Actus Couverture du numéro 675 de l'Avant-Scène Cinéma - dossier Georgia d'Arthur Penn

Publié le 16 septembre, 2020 | par @avscci

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Numéro 675 – Georgia d’Arthur Penn

Georgia d’Arthur Penn

Couverture du numéro 675 de l'Avant-Scène Cinéma - dossier Georgia d'Arthur Penn 4ème de couverture du numéro 675 de l'Avant-Scène Cinéma - dossier Georgia d'Arthur Penn

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Dossier Georgia d’Arthur Penn

5 raisons pour lesquelles Georgia doit devenir un classique

Avec Georgia (Four Friends en version originale), Arthur Penn et Steve Tesich mêlent le récit d’une époque, celle des années 1960, au destin de quatre jeunes Américains d’origine modeste dans un film universel et presque mystique sur l’amitié, l’amour, l’entrée dans l’âge adulte, la difficulté de faire des choix et la perte des illusions. Allégorie d’une jeunesse qui n’en finit pas de se chercher dans un monde qui change trop vite, Georgia n’a pas pris une ride. Il est temps de lui donner aujourd’hui la place qu’il mérite : celle d’un chef-d’œuvre.

Georgia fut un film difficile à monter, parce qu’il constituait un spectacle ambitieux et cher (plus de 10 millions de dollars) malgré l’absence de vedettes. La précédente réalisation de Penn, Missouri Breaks, était un film intrinsèquement peu onéreux que seule la présence de Marlon Brando et Jack Nicholson avait transformé en production à gros budget. Georgia fut produit par Filmways Pictures, une société créée pour la télévision. Située en marge d’Hollywood, elle possédait les anciens studios MGM de New York, où fut tourné La Fièvre dans le sang, mais son aventure dans la production cinématographique fut malheureuse. En juin 1981 Filmways présentait Blow Out, de Brian de Palma, qui s’avérait un échec commercial. La sortie de Georgia, en décembre 1981, un an après la fin du tournage, fut une autre catastrophe. Bien reçu par le New York Times qui y voyait un film aussi réussi que Bonnie and Clyde, il fut mal accueilli sur la côte Ouest, en particulier par le Los Angeles Times, et cet échec critique signa l’échec commercial du film. Les pertes de Filmways conduisaient en 1982 à son rachat par Orion Pictures. Georgia fut enterré au fond du catalogue et, malgré la passion qu’il continuait de susciter chez certains spectateurs, sombra quasiment dans l’oubli pendant près de quarante ans. Voici les cinq raisons pour lesquelles Georgia est pourtant l’un des plus grands films de son réalisateur, Arthur Penn.

1. Sous la chronique des années 1960, un film bouleversant sur la jeunesse, l’amour et le destin.

Dix ans avant Georgia, Arthur Penn réalise Alice’s restaurant. Dans ce film, sous leur apparence un peu magique, les hippies sont des mortels comme les autres, des enfants immatures et vulnérables comme l’évoque la magnifique chanson de Joni Mitchell, Songs to Aging Children Come.

Dans Georgia, tous les personnages auxquels cette nouvelle Amérique des années 1960 offre de si belles promesses, sont rattrapés par une réalité qui les dépasse. Arthur Penn filme des jeunes avec empathie, mais ils n’ont ni le discernement ni le pouvoir qu’exigerait leur rêve et c’est ce qui fait l’essentiel de la tension dramatique du film. Parmi les quatre amis qui justifient le titre original, David sera incapable de se soustraire au projet de son père et lui succèdera comme croque-mort, tandis que Tom le séducteur ira au Vietnam et en reviendra avec une famille qu’il faut nourrir. Louie, dont le destin rejoint en cours de film celui des quatre amis d’enfance, possède tout mais il sait que la maladie l’emportera avant qu’il n’ait profité de ses richesses.

