L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 11 avril, 2014 | par @avscci

Entretien René Féret – Le prochain film

Dès les premières projections de presse, nous avons, à L’Avant-Scène Cinéma, adoré Le Prochain Film. Le film nous plaisait par son ton tout à fait particulier : liberté du récit, des ressorts comiques, de la circulation de l’émotion entre comédiens et spectateurs. Histoire d’un film qui ne se fait pas, de deux frères qui décident de travailler ensemble, Frédéric Pierrot et Antoine Chappey, des couples qu’ils forment avec une comédienne – Sabrina Seyvecou – et une éditrice – Marilyne Canto. Atmosphère douce-amère, plus douce qu’amère en réalité. Le Prochain Film (quel titre !) vaut surtout par une construction qui nous a séduits et surpris. Nous avons tout de suite voulu rencontrer René Féret. Il nous a reçu chez lui, dans le cadre même où il a tourné. Amical, attentif, René Féret nous parle vraiment, et nous annonce même le film qui suivra Le Prochain Film PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION ET RENÉ MARX

Le Prochain Film est très différent de Madame Solario

René Féret : Ce n’est pas un film nécessaire, ce n’est pas un film avec une ambition, un objectif. J’avais envie de me distraire après Madame Solario, qui avait été assez lourd. J’ai pensé que c’était le moment de faire ce que je m’étais promis depuis toujours, un film sans un sou et sans scénario. Commencer un processus d’articulation d’un récit en m’amusant avec des acteurs, à partir de leur jeu, de leurs improvisations. J’ai d’abord téléphoné au couple Marilyne Canto/Antoine Chappey. Antoine m’avait raconté son entretien avec Michel Deville. J’ai appelé Michel Deville pour qu’il joue son propre rôle. L’idée le séduisait, mais, malheureusement, ça n’a pas été possible. Cette rencontre de deux timides me paraissait très belle à filmer. Finalement le rôle du cinéaste est tenu par un type formidable, Claude Mercier-Ythier, qui nous a loué les instruments de musique sur Nannerl.

Le film a-t-il vraiment été fait sans argent ?

R. F. : Nous voulions que ça ne nous coûte que le prix de la nourriture. On tournait chez moi ou dans la rue. Si on s’était aperçu que ça ne tenait pas, on ne se payait pas et on arrêtait tout. Si on se rendait compte qu’il y avait un film possible, je prenais mes responsabilités de producteur et je payais tout le monde au minimum syndical. C’est ce qu’on a fait quand on a décidé de sortir le film, qui reste un petit budget quand même. On a tourné avec deux appareils photos 5D, j’avais trois techniciens, point final ! Les dix-huit jours de tournage se sont étalés sur plusieurs mois.

Quelle était au départ la structure du scénario ?

R. F. : Pas de structure, une idée, c’est tout : deux frères, un réalisateur et un acteur, et un projet de comédie ensemble. On devait découvrir leur vie personnelle à travers ce projet. J’ai très vite été le spectateur de comédiens qui improvisaient. J’ai mis beaucoup de choses de mon vécu, des vieux scénarios que je n’avais pas faits. La nièce qui embête tout le monde venait d’une adaptation de Doris Lessing que je n’ai pas faite, par exemple. Nous étions comme dans une cour de récréation, sans se poser de questions sérieuses. Fabienne Féret, ma femme, la monteuse du film, n’y croyait absolument pas. On travaillait deux ou trois heures et puis on s’arrêtait pour manger, plutôt bien, avec un bon Bourgogne. On ne regardait pas les rushes et puis à un moment on a eu envie de regarder quand même. Fabienne a commencé à monter, sans moi, et a été finalement la première à y croire. Il y a peu de séquences dont on ne s’est pas servi, même s’il y a beaucoup d’heures de rushes.

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Comment se sont construits les personnages ?

