Critiques DVD Des lendemains qui chantent de Nicolas Castro

Publié le 16 juillet, 2020 | par @avscci

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Entretien – Serge Moati à propos de Les lendemains qui chantent de Nicolas Castro

Serge Moati nous semblait incontournable. Nous ne saurions trop le remercier de nous avoir ouvert sa porte et livré quelques confidences souvent intimes. Car c’est un cinéaste, un homme d’images, qui ne pouvait pas rester insensible à celles de Nicolas Castro… Mais aussi un militant socialiste, qui a orchestré, tout au long de son règne, les interventions télévisées de François Mitterrand. La proximité qui était la sienne avec le président en font un témoin unique de ces années de feu qui appartiennent déjà à l’Histoire. Et auxquelles le cinéma n’a sans doute pas cessé de s’intéresser…

Des lendemains qui chantent s’ouvre sur la victoire de Mitterrand à la présidentielle, le 10 mai 1981. Où étiez-vous lors de ce moment historique ?

Serge Moati : Le soir de l’élection, j’étais au siège du Parti Socialiste, rue de Solférino. Je me souviens que chacun retenait son souffle. Les sondages étaient bons, mais nous avions appris à nous méfier d’un trop grand optimisme. Depuis ma naissance, la Gauche n’avait jamais été au pouvoir…

J’étais militant socialiste depuis 1968. Ce n’était pas encore le P.S., mais la S.F.I.O. Le moins que l’on puisse dire est que ce n’était pas vraiment dans l’air du temps, celui d’après Mai 1968. Mais j’ai perdu mon père quand j’avais onze ans, et comme il avait sa carte à la S.F.I.O., c’était même un cadre du parti, en Tunisie, je lui ai emboité le pas par fidélité. Je me souviens très bien du jour où je suis allé au siège du parti, cité Malesherbes, pour prendre ma carte. J’ai frappé à la porte. Un judas s’est ouvert et un type m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit que je désirais m’inscrire au parti. Il m’a répondu qu’il n’y avait pas de jeunes à la S. F. I. O. et a refermé le judas. Ça ne s’invente pas ! Je vois arriver un jeune type qui me demande ce qui m’arrive. C’était Jean-Pierre Chevènement… Il m’a évidemment permis d’entrer et de prendre ma carte au parti. Je pensais à mon père et à tout ce qu’il avait accompli, notamment pendant la guerre, alors qu’il faisait partie du Conseil National de la Résistance. Mais j’ai aussi pris goût à la politique par moi-même. Un tournant a bien eu lieu au congrès d’Épinay, en 1971, quand l’ancienne équipe, mise en place par Guy Mollet, a été remplacée par François Mitterrand, ce dont je me suis réjoui.

Quand avez-vous rencontré Mitterrand pour la première fois ?

S. M. : C’est véritablement au Congrès d’Épinay que nous sommes entrés en contact. J’entends Mitterrand dire à Claude Estier : « Y’a pas quelqu’un dans ce parti qui connaisse un peu la télé ? Je suis invité par Antenne 2 pour parler des nouvelles orientations du P.S. ». Et je vois Estier me montrer du doigt. Alors Mitterrand vient vers moi, et il me dit : « Je connaissais le cinéaste Serge Moati, je ne connaissais pas le camarade Serge Moati ». J’en suis resté baba. Compte tenu de ma toute petite carrière de cinéaste, j’aurais pu lui jurer fidélité à vie. Je vais avec lui rue Cognacq-Jay. Sur le plateau, Mitterrand me demande : « Qu’est-ce que c’est cet œil noir qui me regarde ? ». Il me parlait de la caméra… Et il ajoute : « Ils ne m’aiment pas ». Je lui réponds que ce n’est pas vrai et qu’il y a peut-être un caméraman C.G.T. dans le lot, un futur électeur. Il me coupe : « Ce n’est pas drôle ». Une autre idée me vient à l’esprit. Je lui ai dit qu’il y a peut-être des jeunes femmes qui seront séduites en l’écoutant. Et là, je l’ai fait rire… L’enregistrement s’est fait. Et nous ne nous sommes plus quittés jusqu’à sa mort. Dès qu’il fallait qu’il passe devant la caméra, j’étais là…

Il est de notoriété publique que vous étiez par exemple son conseiller lors des fameux duels télévisés pour le second tour des présidentielles de 1981 et 1988…

