Le cinéma israélien nous a habitués à choquer, notamment quand il s’agit d’affaires de mœurs. All Eyes off Me s’inscrit dans la veine périlleuse de la chronique intime la plus âpre. Un soir à Tel Aviv, Danny part à la recherche de Max, pour lui annoncer qu’elle est enceinte de lui. Mais le futur père vient de se lancer dans une relation avec Avishag, bien décidée quant à elle à le pousser dans ses ultimes retranchements sur le plan sexuel… Cette trame est pour Hadas Ben Aroya l’occasion de dresser le portrait d’une jeune femme moderne à travers le point de vue de ses partenaires successifs. La réalisatrice manifeste une audace dans le traitement de l’amour physique qui relève d’une sensualité débridée et s’impose par un regard franc et direct qui traduit la détermination de sa génération. 

Jean-Philippe Guerand

As I Want de Samaher Alqadi (Rencontres)

On sait depuis Les Femmes du bus 678 (2010) de Mohamed Diab, combien les mâles égyptiens perpétuent des comportements d’un autre âge dans un pays où les agressions sexuelles et le harcèlement de rue sont monnaie courante. C’est ce que dénonce Samaher Alqadi en montrant combien le rôle des femmes a été déterminant dans la révolution, à partir des images insoutenables d’une manifestante victime d’un viol collectif au cœur de la foule massée place Tahrir. Au-delà de sa réflexion purement politique, As I Want propose un entrelacs fascinant de niveaux de lecture et d’analyse qui témoigne du courage de sa réalisatrice, aussi prompte à répondre à la provocation de jeunes machos à mobylette qu’à mobiliser ses compatriotes pour qu’elles cessent de se soumettre à des pratiques barbares. 

Jean-Philippe Guerand

Death of a Virgin, and the Sin of Not Living de George Peter Barbari (Panorama)

Avec trois représentants dans les différentes sections, dont Les Cahiers du couple formé par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (en compétition), le cinéma d’auteur libanais est le cri du cœur d’un pays qui traverse l’une des plus graves crises identitaires de sa jeune histoire. Derrière son titre aussi accrocheur que trompeur, Death of a Virgin, and the Sin of Not Living s’attache aux déambulations d’un quatuor d’adulescents aux portes d’une vie qui leur fait plus peur qu’envie. Tiraillés entre l’envie de quitter leur patrie pour satisfaire leurs ambitions et un attachement viscéral à leur terre natale, ces gaillards mal dégrossis déambulent avec une nonchalance et une désinvolture qui rappellent les fameux Vitelloni de Federico Fellini. Jusqu’à une séquence de dépucelage d’anthologie qui en dit long sur un machisme en quête de virilité. 

Jean-Philippe Guerand

Miguel’s War d’Eliane Raheb (Panorama)

Né d’un père catholique conservateur et d’une mère syrienne despotique, Michel s’est jeté à corps perdu dans une vie d’excès au cours de laquelle il a dû affronter les démons du Liban, combattre au sein d’une milice et céder aux horreurs de la guerre avant de s’exiler en Espagne, où, devenu Miguel, il s’est laissé étourdir par la Movida postfranquiste en assumant enfin son homosexualité. Ce voyage dans son passé, il l’effectue à l’instigation de la documentariste Eliane Raheb qui le pousse dans ses ultimes retranchements, le confronte à des spectres surgis de son passé et l’accompagne dans un travail de deuil douloureux : celui des illusions perdues d’un petit garçon brimé qui a choisi de jouer avec le feu pour mieux renaître de ses cendres. Souvent choquant et constamment dérangeant, Miguel’s War explore la catharsis tragique d’un pays otage de ses voisins, à travers le destin d’un homme qu’il a bien failli emporter dans sa folie.

Jean-Philippe Guerand

Souad d’Ayten Amin (Panorama)

Dans une petite ville nichée aux confins du Nil, Souad, 19 ans, se montre aussi respectueuse de la loi coranique quand elle se trouve dans l’intimité familiale qu’elle met à profit les réseaux sociaux pour s’affranchir de sa soumission. C’est le choc de ces deux mondes qu’orchestre Ayten Amin dans ce premier film qui jette un regard inhabituel sur ces femmes égyptiennes contraintes de mentir ou de se cacher pour ajouter un peu de fantaisie à leur existence. Souad prône un retour salutaire au réel, face à une accumulation de mensonges et de faux-semblants qui font le jeu du patriarcat dominant dans une société où l’illusion est en passe de devenir le cache-misère confortable d’une vérité peu glorieuse. Cette confrontation est portée par une distribution à nette dominante féminine d’où émergent les prodigieuses Bassant Ahmed et Basmala Elghaiesh. 