Quant aux deux personnages principaux, Danilo et Georgia qui aimeraient participer au bouillonnement politique, artistique des années 1960, ils cherchent pour y parvenir des raccourcis qui ne fonctionnent pas. Et ils passent sans cesse à côté de leur amour, autant que de leur destin. Georgia rêve d’être une nouvelle Isadora Duncan. Elle « entend un déclic » et se rebelle contre le chef d’orchestre de son lycée, participe aux orgies hippies mais n’entreprend rien de concret pour que ses rêves artistiques deviennent réalité. En revanche, elle passe à l’acte pour ce qui est d’être une femme libérée. Elle décide d’offrir sa virginité à celui de ses amis d’enfance qui la prendra, veut un bébé quel que soit le père, dirige les opérations de son propre accouchement, se donne généreusement à l’ami infirme et condamné par la maladie. La poursuite libérée de ses désirs de femme lui apporte une vraie dignité, mais guère plus de bonheur que ses fantasmes inassouvis de danseuse-étoile.

Au lycée, Danilo se dresse contre le recruteur d’une entreprise sidérurgique et invite ses camarades à « inventer leur avenir », mais il laissera passer les occasions de jouer un rôle dans son époque et ne dira oui qu’à des mirages aux conséquences tragiques. Comme l’expliquait Arthur Penn à Michel Ciment en 1982, Danilo est hors de la réalité, pense que le mythe de la mobilité sociale peut être atteint par un riche mariage. Son point de vue se confronte à celui de son père, rude ouvrier sidérurgiste serbe, revenu du rêve américain, qui lui enseigne sans ménagements les vertus du travail et d’une progression lente. La scène où Danilo bifurque sur l’autoroute vers la maison de ses riches futurs beaux-parents, au lieu de suivre l’autocar où il a reconnu un ami d’enfance qui part à une marche antiraciste dans le Mississippi, est peut-être la plus belle métaphore jamais proposée par le cinéma sur les mauvais choix qui définissent une vie. Plus tôt dans le film, la scène où il a refusé de faire l’amour avec Georgia, qui lui offrait sa virginité et dont il sait déjà qu’elle est la femme de sa vie, est un exemple d’occasion manquée comme, là encore, le cinéma en offre peu. « J’en ai assez d’être jeune », s’exclame Georgia, épuisée par cet âge où il faut faire des choix qui nous engagent sans comprendre les engrenages que l’on active. Lorsque Danilo se réveille dans la maison de Tom et voit les images de Neil Armstrong sur la Lune, il ressent une intense émotion et pense à Louie, son ami défunt qui en rêvait. Mais ce succès de l’Amérique est un aboutissement par procuration pour le jeune fils d’immigrant Yougoslave, qui ne restera que spectateur.

2. La combinaison exceptionnelle de deux regards sur l’Amérique, celui d’Arthur Penn et celui de Steve Tesich.

Georgia résulte d’un travail étroit entre Arthur Penn et un auteur au talent aussi immense que le sien, passionné comme lui par le théâtre. À l’époque où le film est réalisé, Steve Tesich vient d’obtenir l’Oscar 1979 du meilleur scénario pour La Bande des quatre. « Même ceux qui voient des défauts dans l’œuvre de Tesich reconnaissent son talent, qui a fait de lui le premier scénariste de ces dernières années à acquérir une réputation égale à celle des réalisateurs et des stars qui dominent traditionnellement le cinéma. », écrit Barney Cohen dans le New York Times en 1982. Le film a pour origine un scénario de Tesich, que celui-ci a retravaillé avec Penn pendant trois mois. L’idée initiale du scénariste était l’histoire de quatre amis, et la dimension politique a été ajoutée par la suite, essentiellement à l’initiative d’Arthur Penn. À cette dualité s’ajoute le fait que le film semble hésiter entre un récit choral, tel que le suggèrent le titre et la très mauvaise bande annonce, et une prépondérance du personnage de Danilo, plus forte dans le montage final que dans le scénario tourné. Pour autant le personnage de Georgia n’est jamais abandonné. Même lorsqu’elle n’est pas au cœur de l’action comme lors du mariage de Danilo, elle est présente. Arthur Penn a déclaré́ à Henri Béhar : « Nous voulions dès le départ qu’elle soit une sorte de lutin, un elfe, qui survole dix ans de vie américaine, jusqu’à ce qu’elle se retrouve engluée dans le réel, à la fin des années 1960, quand tout devient sombre. ». Rares sont les personnages féminins du Nouvel Hollywood traités avec autant de profondeur et d’empathie.

