Portrait Portrait de Jean-Pierre Bacri

Publié le 5 février, 2021 | par @avscci

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Portrait – Jean-Pierre Bacri : l’homme révolté

D’où vient ce miracle qu’un type fameux pour ses coups de gueule et son refus de la langue de bois (au point d’avoir sa marionnette aux Guignols) se voie célébré avec une tendresse exceptionnelle lorsqu’il disparaît, mordu par un crabe avant de devenir septuagénaire et de risquer de se faire traiter de vieux con ? Peut-être du fait que Jean-Pierre Bacri était l’incarnation même du Français tel qu’il a traversé les époques : grognon, bougon, mais surtout trop sensible pour exprimer publiquement ses sentiments les plus intimes. C’est sans doute cette pudeur qui a incité le comédien à se dédoubler rapidement en auteur et qui explique qu’il ait obtenu quatre de ses cinq César en qualité de scénariste pour des films de Cédric Klapisch, Alain Resnais et d’Agnès Jaoui dont il restera pour l’éternité le binôme indispensable.

L’état-civil mentionne que Jean-Pierre Bacri a vu le jour le 24 mai 1951 dans la petite ville côtière de Castiglione, en Algérie, devenue aujourd’hui Bou Ismaïl. C’est grâce à son facteur de père, qui officie comme ouvreur le week-end, qu’il découvre le cinéma avant de traverser la Méditerranée comme tant de pieds-noirs en 1962. Pourtant, comme il le déclarera à Télérama, « je ne suis pas copain avec ma jeunesse ». Loin de cultiver la nostalgie de son enfance et d’une éducation qu’il qualifiait lui-même d’« extrêmement machiste », il évoquait dans Psychologies en 2010 « des années à attendre de pouvoir faire ce que je voulais ». Après avoir passé son bac à Cannes, il s’inscrit en fac de lettres avec la ferme intention de devenir professeur, mais succombe à l’ivresse du poker, acquitte ses dettes de jeu et part pour Paris avec la ferme intention de faire carrière dans la publicité, l’eldorado de l’époque. Tout en étudiant aux Cours Simon et Périmony (sous prétexte, prétend-il dans une interview à RTL en 2017, « on a envie de se taper plein de filles quand on est jeune et dans un cours d’art dramatique vous ne pouvez pas trouver mieux parce qu’il n’y a que ça… »), il arrondit ses fins de mois en tant que placeur à l’Olympia et consacre ses loisirs à écrire pour la scène.

Il connaît la reconnaissance en tant que dramaturge avec sa troisième pièce, Le Doux Visage de l’amour, qui lui vaut le prix de la Vocation en 1979, l’année même où il effectue ses débuts au cinéma en anesthésiste dans Le Toubib de Pierre Granier-Deferre. Lauréat du Prix Tristan-Bernard 1982 pour Le Grain de sable, le jeune trentenaire s’affirme en quelques répliques chez des réalisateurs aussi différents qu’Alexandre Arcady (Le Grand Pardon et Le Grand Carnaval), Diane Kurys (Coup de foudre et La Baule-les-Pins), Claude Lelouch (Édith et Marcel), Claude Pinoteau (La Septième Cible), Luc Besson (Subway), Jean-Charles Tacchella (Escalier C et L’Homme de ma vie), Jacques Fansten (États d’âme), Joël Santoni (Mort un dimanche de pluie), Gérard Krawczyk (L’Été en pente douce) ou Jean-Pierre Mocky (Les Saisons du plaisir). À lui les flics désabusés et les séducteurs parfois hâbleurs auxquels il ne vouera pas toujours a posteriori une grande considération.

Bacri connaît alors un véritable succès personnel dans un film que son insuccès n’empêchera pas de devenir culte : Mes meilleurs copains (1989) de Jean-Marie Poiré. Avec à ses côtés Christian Clavier (qui a coécrit le scénario), Gérard Lanvin, Jean-Pierre Darroussin et Philippe Khorsand. Son nom figure désormais en bonne place aux génériques. En couple avec Agnès Jaoui devenue son « âme sœur » depuis qu’ils ont interprété ensemble L’Anniversaire d’Harold Pinter sous la direction de Jean-Michel Ribes en 1987, il a trouvé sa moitié d’orange en amour comme en écriture. L’attestent les succès de leurs spectacles Cuisine et Dépendances (1991), qui leur vaut deux Molière, et Un air de famille (1993), nouveau Molière, qui deviendront l’un et l’autre des films grâce à Philippe Muyl et Cédric Klapisch (pour lequel ils obtiennent le César du meilleur scénario), en les imposant définitivement comme auteurs et comme acteurs. Dès lors, confiait Bacri à Eric Libiot, « à partir du moment où la nécessité ne m’obligeait plus à travailler, je me suis dit que seul mon plaisir comptait. »