Jean-Philippe Guerand

Classes tous risques

A Balance (Yuko No Tenbin) de Yujiro Harumoto (Panorama)

Documentariste, Yukio réalise un film sur les familles endeuillées, à partir du cas d’une écolière qui s’est suicidée. Comme son titre international le souligne, A Balance est un film en équilibre précaire dont le traitement délibérément réaliste et l’usage systématique de la caméra à l’épaule et du plan séquence désignent Yujiro Harumoto comme un émule de Hirokazu Kore-eda, alors même qu’il a effectué paradoxalement son apprentissage dans le cadre du cinéma le plus commercial qui soit. Déjà primé à Busan, son deuxième film s’impose à la fois par sa maîtrise et sa maturité. 

Jean-Philippe Guerand

Any Day Now (Ensilumi) de Hamy Ramezan (Génération)

Dans l’attente d’obtenir son permis de séjour en Finlande, une famille iranienne mène une vie sans histoire dans une cité de migrants où se côtoient de multiples nationalités. Le fils aîné Ramin s’est quant à lui déjà fort bien intégré grâce à ses camarades de classe et vit son adolescence avec insouciance, fasciné par une jeune fille qu’il croise régulièrement à un cours de danse. Derrière l’apparence trompeuse du Teen Movie se cache en fait une réflexion sur le sort réservé par l’Europe à tous ces damnés de la terre qui sollicitent son hospitalité. Ce film bourré de bons sentiments prend en quelque sorte le contrepied des œuvres à thèse militantes que suscite régulièrement cette thématique. Quitte à sacrifier à la tradition du Happy End.

Jean-Philippe Guerand

Brother’s Keeper (Okul Tıraşı) de Ferit Karahan (Panorama)

Prix de la critique internationale (Fipresci)

Brother’s Keeper de Ferit KarahanDans un pensionnat perdu des montagnes d’Anatolie orientale, des enfants subissent un régime sévère qui ressemble parfois à un lavage de cerveau lorsque leurs enseignants turcs les contraignent à nier l’existence de leur Kurdistan natal. Le jour où son copain Memo est victime d’un mal inexplicable, Yusuf doit faire face aux autorités pour le sauver. Quitte à jeter le trouble parmi un corps enseignant impitoyable. Brother’s Keeper choisit ce cadre pour évoquer les humiliations infligées par le régime ottoman à sa minorité kurde. Constamment au service d’un romanesque qui instaure un trouble rehaussé par l’isolement de ce lieu coupé du monde, en proie à une tempête de neige, Ferit Karahan filme les visages de ses jeunes interprètes comme des paysages tourmentés. 

Jean-Philippe Guerand

Herr Bachmann und seine Klasse de Maria Speth (Compétition)

Prix du jury

Herr Bachmann und seine Klasse de Maria SpethDieter Bachmann est enseignant dans une école polyvalente du Nord de la province de Hesse. Il ressemble à un rocker sur le retour. Quant à ses élèves, ce sont pour l’essentiel des enfants de la classe moyenne en majorité issus de l’immigration dont il encourage les dons. Une particularité essentielle pour les aider à s’intégrer dans cette Allemagne devenue une tour de Babel, sans renier pour autant leur identité. Le documentaire fleuve que lui a consacré la réalisatrice allemande Maria Speth se déroule le temps d’une année scolaire au cours de laquelle le prof et ses élèves vont apprendre à se nourrir les uns des autres. Un message humaniste qui fait chaud au cœur dans la période actuelle. 

Jean-Philippe Guerand

La Mif de Fred Baillif (Génération 14Plus)

Grand Prix du meilleur film de la section 14Plus

La Mif de Fred BaillifC’est une génération un peu plus âgée et exclusivement féminine que met en scène le réalisateur suisse Fred Baillif : celle des pensionnaires d’un foyer d’accueil dont les éducateurs ne parviennent pas toujours à dompter les pulsions adolescentes. Jusqu’au moment où la directrice, qui a toujours considéré ces enfants comme les siens, se retrouve sur la sellette. Cadrées volontiers caméra à l’épaule, ces demoiselles confèrent à ce spécimen de cinéma du réel une incroyable force de vie dont les élans de brutalité et de tendresse évoquent les maîtres du genre, du Britannique Alan Clarke au Français Maurice Pialat. La Mif dresse un état des lieux sans complaisance de cette jeunesse en danger dans une Suisse qui nous a rarement donné une image aussi critique de son système éducatif.