La superposition des propos est la faiblesse de Georgia aux yeux de ceux qui aiment les films ayant un thème unique, mais elle est si subtilement maîtrisée qu’elle apporte, au bout du compte, la singularité du film et son alchimie émotionnelle. Le scénariste était en permanence sur le tournage et le montage, et le projet reste à tous les stades de son évolution l’œuvre des deux hommes. Penn a indiqué dans une interview à Jacques Fieschi qu’après avoir regardé les rushes ensemble, Tesich et lui réécrivaient parfois des passages jusqu’au milieu de la nuit. Quelquefois désorientés, les acteurs avaient du mal à s’abstraire des répliques initialement prévues, apprises pendant trois semaines de répétitions méticuleuses. Cependant le texte qui leur était présenté chaque matin devait être interprété mot à mot, sans possibilité d’amendement par les acteurs. « C’est assez inhabituel car il y a généralement une certaine dose d’improvisation. Mais dans ce film, personne n’a apporté sa contribution aux dialogues pendant les prises. C’était 100% du Steve Tesich. », nous a dit Michael Huddleston qui incarne David.

Même si Tesich deviendra, à travers ses écrits, un analyste de la société américaine, la vision politique développée dans Georgia semble bien provenir en majorité d’Arthur Penn, tant ce film poursuit un questionnement déjà présent dans son œuvre : qu’est-ce qui définit le peuple américain ? (Little Big Man) et surtout, à quoi servent les mouvements émancipateurs qui traversent l’Amérique des années 1960 ? (Alice’s Restaurant). À propos de ce film, en 1971, Arthur Penn déclarait ainsi à Bernard Cohn et Jan Aghed dans Positif : « Je dois d’abord dire que ce qui se passe actuellement aux États-Unis est extrêmement intéressant : la nouvelle génération refuse totalement les valeurs de celle qui l’a précédée. Et ce refus est très justifié, très compréhensible. La question qui se pose est alors celle-ci : quel genre de valeurs voulons-nous et comment allons-nous faire pour y vivre ? C’est une question importante, mais il n’est pas facile d’y répondre. » Et les personnages de Georgia, pas plus que ceux d’Alice’s Restaurant, n’ont de réponse. Ils ne trouveront leur place dans la société qu’après avoir digéré des leçons de sagesse reçues dans la douleur.

Le message d’optimisme d’un Danilo et d’une Georgia devenu maîtres de leur destin à la fin du film montre plus la nécessité des parcours initiatiques en général qu’elle ne fait l’apologie des nouvelles valeurs de l’Amérique. On retrouve fréquemment chez les personnages de Georgia un sentiment de découragement, de dégoût lié à leurs espoirs déçus, qui est peut-être un miroir de l’expérience personnelle de Penn. Dès Le Gaucher, après avoir tourné chacun de ses films, il n ‘avait qu’une envie : quitter le cinéma. Cinéaste de gauche, Penn est obsédé par les obstacles pratiques qui se dressent devant la mise en œuvre des idées les plus généreuses. L’assassinat de Kennedy en est le cas le plus extrême. Dans Georgia, il est traité par la touchante présence de Danilo à un match de football, où il chante la main sur le cœur cet hymne américain qui est pour lui tellement synonyme d’espoir, puis participe dans l’émotion à une minute de silence en signe de deuil du Président défunt.

Si vue d’aujourd’hui la rencontre entre Penn et Tesich est une véritable affiche, si le fait qu’elle ait produit un chef-d’œuvre n’a rien de surprenant, la critique n’y vit pas un événement particulièrement important à l’époque de la sortie de Georgia. Certains critiques de la côte Ouest iront même jusqu’à s’offusquer qu’un tel désastre ait été perpétré par l’addition de gens de talent ! La façon admirable dont le film a vieilli ne peut que leur donner tort.

3. Le rare point de vue autobiographique d’un immigrant qui a grandi dans une ville ouvrière du Middle West.

Parmi les références assumées des deux auteurs figurent deux films d’Elia Kazan, La Fièvre dans le sang pour le point de vue sur la jeunesse et, pour la représentation historique de l’immigration, America, America. Arthur Penn, née dans une famille d’immigrants juifs russes, ayant connu la pauvreté dans son enfance, s’identifie sans peine au personnage de Danilo. Mais tous les lieux de mémoire, toute la tendresse comme toute la tristesse de Georgia proviennent des souvenirs personnels de Steve Tesich.