S. M. : Mitterrand avait gardé un mauvais souvenir de son débat avec Giscard de 1974, celui du « Vous n’avez pas le monopole du cœur ». Il n’avait aucune envie de recommencer. Mitterrand m’a demandé de me concerter avec Robert Badinter pour édicter des règles qui ne pourraient pas être acceptées par la partie adverse. Nous avons sorti vingt-sept règles, concernant la valeur des plans, l’interdiction des plans de coupe, jusqu’à la couleur des murs. Ça pouvait prêter à sourire, mais croyez bien que nous faisions cela avec le plus grand sérieux. D’autant que Mitterrand m’avait vraiment mis dans sa poche. Nous étions certains d’avoir bloqué le débat potentiel… Et l’équipe de Giscard a donné son accord pour l’ensemble des vingt-sept règles. Il fallait y aller. Nous avons répété une seule fois, chez Laurent Fabius. Mitterrand n’était pas chaud, d’ailleurs. Il me demandait si je me prenais pour Cecil B. DeMille. Mais nous avons commencé, Fabius jouant le rôle de Giscard. Très vite, il pose des questions sur l’économie, sujet ô combien peu familier pour Mitterrand. Qui le prend mal, réplique vertement, avec mauvaise humeur et s’en va. Tout ça été filmé, et je regrette tous les jours d’avoir perdu la bande, elle était savoureuse. Mitterrand est revenu… Le jour du débat, tout le monde s’est accordé pour dire qu’il y avait eu match nul, ce qui voulait dire que Mitterrand avait marqué. Et il a gagné l’élection…

On se souvient mieux des échanges du débat de 1988, quand Mitterrand regarde Chirac qui venait de lui demander de ne plus lui donner du « Monsieur le Premier ministre » et lui décoche un « Mais vous avez tout à fait raison Monsieur le Premier ministre ». Du grand art…

S. M. : Nous avions répété à plusieurs dans un salon de l’Élysée. Chacun devait lancer des phrases à tour de rôle et Mitterrand s’exerçait à répondre : « Bien sûr, Monsieur le Premier ministre ». Mais tout n’était pas écrit. Nous pensions bien que Chirac allait aborder l’affaire Gordji, mais c’est Mitterrand qui a eu l’idée de lui retourner : « Les yeux dans les yeux, je vous le dit… »

Ces débats ont-ils été un point fort de votre relation à Mitterrand ?

S. M. : C’est certain. Je l’ai dit, Mitterrand a été à reculons au débat de 1981. J’étais avec lui dans sa loge avant d’aller sur le plateau, et il était d’humeur sombre. Je ne savais pas quoi lui dire. Je n’allais pas lui parler des différentes caméras, et il se fichait de savoir ce que je pensais de la politique. Alors je me laisse envahir par les sentiments et je lui dis que mes parents, qui ne sont plus là, auraient été fiers de me savoir avec lui ce soir-là. Et je vois ses yeux qui s’embuent d’émotion. Il se met à être plus loquace. Il évoque sa rencontre avec Brigitte Bardot à Cannes dans les années 1950 et se met à réciter le dialogue entre Bardot et Piccoli dans Le Mépris… Je craignais que le porte s’ouvre au moment où Mitterrand arriverait à : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? »… Alors j’ai commencé à parler de tout à fait autre chose. Je reviens à mes parents, qui sont enterrés au cimetière de Jarnac. Mitterrand est ému. Il me dit : « Serge, vous croyez aux forces de l’esprit ? ». Plus ému encore, je lui réponds que oui, j’y crois ! Et Mitterrand se met à pleurer. C’est à ce moment-là que toute son équipe nous rejoint et s’inquiète de le voir comme ça. Mais Mitterrand précise : « Serge m’a dit exactement ce qu’il fallait me dire ». Je pense qu’il avait réalisé qu’il était dans la situation d’un comédien. Un comédien, on ne lui dit jamais comment on joue la scène, mais on cherche à le mettre en condition…

On se souvient que ces « Forces de l’esprit » étaient au centre de son discours lors de ses derniers vœux aux Français…

S. M. : Cela ne m’a évidemment pas échappé. Je me suis rendu à l’Élysée ce jour-là, comme tous les 31 décembre pour l’enregistrement des vœux. Mais Mitterrand n’était pas là. On me dit qu’il est probablement dans ses appartements privés. J’y vais, je frappe à la porte, personne. Je frappe encore et j’entends une voix étranglée qui m’invite à entrer. Mitterrand était au lit, une heure à peine avant d’enregistrer ses vœux. Il était en marcel et caleçon et son corps était celui d’un vieil homme décharné. Il allait vraiment mal. Il me demande d’aller chercher le texte de son allocution, je m’exécute. Il demande de l’aider à se lever, ce que je fais. Et je me suis retrouvé avec les pages de l’allocution entre les dents en train de tenir le président par les bras, c’est une image que je ne suis pas près d’oublier. Et là, il me dit : « L’année prochaine, ce sera un autre président qui présentera ses vœux, mais je serai là avec vous, car je crois aux forces de l’esprit, je ne vous quitterai pas. Vous vous souvenez, Serge, les forces de l’esprit… ». Le souvenir de notre conversation de 1981 était encore vivace. J’avais évidemment les larmes aux yeux. C’est la dernière fois que je le voyais vivant… Je l’ai aidé à s’habiller. J’ai encore l’image de ce vieil homme dans le couloir qui menait au studio, qui se redressait dans un sursaut de dignité à chaque fois qu’un huissier annonçait : « Monsieur le président ». C’était bouleversant, j’étais très fier de lui…

Et sur le plan politique, comment avez-vous traversé les quatorze années de son règne ?