Jean-Philippe Guerand

Le monde à la fenêtre

Albatros de Xavier Beauvois (Compétition)

Officier de gendarmerie dans le Pays de Caux, Laurent est confronté quotidiennement aux pires turpitudes. Mais quand un agriculteur désespéré menace de mettre fin à ses jours, ce sont toutes ces certitudes qui volent en éclats. Avec ce huitième film en trente ans, le réalisateur de Des hommes et des dieux prend pour cadre la région où il a choisi d’habiter et confie les rôles de la compagne et de la fille de son personnage principal à celles qui partagent son existence au quotidien. Il célèbre le dévouement de ces femmes et de ces hommes en uniforme auquel on demande parfois de porter le poids du monde. Beauvois s’attarde volontiers sur le visage de Jérémie Rénier, prodigieux d’intensité dans ce rôle de vigie vacillante. Albatros est la radiographie implacable d’une société aux abois où l’homme ne possède pas toujours la résilience suffisante pour secourir son prochain, mais a toujours l’espoir de s’accrocher à ses rêves.

Jean-Philippe Guerand

From the Wild Sea (Fra det vilde hav) de Robin Petré (Génération 14Plus)

Au plus fort de l’hiver, des sauveteurs volontaires originaires de toute l’Europe convergent vers les côtes britanniques afin de les nettoyer de tout ce qui peut nuire à l’écosystème et mettre en péril la faune locale. From the Wild Sea est un documentaire de création aux images souvent sublimes dont les protagonistes manifestent une générosité désintéressée qui nous concerne tous. Le film du Danois Robin Petré donne le sentiment peut-être illusoire que tout n’est pas perdu. Le spectacle d’une baleine de vingt mètres de long soignée sur la plage où elle s’est échouée ou du sauvetage de plusieurs centaines de cygnes blancs menacés par une marée noire justifie en soi cet éveil des consciences. 

Jean-Philippe Guerand

Je suis Karl de Christian Schwochow (Berlinale Special)

Est-ce en raison de son titre, Je suis Karl, qui sonne comme une déclinaison allemande de Je suis Charlie ? Est-ce à cause de son sujet, une attaque terroriste jette une rescapée dans les bras de l’extrême droite ? Le nouveau film de Christian Schwochow (remarqué pour Paula) instaure un malaise indéfinissable qui nous atteint sans doute davantage, nous Français, que nos voisins, ne serait-ce que parce que les attaques de l’année 2015 ont traumatisé durablement nos compatriotes. Mais qui trop embrasse mal étreint. Le scénario de Thomas Wendrich a beau éviter l’amalgame entre immigration et montée du fascisme, il a recours pour cela à des artifices pas toujours très heureux. Reste tout de même la composition impeccable de l’actrice suisse Luna Wedler.

Jean-Philippe Guerand

The Last Forest (A Última Floresta) de Luiz Bolognesi (Panorama)

Au cœur de l’Amazonie, une tribu subsiste et communique avec les esprits de la forêt par l’intermédiaire d’un shaman. Jusqu’au moment où font irruption des chercheurs d’or dont l’élimination est la seule chance de survie pour ces hommes primitifs en communion directe avec la nature. Le réalisateur brésilien Luiz Bolognesi dénonce la menace de destruction qui pèse sur l’une des plus anciennes civilisations de la planète, à travers l’irruption de l’homme blanc et les risques de contamination qu’il fait peser sur les jeunes générations d’indigènes. C’est d’ailleurs avec l’authentique shaman Davi Kopenawa Yanomami qu’il a écrit le scénario de ce film, qui évite tous les pièges du pittoresque. 

Jean-Philippe Guerand

Le Monde après nous de Louda Ben Salah-Cazanas (Panorama)

Encouragé par le succès d’estime remporté par une de ses nouvelles, Labadi rêve de devenir romancier pour refaire le monde. En attendant, il doit se débattre dans une vie étriquée, tout en cachant son dénuement à ses parents qu’il adore d’autant plus qu’ils évitent les questions gênantes. Alors quand il rencontre Elisa, une étudiante, le jeune homme désargenté craint en permanence de la décevoir et de ne pas être à la hauteur… Pour son premier long métrage, le réalisateur Louda Ben Salah-Cazanas a choisi de témoigner de cette génération condamnée à céder à l’esclavagisme des Gafa, sur fond d’incertitude et de précarité. Le Monde après nous s’inscrit dans son époque sur le registre classique du cinéma d’apprentissage et distille une petite musique envoûtante. 