Dans les années 1950, le héros, Danilo, arrive de Yougoslavie à l’âge de 7 ans en compagnie de sa mère. Il fait connaissance avec son père dans une banlieue industrielle de Chicago. Une situation que Steve Tesich avait vécue quasiment à l’identique, mais après être arrivé aux États-Unis à l’âge de 14 ans. Il était né Stoyan Tesic, en 1942, à Uzice dans l’actuelle Serbie. À son arrivée, il ne parlait pas un mot d’anglais. « J’apprenais la langue en regardant des sitcoms », déclarait-il en 1982 à Barney Cohen pour le New York Times, ajoutant : « Je me demande dans quelle mesure l’histoire que je comprenais correspondait au scénario réel ». Et pourtant Tesich devint très vite un homme de lettres capable d’exceller dans tous les genres de l’écriture : Arthur Penn louait notamment son oreille de dialoguiste, qui lui permet de retrouver fidèlement les mots des conversations des années 1960 pour Georgia. De l’Amérique, il ne connaissait qu’une chose avant d’y débarquer, les étendues sans limites découvertes dans La Chevauchée fantastique, de John Ford. C’est cette Amérique rêvée que l’on retrouve dans les yeux du petit Danilo de Georgia.

Dans une interview à David Letterman, Steve Tesich a expliqué que sa banlieue d’East Chicago, c’étaient jour et nuit des hauts-fourneaux sous un ciel rouge : exactement le décor dans lequel débute Georgia. Depuis la voiture que conduit son père, Danilo aperçoit une vaste usine qui fonctionne dans le vacarme et s’exclame avec enthousiasme : « America ! » Son père répond : « America », mais d’un ton plein de gravité, voire de colère rentrée. Cet échange installe l’un des sujets dominants du film, l’incompréhension entre un fils pour qui l’Amérique est un rêve, et son père ouvrier dans une aciérie pour qui elle est une épreuve. On trouve des variations sur le même thème dans Price, un roman publié en 1982 où le héros découvre l’amour pendant que son père se bat contre un cancer contracté à l’usine, mais aussi dans La Bande des quatre, le premier film scénarisé par Tesich, où le personnage est un jeune homme qui rêve de devenir une star du cyclisme alors que son père est un ancien ouvrier qui se débat dans un commerce minable de voitures d’occasion.

Dans Georgia comme dans La Bande des quatre et dans Price, le héros semble obsédé par l’espoir de voir un jour sourire son père. On peut en déduire que cet espoir était omniprésent chez le jeune Steve Tesich, qui avait brillamment appris l’anglais, qui faisait de bonnes études et qui s’adonnait avec un certain succès à la pratique sportive, mais dont aucun des succès raffinés n’arrivait à chasser le masque de gravité et d’incompréhension sur le visage de son père. Une scène est tournée dans un cimetière, qui est précisément celui où est enterré le père de Steve Tesich : un choix qui confirme cette idée d’un dialogue inachevé avec ce père, que le scénariste a voulu poursuivre à travers le récit et la nostalgie de son film autobiographique. Le moment où ce père si dur gratifie enfin son fils du sourire qu’il espérait tant, alors qu’un bateau va ramener le vieux couple d’immigrants vers l’Europe, constitue l’un des instants de pure beauté de Georgia.

Les récits de Tesich sont profondément enracinés dans ses origines serbes mais aussi dans le territoire américain de sa jeunesse. « J’ignore, disait-il, si je pourrais raconter l’histoire de gens qui vont sur Vénus, mais je suis certain que je pourrais le faire si c’étaient des gens d’East Chicago ». Hélas, si l’origine ouvrière de Steve Tesich était l’une des sources de son talent, elle fut sans doute à l’origine de la brièveté de sa carrière de scénariste. Arthur Penn soulignait qu’Hollywood est un univers de cols blancs où une histoire ancrée chez les cols bleus n’est pas facilement comprise…

4. Un Arthur Penn au sommet de son art.

Lorsqu’Arthur Penn tourne Georgia, il n’a pas tourné depuis cinq ans, mettant un terme à une période de quinze années qui l’avait vu donner neuf films.