S. M. : J’ai toujours été social-démocrate. Et contrairement à certains, y compris parmi les personnages du film de Nicolas Castro, je n’ai jamais eu le sentiment que Mitterrand avait trahi les attentes de ceux qui avaient voté pour lui. J’ai évidemment été troublé par ce que l’on a appris sur la conduite de Mitterrand à Vichy dans le livre de Pierre Péan. J’en ai fait un film… J’avais d’ailleurs au préalable consacré un premier film au régime de Vichy, Le Piège, d’après Emmanuel Bove, avec André Dussollier, que Mitterrand avait vu. Il m’avait dit que ma description était très fidèle à ce qu’il avait vécu. À cette époque-là, je ne connaissais que l’histoire officielle, je ne savais pas ce que j’ai lu ensuite dans le livre de Péan. Je me souviens d’un déjeuner chez Mitterrand rue de Bièvre, avec Jacques Attali. Il y avait plusieurs convives, parmi lesquels des anciens du réseau de résistance auquel appartenait Mitterrand. Nous avons beaucoup ri. L’un des types avait un accent du sud-ouest, c’était vraiment un gai-luron. Après le déjeuner, je me suis retrouvé dans la rue avec Attali, qui m’a demandé si je savais qui était le type avec l’accent du sud-ouest. Je lui ai dit non. Et Attali m’a appris que j’avais déjeuné en face de Bousquet ! Le chef de la police de Vichy ! Attali est quand même remonté chez Mitterrand pour lui faire quelques remarques. Et il a été accueilli par un glacial : « Attali, vous ne comprenez rien. Ce type nous a sauvé les uns après les autres ». Quelques temps plus tard, j’ai accompagné Mitterrand à l’interview qu’il a donnée à Jean-Pierre Elkabbach à propos de Vichy. Il m’a demandé ce que j’en avais pensé, ajoutant aussitôt : « C’est pour des gens comme vous que j’ai donné cette interview »…

Des lendemains qui chantent ne fait aucune allusion à Vichy, mais épingle Mitterrand sur les écoutes téléphoniques de l’Élysée…

S. M. : J’ai toujours ma carte au P. S. Je suis un type fidèle. Évidemment que tout n’a pas été formidable de bout en bout, mais j’assume d’être resté fidèle à ce que les socialistes au pouvoir ont pu faire.

Vous nous avez dit où vous étiez le 10 mai 1981. Mais étiez-vous de nouveau au siège du P. S. le 21 avril 2002, quand Jospin a été éliminé de la course à l’Élysée…

S. M. : Justement, je n’y étais pas. Le 21 avril 2002, j’étais chez Le Pen ! J’avais consacré plusieurs documentaires à la haine antisémite et j’avais approché Le Pen à cette occasion. Je ne dirai pas que nous avions des liens d’amitié, mais force est de constater que Le Pen aimait bien me parler, tout en sachant que je suis socialiste et juif ! Et j’avais eu l’idée de venir filmer sa réaction à l’annonce des résultats de la présidentielle. À 20 heures, le visage de Le Pen apparaît à l’écran avec celui de Chirac. Tout le monde exulte, à commencer par sa fille Marine… Mais je perçois comme une mélancolie chez Le Pen. Il me dit : « J’ai 74 ans, ça arrive trop tard ! »

Les personnages du film découvrent qu’ils ont dispersé leurs voix… Et vous, pour qui aviez-vous voté, en 2002 ?

S. M. : Jospin, bien évidemment. Je vous l’ai dit, je suis un type fidèle. Et je ne changerai pas de boutique aujourd’hui. J’ai passé l’âge… Je ne m’en vante pas, je le constate. Je sais bien que le monde n’est plus le même que lorsque j’ai fait mon éducation politique et que les questions qui se posent sont parfois un peu différentes. Mais pas fondamentalement…

Des lendemains qui chantent est manifestement en désaccord avec votre façon de voir…

S. M. : J’en suis bien conscient. J’aime ce film, mais très sincèrement, si j’avais dû le tourner, l’angle n’aurait pas été le même. Je n’ai pas vu la Gauche au pouvoir comme la voit Nicolas Castro. Je n’aurais pas usé de l’ironie qui baigne le film. Question de tempérament sans doute. Je n’ai ni l’âge ni le parcours du réalisateur… Mais je suis très sensible à la façon dont est traité le temps qui passe. Et les personnages sont incarnés. J’ai une tendresse particulière pour ceux que jouent Laetitia Casta et André Dussollier. Les scènes entre lui et Sam Karmann, qui joue le rabbin, sont particulièrement inoubliables. Sur le plan formel, rien à redire, le film est très bien fichu. Avec une mention particulière pour la façon dont sont intégrées les interviews puisées dans les archives. L’interview de Mitterrand par Pio Marmaï est une scène d’anthologie !

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION

LE DVD et LE BLU RAY :
Le FILM
Court métrage de Nicolas Castro : Je n’ai pas changé (2012)
Présentation du film
Entretien avec Nicolas Castro
Durée : 94 min
Format : 2.35 : 1
Audio 5.1
En vente à partir du 19 août

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