Jean-Philippe Guerand

Nous d’Alice Diop (Rencontres)

Meilleur film

Nous d’Alice DiopAvec la chanson « Ma France » de Jean Ferrat en porte étendard, Alice Diop brosse le tableau contrasté de cet Hexagone aux facettes multiples aussi horripilantes qu’attachantes. Elle montre, non sans malice, un pays qui fait le grand écart entre un mécanicien d’origine malienne qui n’est pas rentré voir sa famille depuis 20 ans et des croyants éplorés lors d’un office en l’honneur de Louis XVI, entre la chasse à courre et le RER bondé, entre mille réalités qui affirment avec force la complexité admirable d’un peuple riche uniquement de sa diversité, et la nécessité envers et contre tout de continuer à dire « nous ».

Marie-Pauline Mollaret

The White Fortress (Tabija) d’Igor Drljaca (Génération)

Dans la banlieue de Sarajevo, les plaies de la guerre qui déchira l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 ne sont pas totalement cicatrisées et ne demandent qu’à se rouvrir à la moindre occasion. Alors quand Faruk, un orphelin d’origine bosniaque, a le malheur de tomber en pâmoison pour Mona, une fille réservée issue d’une élite politique serbe influente, les démons du passé resurgissent. Ce Teen Movie des Balkans transpose la trame inusable de Roméo et Juliette dans un pays toujours fracturé par ses vieux démons, sur lequel le réalisateur Pavle Čemerkic, lui-même émigré au Canada, porte un regard aussi affectueux que désabusé, en s’en remettant à deux jeunes interprètes merveilleux de naturel. Un cri du cœur en forme de lettre d’adieu conclue par une superbe coquetterie de mise en scène. 

Jean-Philippe Guerand

Wood And Water de Jonas Bak (Perspectives du cinéma allemand)

Sa retraite venue, la mère du réalisateur décide de profiter de sa liberté et de partir sur les traces de son bonheur et de sa jeunesse enfuis. Elle quitte pour cela sa solitude et sa Forêt Noire pour Hong Kong où est parti s’installer son fils. Sur place, en attendant le retour du fils prodigue parti en voyage d’affaire, cette femme de caractère va se familiariser toute seule avec ce nouveau monde où la colère gronde, au fil de ses rencontres inopinées avec un concierge, un psy ou un activiste. Jonas Bak procède à petites touches et signe une œuvre de cinéma vérité où affleure une confrontation entre le passé et le futur cimentée par une observation minutieuse du présent. 

Jean-Philippe Guerand

Leçons d’histoire

Azor d’Andreas Fontana (Rencontres)

L’intrigue de ce premier film se déroule dans l’Argentine de 1980 où un banquier privé vient remplacer son associé brutalement disparu sous la dictature militaire. Non seulement Andreas Fontana reconstitue avec un soin méticuleux cet empire décadent où les notables se retrouvent dans les tribunes des hippodromes et dans des clubs extrêmement fermés, mais il décrit son personnage principal comme un conquistador des temps modernes dont la rapacité s’apparente à une nouvelle forme de colonialisme. Plus sobre que jamais, Fabrizio Rongione, acteur fétiche des frères Dardenne, est l’interprète idéal de ce rôle à facettes. La justesse du casting va de pair avec l’élégance d’une mise en scène qui ne se montre jamais ostentatoire. 

Jean-Philippe Guerand

Beans de Tracey Deer (Génération)

Déjà présenté au dernier festival de Toronto, où il a valu à sa réalisatrice le trophée du Talent émergent de l’année, ce film canadien s’inspire d’événements authentiques survenus en 1990 au cours desquels des représentants pacifiques de la tribu des Mohawks se sont révoltés contre l’aménagement d’un terrain de golf sur le site d’un cimetière sacré. C’est dans ce contexte troublé que s’inscrit l’éveil à la conscience politique et à son identité indienne de Beans, une gamine brillante qui s’apprête à intégrer l’un des lycées les plus prestigieux du pays. Une véritable épreuve du feu qui va lui permettre de découvrir toute la rage qui l’habite. Inspiré à la réalisatrice Tracey Deer par ce qu’elle a vécu à l’âge de 12 ans, Beans entrelace habilement les problèmes inhérents à l’adolescence avec une quête identitaire.

Jean-Philippe Guerand

Bloodsuckers – A Marxist Vampire Comedy (Blutsauger) de Julian Radlmaier (Rencontres)

En 1928, Sergeï Eisentein engage pour tenir le rôle de Leon Trotsky un ouvrier soviétique qui se voit déjà en haut de l’affiche d’Octobre. Lorsque son rival est jeté en disgrâce par Staline, l’apparition à l’écran de son personnage est escamotée purement et simplement. Désireux d’aller tenter sa chance à Hollywood, l’acteur en herbe croise sur une plage allemande une patronne d’usine fantasque et son serviteur qui lui proposent l’hospitalité. Ainsi commence une fable désopilante dont chaque plan est cadré et éclairé avec un soin particulier. Julian Radlmaier signe là une comédie politique qui s’autorise des excentricités réjouissantes. Jusqu’à cette intrusion dans son histoire d’une bande de vampires désireux d’en découdre. Il émane de ce film fou fou fou une puissance de subversion savoureuse qui passe par quelques audaces visuelles séduisantes. 