Dans Georgia, Penn apporte ce qui caractérise son œuvre depuis ses débuts : un cinéma « physique » avec des personnages très engagés, des montées brutales de la violence, une narration pleine de contrastes avec des calmes avant la tempête et des accélérations spectaculaires, des descriptions très documentées autant que des ellipses brillantes, des instants monstrueux et des moments de pure beauté, des scènes où le visage des comédiens dit tout alternant avec une utilisation subtile de la voix off. Toute cette alchimie narrative est ici combinée avec l’art d’un vieux routier qui domine les contraintes du grand spectacle, dont la maîtrise esthétique s’est forgée à la fois sur les plateaux exigus de la télévision et dans les grands espaces de Little Big Man. Des premiers regards de Danilo sur l’Amérique au départ de ses parents pour l’Europe, en passant par la scène du mariage chez les riches, nombre de tableaux font de Georgia une fresque, mais une fresque où chaque détail apporte la vérité de l’inattendu, comme cet enfant blond, pendant le mariage, qui semble deviner avant tout le monde qu’une tragédie est en train de se nouer.

Georgia est un grand spectacle lyrique, mais là où il y a Arthur Penn il y a toujours du théâtre. Lui qui a dirigé les plus grands fait ici le choix d’un film sans vedette et s’en remet à sa science de la direction d’acteurs, liée à son appartenance historique à l’Actor’s Studio. Le témoignage ci-après des acteurs jouant les « quatre amis » du film – Craig Wasson, Jodi Thelen, Michael Huddleston et Jim Metzler – montre comment Penn installait, sur le tournage, un climat psychologique propice aux « accidents contrôlés ». Il n’est pas exclu qu’il ait rêvé, avec Craig Wasson et Jodi Thelen, de recréer vingt ans après un couple façon Warren Beatty/Natalie Wood mis en vedette par La Fièvre dans le sang, mais l’authenticité même de Georgia rend impossible un tel projet. Ses deux acteurs sont deux enfants du cœur sociologique de l’Amérique profonde, qui sont arrivés à Hollywood presque par accident et ressemblent aux personnages qu’ils incarnent magnifiquement. Ils ne sont pas des stars. Ce coup d’audace qui rend Georgia insensible à l’outrage du temps, est un coup de pied de l’âne à Hollywood, que Penn déteste et qui ne le lui pardonne pas.

L’ensemble du casting, piloté par le vieux complice de Penn, Gene Lasko, est une addition de petits miracles. Les deux pères sont exceptionnels. Celui de Danilo est campé avec humanité par l’acteur d’origine hongroise Miklos Simon : l’exemple du père slave, inflexible et sérieux, projetant sur les siens toute la dureté du monde, mais dont la dignité et l’honnêteté sont irréprochables. Le père de la fiancée milliardaire de Danilo est incarné par le très étonnant James Leo Herlihy dont la présence contribue à̀ rattacher le film à la contre-culture. C’était avant tout un écrivain, à qui l’on doit le roman qui a inspiré́ Macadam Cowboy. Il était un ami de jeunesse d’Arthur Penn, gay comme Tennessee Williams qui lui avait servi de mentor. Dans Georgia, le personnage joué par Herlihy prône les valeurs les plus brutales de l’Amérique tout en vivant une relation incestueuse avec sa fille. C’est un milliardaire despotique et arrogant, par qui l’univers de Georgia basculera dans la violence. Dans Price, le premier roman de Steve Tesich, le héros nourrit une folle passion pour une jeune fille qui vit également une relation incestueuse avec son père : on peut imaginer qu’il s’agit d’un élément autobiographique.

Autre choix brillant, celui de l’épouse du milliardaire, incarnée par Lois Smith, qui campe un personnage tragique d’épouse soumise, dont le visage n’est plus qu’un cri de douleur après que son univers familial a volé en éclats. Son personnage, véritable film dans le film, contribue lui aussi à la richesse de Georgia. Lois Smith faisait partie de la garde rapprochée de Lee Strasberg, le fondateur de l’Actor’s Studio, à qui elle avait été présentée par Elia Kazan qui l’avait faite débuter dans À l’Est d’Eden. Dans Georgia son fils Louie, jeune héritier au destin miné par la maladie (et qui est en quelque sorte le cinquième « ami » de la bande), est incarné de manière bouleversante par Reed Birney. Il a connu une carrière florissante, mais essentiellement au théâtre. Au cinéma, il reste le personnage principal de Mort sur le grill (1985), le deuxième film de Sam Raimi, dont le scénario est cosigné des frères Coen. À signaler aussi Glenne Headly, qui meurt tragiquement dans le film pendant une fête à New York, et qui sera notamment la petite amie de Warren Beatty dans Dick Tracy.