R. F. : J’ai connu la contradiction d’un cinéaste qui vit avec une comédienne, avec Valérie Stroh. J’en parle à travers la relation entre Frédéric Pierrot et Sabrina Seyvecou. J’ai aussi repris une scène du Mépris, le roman, pas le film. Une très belle séquence de rupture que j’ai demandé à Antoine et Marilyne de rejouer. Ce n’était pas prévu qu’ils se séparent. Alors j’ai repris le scénario Doris Lessing et j’ai voulu que Marilyne vive une aventure avec Grégory Gadebois. Et puis Marilyne n’a pas été libre pendant quelques temps, alors on a abandonné l’idée d’une aventure entre eux et Grégory Gadebois s’est transformé en kiné !

Est-ce que les comédiens ont aussi apporté des éléments personnels, privés ?

R. F. : Non, pas vraiment. Ils sont restés sur les axes de départ. Même si la connivence réelle entre Marilyne et Antoine se sent évidemment. Disons que je suis le scénariste et que les acteurs sont les dialoguistes, même si je leur donnais toujours une séquence dialoguée au départ, à titre indicatif.

Quand vous jouez le directeur du cinéma, on sent que vous parlez d’expérience !

R. F. : Je ne sais pas si les directeurs de cinéma le prendront bien…

Le point de départ c’était quand même de présenter deux frères ? On peut penser aux frères Renoir, même si les personnages de votre film, n’ont jamais travaillé ensemble.

R. F. : On peut penser aussi aux frères Podalydès. Mais une autre raison de ce film, c’est qu’on me demande toujours pourquoi je suis drôle dans la vie et pas du tout dans les films. J’ai eu envie de faire une comédie, de faire rigoler.

En tout cas le personnage du film ne la fait pas, sa comédie. C’était prévu au début ?

R. F. : Oui, mais même la fin est improvisée. Il y a une scène avec Christophe Rossignon dont je ne savais pas la veille que j’allais la tourner. Il jouait déjà un beau personnage dans Madame Solario. Nous avons une relation d’amitié avec Christophe. On est du même pays, Ch’tis tous les deux. Il avait adoré Baptême et aussi Nannerl. Il m’a aidé sur Madame Solario, mais sans mettre d’argent. Au fond, on a une relation très proche, sans qu’il aie produit un seul de mes films.

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Nous aimerions dire un mot sur Mystère Alexina, que nous aimons beaucoup. C’est un film de 1985 très en phase avec les questions d’aujourd’hui sur le sexe et le genre.

R. F. : J’avais des relations très amicales avec Michel Foucault. Il m’a alerté sur ce texte qui n’était pas encore édité au moment où je produisais le film d’Allio, Moi Pierre Rivière. Il avait adoré Histoire de Paul. Il était persuadé qu’il fallait un réalisateur homosexuel pour faire le film. Il pensait à Daniel Schmid, à Fassbinder. À l’époque je ne pensais pas du tout réaliser le film, je pensais le produire. Ça n’a pas marché avec Fassbinder, l’un ne parlait pas français, l’autre ne parlait pas allemand. Les années ont passé et puis j’ai eu envie de le faire vraiment. J’ai demandé son accord moral à Foucault, il était malade, c’était l’année de sa mort.

Dans Le Prochain Film, les personnages s’appellent une nouvelle fois Gravet. C’est un clin d’oeil ?

R. F. : C’est un nom inventé. Ça ressemble un peu à Féret, il y a le mot grave, « tombe » en anglais, dedans. Ce n’est pas spécialement un nom du Nord.

On retrouve aussi la présence du théâtre.

R. F. : J’ai une formation théâtrale profonde, j’ai fait l’école de Strasbourg, j’ai travaillé plusieurs années avec Jean-Pierre Vincent. Je viens de faire une année de direction de jeu au Conservatoire. J’ai une mentalité propre au théâtre, l’esprit de groupe, l’idée de servir des oeuvres. Mais je n’ai jamais fait de mise en scène de théâtre. J’étais acteur quand j’ai fait mon premier film, à vingt-huit ans. Je ne vois pas comment j’aurais trouvé le temps de faire du théâtre ensuite.

Votre relation à l’acteur ?