Jean-Philippe Guerand

Désigné coupable (The Mauritanian) de Kevin Macdonald (Berlinale special)

Parce qu’il a eu le malheur de répondre à un appel de son lointain cousin Ben Laden, un Mauritanien interpellé par la CIA au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001 se retrouve emprisonné à Guantanamo. L’histoire vraie de Mohamedou Ould Salahi est devenue un livre puis aujourd’hui un film hollywoodien qui s’attache à une justice qui se voulait d’exception, mais ne donna satisfaction à personne. Habitué à se frotter à des sujets polémiques, le réalisateur britannique Kevin Macdonald, oscarisé pour son documentaire Un jour en septembre (1999), décortique ici une machine judiciaire dont les rouages en viennent à se gripper. Face à Tahar Rahim, la trop rare Jodie Foster tient toute en retenue un rôle porteur qui lui a déjà valu un Golden Globe, même si le film reste trop sage pour devenir un tant soit peu dérangeant. 

Jean-Philippe Guerand

Esqui de Manque La Banca (Forum)

Prix de la critique internationale (Fipresci)

Esqui de Manque La BancaÉtrange projet que ce documentaire de création argentin qui prend prétexte d’exalter le ski pour se laisser submerger par d’étonnantes divagations. Sous la neige de la station de ski de Bariloche se cachent les spectres d’une histoire très ancienne racontée au rythme d’une techno parfois envahissante. Passé par la photo et la pratique des formats super-huit et du 16mm qu’il développe dans son laboratoire personnel, Manque La Banca évoque la mémoire de sa ville natale à travers des digressions volontiers saugrenues, aboutissement logique des installations audiovisuelles interactives qui l’ont fait connaître sur le plan international. Entre la colonisation primitive de Bariloche et son statut de station de sports d’hiver la plus huppée d’Amérique latine, il s’attache au sort des plus humbles. 

Jean-Philippe Guerand

The First 54 Years – An Abbreviated Manual for Military Occupation d’Avi Mograbi (Forum)

Comme son compatriote Amos Gitaï, Avi Mograbi n’est pas particulièrement complaisant avec l’État d’Israël et le traitement de choc qu’il inflige à sa minorité arabe et tout particulièrement aux Palestiniens. Il procède dans son nouveau film à une revue de détail du sort réservé par Tsahal aux habitants des fameux Territoires occupés depuis la Guerre des Six jours, simultanément à une montée en puissance de la colonisation. Interrogeant pour cela des dizaines de témoins, Mograbi se met lui-même en scène tel un conteur oriental barbichu, mais ne se montre pas moins sarcastique et narquois pour autant. Ce documentaire à charge souligne la complexité d’une problématique qui mine l’état hébreu depuis plus d’un demi-siècle et esquisse une doctrine du maintien de l’ordre décidée en haut lieu. 

Jean-Philippe Guerand

For Lucio (Per Lucio) de Pietro Marcello (Berlinale special)

Cinéaste engagé, l’Italien Pietro Marcello revient à ses premières amours, le documentaire, après deux œuvres de fiction de haute tenue : Bella e perduta (2015) et une libre transposition du roman de Jack London Martin Eden (2019). Il s’attache à une personnalité majeure de la chanson italienne, Lucio Dalla (1943-2012), dont il ancre le portrait dans le contexte des grandes luttes sociales qui ont perpétué la conscience prolétarienne de la Péninsule. Le réalisateur reste fidèle à son goût pour les images travaillées et rend hommage à un artiste venu du jazz qui l’a marqué par son indépendance et son refus des concessions. Le résultat est un film attachant qui nous donne envie d’écouter sa musique pour comprendre sa popularité impressionnante et l’influence qu’il a pu exercer sur ses adorateurs.

Jean-Philippe Guerand

Jack’s Ride (No táxi do Jack) de Susana Nobre (Forum)

La soixantaine dépassée, Joaquim Calçada doit répondre à des annonces et postuler à des offres d’emploi pour maintenir ses droits au chômage avant de couler enfin une retraite méritée. Ce vieux beau dont les cheveux gominés et le perfecto évoquent Elvis Presley, a émigré du Portugal aux États-Unis où il a expérimenté la grandeur et la décadence du rêve américain au volant du taxi qu’il conduisait à New York. Jack’s Ride est le portrait formidable d’un type ordinaire qui n’a que des aspirations raisonnables. Un personnage charismatique en diable, mais d’une humilité désarmante, qui semble avoir retenu de ses épreuves une profonde philosophie de la vie, mais ni aigreur ni rancœur. 