Pour ce film presqu’entièrement tourné en décor naturel, à l’exception de quelques scènes réalisées dans un garage transformé en studio, l’apport d’Arthur Penn est également décisif à travers le choix du chef opérateur Ghislain Cloquet qui avait déjà travaillé avec lui sur Mickey One, l’un de ses films les plus étranges, au noir et blanc kafkaïen. Georgia sera malheureusement le dernier film mis en images par Cloquet, qui décèdera peu de temps avant sa sortie. Mais il aura eu le temps de donner une coloration très particulière à l’image, et plus exactement de faire évoluer celle-ci à mesure que le récit avance dans le temps : les couleurs sont désaturées pour la première partie du récit pour ressembler aux films des années 1950, puis elles deviennent plus chaudes pour se marier avec la bande son psychédélique des épisodes New-Yorkais de la période Hippie.

5. Une bande musicale servant le propos à la fois nostalgique et politique du film.

Difficile de passer à côté de Georgia on My Mind, la chanson qui donne son prénom à l’héroïne du film et son titre à la version française. Pleine de nostalgie et d’amour, cette chanson composée en 1930 par le légendaire Hoagy Carmichael est devenue culte avec l’interprétation de Ray Charles en 1960. Une version ancrée dans le combat pour les droits civiques des Noirs, l’un des thèmes majeurs de la décennie racontée par le film d’Arthur Penn. Ray Charles avait en effet refusé de se produire en Géorgie dans une salle réservée aux Blancs et avait été, en représailles, interdit de scène dans cet État. C’est en signe de protestation qu’il avait ajouté Georgia on My Mind à son répertoire, obtenant un immense succès commercial et, en 1979, les excuses publiques de l’État de Géorgie qui décida d’en faire son hymne.

Autre tube de Ray Charles, Hit the road, Jack accompagne un grand tournant du film, le moment où Danilo et Georgia se rebellent contre le destin tout tracé que leur propose l’émissaire d’un géant de l’acier. Cette scène clé trouve manifestement son origine dans les souvenirs personnels de Steve Tesich, car son premier roman Price, paru en 1982, en comporte une semblable.

Omniprésente, la Symphonie du Nouveau Monde, d’Anton Dvorak, sert de support à une autre scène de rébellion de Georgia, et de leitmotiv à Danilo qui en joue des phrases sur son hautbois ou sa flûte à divers moments du film. L’écart entre le son puissant émis par le dispositif symphonique et le filet plaintif qui sort des instruments à vent de Danilo illustre l’écart entre le rêve américain et sa réalité. L’œuvre de Dvorak est utilisée à la fois pour sa dimension symbolique littérale, et pour la tension dramatique qu’elle apporte dans une histoire montrant les limites du « Nouveau monde ».

Deux chansons parvenues en tête des hit-parades respectivement en 1960 (Shop Around, de Berry Gordy et Smokey Robinson) et 1961 (Blue Moon, dans sa version des Marcels) soulignent que Georgia est aussi, dans sa complexité, un « film de potes ». Blue Moon est également mentionné dans Price.

Enfin c’est la bande originale signée Elisabeth Swados (1951-2016), relativement discrète pendant les deux premiers tiers du film, qui s’impose dans les dernières scènes pour accompagner avec lyrisme et mélancolie l’instant où chaque personnage semble avoir tiré les leçons de son histoire. Elisabeth Swados était à la fois musicienne et femme de lettres. Elle faisait partie de la connexion théâtrale d’Arthur Penn, qui la qualifiait de « merveilleuse ». En 1978 elle marque Broadway en écrivant un spectacle musical sur les adolescents fugueurs, Runaway. Elle passera sa vie à combattre la dépression et devra faire face au suicide de sa mère ainsi qu’à la schizophrénie de son frère. Elle écrira des textes nourris à la fois par son identité lesbienne et juive.

Antoine Sire

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