R. F. : J’adore le jeu, comment on le fait naître, comment on fait passer des choses inconscientes dans le travail d’acteur. C’est l’axe principal du travail de cinéaste. Je suis assez terrifié que les écoles de cinéma ne forment pas à la direction d’acteur.

Qu’est-ce que c’est, la direction d’acteurs ?

R. F. : Il est sûr que d’abord, le casting c’est la direction d’acteurs. Mais il n’y a pas de réussite du jeu sans un petit miracle qui est de l’ordre de l’émotionnel, de l’ordre de l’authenticité. Il faut faire naître ce miracle. L’acteur doit être dévalisé. Et pour le dévaliser il faut lui avoir rempli les poches. Il faut qu’il puisse ouvrir les portes de son inconscient aussi, laisser passer des choses intimes qui vont lui échapper. Même avec une équipe de quarante personnes qui arrivent le matin, il faut que quelque chose se passe quand même.

Mais on a envie de jouer dans ses propres films ?

R. F. : Le plaisir de diriger est plus grand, plus excitant, plus objectif. Jouer et réaliser en même temps me paraît très difficile. Chaplin, Woody Allen sont des phénomènes. Je viens de revoir Le Tombeur de ces dames à La Rochelle. Ce que fait Jerry Lewis, c’est monstrueux, incroyable, je ne sais pas comment il fait.

Mais là, dans Le Prochain Film, où est la direction d’acteurs ?

R. F. : Là, je ne les ai pas dirigés, tout s’est fait de façon aisée, sans contrôle et sans direction. C’est un film qui me préoccupe, parce que tout de même je n’ai rien fait pour les places de caméra, elles se mettaient où elles pouvaient. Je n’ai rien fait au niveau de la direction d’acteurs. Je n’ai fait que rigoler, apprécier, aimer les acteurs. J’ai eu beaucoup d’amour pour eux, je crois qu’ils l’ont vraiment ressenti.

Vous avez maintenant un projet sur Tchekhov. Et cela fait aussi partie des projets du personnage du Prochain Film.

R. F. : J’aime Tchekhov depuis longtemps. J’ai découvert son théâtre à dix-huit ans. Mais je ne le connaissais pas si bien que ça. Je n’avais pas lu toutes ses nouvelles. Maintenant, je les ai vraiment découvertes : c’est un univers extraordinaire. Quelle que soit la nouvelle, on est emmené dans quelque chose d’incroyable. J’ai découvert qu’à vingt-huit ans il a eu une crise profonde, à la suite de la mort de son frère, qu’en tant que médecin il n’a pourtant pas pu soigner. Il a eu le prix Pouchkine, il est devenu célèbre très tôt et il s’est dit que cette célébrité ne l’intéressait pas. Il s’est dit : « Je suis médecin, je dois servir à quelque chose ». Il est allé seul dans l’île de Sakhaline à douze mille kilomètres de Moscou, en risquant sa vie dans des moyens de transports impossibles. Il a interrogé dix mille prisonniers, dans une espèce de chemin de croix, pour donner un sens à sa vie. Voilà mon scénario. C’est aussi la fuite des femmes, la fuite de l’amour, la fuite de sa famille, qu’il a portée depuis l’âge de quinze ans. Cette famille de Tchekhov a à voir avec la famille Mozart, dont j’ai parlé dans Nannerl. On en a parlé pendant le tournage du Prochain film, parce que j’étais en train de l’écrire et voilà pourquoi le personnage de mon film a le même projet que le mien.

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION ET RENÉ MARX

Réal. et scén; : René Féret. Phot. : Benjamin Echazarreta et Tristan Tortuyaux. Mus. : Marie-Jeanne Serero. Prod. : René et Fabienne Féret.
Avec : Frédéric Pierrot, Antoine Chappey, Sabrina Seyvecou, Marilyne Canto, Marie Féret, Lisa Féret, Grégory Gadebois.
Dist. : JML Distribution. Durée : 1h20. Sortie France : 21 août 2013.

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