Jean-Philippe Guerand

Natural light (Természetes fény) de Denes Nagy (Compétition)

Ours d’argent du meilleur réalisateur

Natural light de Denes NagyCe premier long métrage du réalisateur hongrois Denes Nagy, adapté d’un roman de Pal Zavada, revient sur le rôle joué par l’armée d’occupation hongroise, chargée de traquer les partisans soviétiques en URSS pendant la Seconde Guerre mondiale. On y suit le sous-lieutenant Semetka, personnage mutique au regard perpétuellement voilé, qui se tient en permanence en retrait, observateur impuissant d’une brutalité endémique. Le film, avec ses éclairages en lumière naturelle et ses plans picturaux, est à la fois d’une beauté lancinante et d’une sobriété extrême, posant l’éternelle question de la responsabilité individuelle dans l’Histoire collective et de la place laissée à la notion d’humanité lorsque l’on est confronté aux réalités froides de la guerre. 

Marie-Pauline Mollaret

Quêtes formelles

Forest – I see you everywhere (Rengeteg – Mindenhol latlak) de Bence Fliegauf (Compétition)

Ours d’argent – Meilleur second rôle (prix non genré) pour Lilla Kizlinger

Forest - I see you everywhere de Bence FliegaufCe qui frappe dans ce nouveau film de Bence Fliegauf, déjà récompensé à Berlin en 2012, c’est la propension du réalisateur à filmer l’intimité entre les êtres. Formellement, il s’agit d’une succession de dialogues tournés en mode quasi documentaire, au plus près des personnages. À chaque nouvelle séquence, le spectateur est comme projeté dans une conversation dont il a raté le début, et dont au départ il ne comprend ni les tenants, ni les aboutissants. Les situations varient (une fille confronte son père qu’elle tient pour responsable de la mort de sa mère, un couple se dispute, un vieil homme s’apprête à subir une opération risquée…) et dressent peu à peu un tableau fascinant de l’âme humaine et de la palette d’émotions intenses ou sourdes qui la traversent et la constituent, mais aussi des difficultés à rendre cette intériorité perceptible et appréhendable par autrui. La démonstration peut paraître étouffante et quasi anxiogène, mais elle s’avère surtout passionnante dans sa manière de mettre la parole au cœur du dispositif, donnant à chacun de ces affrontements verbaux un relief et une couleur particulière. Si tous apportent quelque chose au tableau général dépeint par le film, le dernier segment, dans lequel un homme fait le récit brut de la maladie de son ancienne petite amie, comme en apnée, est une allégorie sidérante de la colère, qui nous laisse au bord l’asphyxie.

Marie-Pauline Mollaret

Hygiène sociale de Denis Côté (Rencontres)

Prix de la mise en scène du jury Rencontres

Hygiène sociale de Denis CôtéVoici peut-être le premier film au monde à intégrer dans sa forme les mesures sanitaires imposées par la pandémie de Covid-19. Denis Côté y aligne des tableaux au sein desquels les personnages respectent une distanciation faussement rassurante en s’adressant la parole sans toujours se regarder, jusqu’à disputer un combat de boxe… sans se toucher. Une manière habile de souligner l’éternité des sentiments à l’époque des réseaux sociaux. Comme cette phrase prononcée par le héros qui préconise de s’asseoir « au premier rang d’une salle de cinéma pour voir le film avant les autres ». Ce dispositif moins artificiel qu’il ne pourrait y paraître systématise sa théâtralisation et assume ses anachronismes parfois savoureux. 

Jean-Philippe Guerand

Introduction (Inteurodeoksyeon) de Hong Sang-Soo (Compétition)

Ours d’Argent du meilleur scénario

Introduction de Hong Sang SooOn pourrait dire que Hong Sang-soo est un habitué du festival de Berlin, où il a remporté l’Ours d’argent du meilleur réalisateur en 2020 pour La Femme qui s’est enfuie, et revient déjà pour la 5e fois depuis 2008, mais le prolifique réalisateur coréen n’est-il pas un habitué de tous les grands festivals européens ? Son nouvel opus ne surprendra pas les amateurs de son cinéma, qui y retrouveront son goût pour les mouvements de caméra mesurés et les scènes qui se répondent comme en écho. Comme toujours, les relations humaines (sentimentales, amicales et filiales) sont au coeur d’un récit construit en 3 actes, qui est pensé comme l’introduction de Youngho, le jeune héros, aux facéties et aléas de l’existence. Le jeune homme part à Berlin sur un coup de tête, se baigne par un froid glacial, boit de l’alcool ou des infusions amères, fume trop, et observe le monde. C’est existentiel, doux amer et ironique comme du Hong Sang-soo, avec des ellipses et des creux à remplir par le spectateur, et ponctué de très belles étreintes qui concluent chaque chapitre comme une note d’espoir. 