Un bonheur venant rarement seul, entre-temps, Alain Resnais a engagé les « Jabac », ainsi qu’il les surnomme, pour porter à l’écran la pièce Intimate Exchanges d’Alan Ayckbourn sous la forme du diptyque Smoking/No Smoking, un numéro de haute voltige qui remporte cinq César dont celui du Meilleur scénario. Rebelote avec On connaît la chanson qui leur vaut un nouveau César, ainsi que celui du meilleur acteur dans un second rôle pour Bacri. Resnais en confie la bande annonce à Agnès Jaoui. Comme pour l’encourager à voler enfin de ses propres ailes… Le couple n’écrira d’ailleurs plus dès lors que pour elle qui frappe un grand coup avec son premier long métrage, Le Goût des autres (2000) avec à la clé pour Bacri un Swann d’or du meilleur acteur à Cabourg. Quatre autres opus suivront : Comme une image (2004), qui obtient le Prix du scénario à Cannes, Parlez-moi de la pluie (2008), Au bout du conte (2013) et Place publique (2018). Agnès dira de Jean-Pierre au Monde : « Voilà quelqu’un qui exprimait ce que je ressentais sans même me l’être formulé ; qui avait des réflexions qui me percutaient, me soulageaient, témoignaient de valeurs communes, d’un rapport au bien et au mal que je partageais, avec une conviction qui m’émerveillait car elle était si singulière ! » Une déclaration d’amour à celui qui partagea sa vie pendant un quart de siècle, décrocha en 2017 le Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé pour Les Femmes savantes (« une écriture simple pour des idées complexes »), qu’il interpréta à ses côtés pour être dirigé par Catherine Hiegel, et demeura son complice le plus fidèle jusqu’à son dernier souffle.

Bacri, lui, s’affirme comme comédien à travers des rôles qui lui ressemblent plus ou moins, mais lui valent une popularité grandissante. Derrière le masque du râleur, entretenu par sa marionnette des Guignols, affleure une sensibilité à fleur de peau qui fait merveille sur les registres les plus divers. L’interprète entre dans la cour des grands avec Didier (1997) d’Alain Chabat et son légendaire « On ne sent pas le cul ! », l’adaptation de Kennedy et moi (1999) de Jean-Paul Dubois que signe son ami Sam Karmann (avec qui il a écrit la pièce Quand je serai grand en 1980), qui lui vaut la première de ses six nominations au César du Meilleur acteur, Une femme de ménage de Claude Berri (2002), Les Sentiments (2003) de Noémie Lvovsky ou La Vie très privée de Monsieur Sim (2015) de Michel Leclerc, d’après Jonathan Coe. Nicole Garcia et Pascal Bonitzer le dirigent quant à eux à deux reprises : dans Place Vendôme (1998) et Selon Charlie (2006) pour l’une, Cherchez Hortense (2012) et Tout de suite maintenant (2016) pour l’autre. Et puis, à l’occasion, Bacri accorde sa confiance à des débutants en lesquels il croit, qu’il s’agisse de Nassim Amaouche pour Adieu Gary (2009), Raphaël Jacoulot avec Avant l’aube (2011) ou Gérard Pautonnier dans Grand Froid (2017). Peut-être parce qu’il lit avec d’autant plus d’acuité les scénarios qu’il est passé maître dans l’art de les écrire à quatre mains, « réplique par réplique, chaque jour de 14 heures à 20 heures », comme il le raconte à Fabienne Pascaud. Il admet toutefois avec coquetterie que son plaisir ultime se situe dans la rédaction des dialogues, aussi simplement que possible, une fois que les personnages existent et que l’épreuve suprême de la construction a été résolue. Avec tout de même six ou sept versions consécutives.

Le fil rouge qui relie entre eux les personnages interprétés par Jean-Pierre Bacri est tissé d’humour et de pudeur. Deux qualités qui lui sont propres, mais ne découlent jamais d’une quelconque entreprise de fabrication artificielle. Ce sont les rôles qui le façonnent et imposent son image d’homme révolté contre toutes les injustices et de pince-sans-rire faussement nonchalant. Toujours au premier rang lorsqu’il s’agit de soutenir les intermittents du spectacle. « Un être humain, c’est du désarroi sur pattes », déclarait-il au magazine Première en décembre 1999. Ce sont ses choix qui reflètent le mieux son caractère, comme le démontre cette déclaration faite à L’Express en 2015 : « J’ai de la tendresse surtout pour les gens chez qui je vois de l’humanité et c’est souvent dans l’angoisse ou dans la fragilité qu’on la voit. » Par ailleurs, explique-t-il à la RTBF, « les gens qui sont toujours joyeux, je n’ai pas envie de les jouer, parce que ça n’existe pas ».

Comme il l’avait fait sans être crédité pour son complice Alain Chabat sur le script d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002), dont il était le commentateur (après s’être fait occire comme projectionniste dans La Cité de la peur et avant d’accepter de participer au jeu « Burger Quiz », lui qui ne portait pas les plateaux TV dans son cœur), le traiteur du Sens de la fête avait aussi donné un coup de pouce amical au tandem Éric Toledano-Olivier Nakache avec lequel il célébrait un véritable cousinage sur le registre de la comédie chorale. « Je n’ai surtout pas de velléité de réalisation ni aucune appétence pour la technique, déclarait-il à Première en 2014. Je ne suis sensible qu’au texte et aux acteurs. » Un credo auquel Jean-Pierre Bacri est demeuré fidèle jusqu’au bout.

JEAN-PHILIPPE GUERAND

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