Marie-Pauline Mollaret

Jesus Egon Christus de David et Saša Vajda (Perspectives du cinéma allemand)

Dans une paroisse évangélique où semble avoir échoué toute la misère du monde, un psychotique insomniaque s’identifie au Messie au point de laisser son état mental se dégrader. Ce film allemand présenté comme une étude de caractères joue d’une ambiguïté assumée entre fiction et documentaire qui passe par le choix de ses personnages, à commencer par l’interprète incroyable du rôle-titre, Paul Arámbula. Il évoque par son casting et sa radicalité Cœur de verre (1976), ce film oublié dont Werner Herzog avait choisi d’hypnotiser les interprètes. Jesus Egon Christus témoigne d’une audace prometteuse qui passe par la large place accordée à l’improvisation et une caméra constamment en mouvement. Retenez les noms des frères David et Saša Vajda. On en reparlera. 

Jean-Philippe Guerand

Last Days at Sea de Venice Atienza (Génération)

Un petit garçon passe son dernier été dans son village de pêcheurs du sud des Philippines avant de suivre ses frères pour partir étudier en ville en entrant dans l’adolescence. Il y a chez ce petit « Reyboy » toujours souriant quelque chose de l’innocence préservée que Robert Flaherty avait si bien immortalisée dans Nanouk l’esquimau il y a près d’un siècle. Aux confins du documentaire touristique, Last Days at Sea saisit des moments magiques où Reyboy s’émerveille de la nature qui l’a vu grandir sans vraiment appréhender l’inconnu qui s’ouvre devant lui. Reste maintenant à Venice Atienza de continuer à suivre la mue de ce garçon jusqu’à l’âge adulte. C’est l’envie que donne son film. 

Jean-Philippe Guerand

Tzarevna Scaling (Doch rybaka) d’Uldus Bakhtiozina (Forum)

Une marchande de poisson voit débarquer devant son food truck une véritable poupée en quête de nourriture pour ses chats. S’ensuit une visite guidée au royaume légendaire des tsareven, ces reines de beauté conditionnées pour plaire qui sommeillent en chaque employée de bureau. Le premier long métrage de la réalisatrice Uldus Bakhtiozina nous entraîne dans un imaginaire bariolé où la séduction va de pair avec un humour débridé, en multipliant les anachronismes cocasses et les chorégraphies les plus loufoques. Elle sertit un bijou cinématographique dont on retiendra des images inoubliables, qu’il s’agisse de ces babouchkas dans la neige, de ces hommes en tutus ou de ces femmes surmontées de têtes de cygnes disputant un bras de fer au bord d’une piscine.

Jean-Philippe Guerand

What Do We See When We Look at the Sky ? (Ras vkhedavt, rodesac cas vukurebt ?) d’Alexandre Koberidze (Compétition)

Prix de la critique internationale (Fipresci)

What Do We See When We Look at the Sky ? (Ras vkhedavt, rodesac cas vukurebt ?) d’Alexandre Koberidze

Sans doute règne-t-il en Géorgie un heureux micro-climat qui prête à la poésie la plus lunaire. Sergueï Paradjanov et Otar Iosseliani en ont témoigné par le passé. Alexandre Koberidze revisite les codes de l’amour et la carte du Tendre, en démontrant que les amoureux sont loin d’être seuls au monde lorsque leur entourage entreprend de veiller sur eux. Tout semble possible dans cette comédie sentimentale et burlesque. Y compris que le spectateur soit prié de fermer puis de rouvrir les yeux à la demande… du film lui-même. Servis par un sens remarquable du cadre et du hors-champ, que magnifie une lumière raffinée, ces jeux de l’amour et du hasard racontés en voix off distillent un charme délicieux qui nous soulage de la sauvagerie du monde.

Jean-Philippe Guerand

Folies de femmes

Bad luck banging or Loony Porn de Radu Jude (Compétition)

Ours d’or du meilleur film

Suite à la diffusion en ligne d’une vidéo intime qu’elle a tournée avec son mari, une enseignante d’histoire se retrouve convoquée par les parents d’élèves scandalisés. Construit en trois actes aux tonalités et à l’esthétique distinctes, l’Ours d’or 2021 propose un mélange réussi entre satire sociale au vitriol et portrait décapant de notre époque. De l’antisémitisme diffus à l’individualisme forcené, en passant par les violences passées et présentes ou le poids pesant de la religion, Radu Jude dynamite l’hypocrisie, l’égoïsme et la bêtise d’une société rongée par l’autoritarisme et la pudibonderie morale. 

Marie-Pauline Mollaret

The Good Woman of Sichuan (Sichuan hao nuren) de Sabrina Ruobing Zhao (Forum)

Sans être ni une fiction conventionnelle, ni une adaptation de la pièce de Bertold Brecht, ce film nostalgique fait évidemment écho à La Bonne Âme du Se-Tchouan. C’est dans une petite ville de cette province dont son mari était originaire que se rend en pèlerinage une jeune femme. Le film emprunte une forme singulière où la réalité se heurte à l’imaginaire. Une démarche expérimentale qui sert à la cinéaste à exprimer son sentiment de l’exil et sa sensation de la féminité dans un cadre spatio-temporel déstructuré. The Good Woman of Sichuan échappe au dogme de la narration, en misant sur le plan émotionnel. 

Jean-Philippe Guerand

Das Mädchen und die Spinne de Ramon et Silvan Zürcher (Rencontres)

Prix de la mise en scène du jury Rencontres

Prix de la critique internationale (Fipresci)

Das Mädchen und die Spinne de Ramon et Silvan ZürcherUn déménagement et toutes les névroses qui y sont associées, quand la cadette quitte sa sœur et son beau-frère pour s’installer seule. Prétexte au portrait de groupe parfois foutraque d’une famille dominée par les femmes, avec en guise de figure tutélaire une mère impitoyable qui n’a visiblement pas prodigué le même amour à ses deux filles et entend larguer les amarres sur le plan sentimental. Malgré un scénario parfois confus, le regard troublant d’Henriette Confurius (la fameuse fille à l’araignée du titre) vaut bien des logorrhées. 

Jean-Philippe Guerand

Ninjababy d’Yngvild Sve Flikke (Génération 14Plus)

Confrontée à une grossesse dont elle n’a pris conscience qu’au terme d’un long déni, Rakel, 23 ans, ne veut vraiment pas de ce bébé né de l’affaire d’une nuit, alors que son compagnon s’est résolu à cette situation baroque. Tout se complique quand se mêle de ce qui ne le regarde pas Ninjababy, un personnage d’animation intrusif, qui entend pousser Rakel à mûrir. Cette comédie sentimentale inspirée d’un roman graphique repose sur une forme iconoclaste. Son héroïne est incarnée par la comédienne norvégienne étonnante Kristine Kujath Thorp qui confère par sa fantaisie et sa sensibilité un supplément d’âme important à cette femme moderne. 

Jean-Philippe Guerand

Petite maman de Céline Sciamma (Compétition)

Nelly, 8 ans, vient de perdre sa grand-mère, dont il faut sans tarder vider la maison. En se promenant dans le bois environnant, elle rencontre une petite fille de son âge, et comprend peu à peu qu’il s’agit de sa « petite maman ». Prenant le prétexte d’un récit fantastique à hauteur d’enfant, Céline Sciamma creuse joliment l’idée d’une sororité atypique, qui permet enfin de penser autrement les rapports mère-fille, loin des clichés de cinéma et des rapports de force ancestraux. Les deux personnages se lancent ainsi dans un jeu de rôle grandeur nature en apparence d’une grande simplicité, mais dont la délicatesse irradie le récit. Le résultat est minimaliste et délicat, tout en ouvrant la porte à des réflexions plus larges sur la question de l’enfance, de la maternité et de la transmission. 

Marie-Pauline Mollaret

Wheel of Fortune and Fantasy (Guzen to Sozo) de Ryūsuke Hamaguchi (Compétition)

Grand Prix du jury

Wheel of fortune and fantasyRévélé à Locarno avec Senses (2015), puis confirmé à Cannes avec Asako I et II (2018), Ryūsuke Hamaguchi revient aujourd’hui avec une suite en trois épisodes. Dans Magic (or Something Less Assuring), une jeune femme se rend compte que sa meilleure amie est tombée amoureuse de son ex. Dans Door Wide Open, une étudiante entreprend de se venger du prof de fac qui lui a fait rater son diplôme. Dans Once again, une réunion d’anciens élèves est l’occasion pour une femme à la dérive de renouer avec une camarade qu’elle a cru reconnaître. Des points de départ prétextes à une morale universelle. Finesse psychologique et justesse du regard parent ces trois petites fables d’un charme envoûtant. 

Jean-Philippe Guerand

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