L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Evénement La Passe-Montagne de Jean-François Stévenin

Publié le 27 avril, 2018 | par @avscci

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Intégrale Jean-François Stévenin

Stévenin, cinéma bohémien

Jean-Francois Stévenin a réalisé trois films : Passe-Montagne en 1978, Double Messieurs en 1986 et Mischka en 2002. Ce sont des souvenirs d’émotion intense, de grâce, pour tous ceux qui les ont vus, à leur sortie ou bien plus tard, les souvenirs d’une voix irremplaçable du cinéma français. En 2018, la nouvelle de leur restauration, sous le contrôle de l’artiste lui-même, et de leur ressortie par Les Acacias et Le Pacte sonne comme un bonheur nouveau, les retrouvailles avec des chefs-d’œuvre familiers.

Stévenin a vécu le cinéma avant de devenir réalisateur. Né en 1944 à Lons-le-Saulnier (le Jura est un futur personnage de son premier film), il commence bien sérieusement pour un aspirant bohémien. HEC, les Hautes Études Commerciales… Mais on est vite rassuré par son sujet de mémoire, l’économie du cinéma. Et très vite, départ à Cuba, expérience de tous les postes de tournage, assistanat sur La Chamade avec l’un des grands mavericks du cinéma français, Alain Cavalier. Comme Samuel Maverick (1803-1870), signataire de la déclaration d’indépendance du Texas, refusait de marquer son bétail au fer rouge, les animaux sans tatouage devinrent en Amérique des mavericks. Et, au XXème siècle, les francs-tireurs du cinéma héritèrent de ce beau nom. Cavalier, Rivette, Truffaut, n’ont pas eu besoin de signer la déclaration d’indépendance du Texas pour le mériter à leur tour et c’est avec eux que Stévenin débute son aventure. Après des apparitions dans L’Enfant sauvage, Une belle fille comme moi, La Nuit américaine, le rôle de l’instituteur de L’Argent de poche (1975) illustre son tempérament et son avenir de cinéaste. Bienveillant, non-conformiste, ami des enfants, ennemi des poseurs de fers rouges. Depuis près de cinquante ans, Stévenin a été acteur dans plus de 160 films, touchant à tous les genres du cinéma français (Rivette, Arcady, Blier, Tavernier, Féret, Thomas, Mazuy, Breillat, Gans, Ramos) avec quelques passages de frontières (Huston, Amelio).

Des mondes nouveaux

C’est en 1978 qu’il débute comme cinéaste. Le Passe-Montagne lui permet de visiter à nouveau son Jura natal. Un professionnel en déplacement, travailleur très ordinaire (Jacques Villeret) croise un garagiste déconnecté des rythmes de la modernité conquérante (Jean-François Stévenin). À force d’être retardé par lui, il rencontre des mondes nouveaux, une amitié imprévue. Ce pas de côté, c’est bien sûr le début de la sagesse. Comme pour les deux films suivants, le buddy road-movie croise la tradition des westerns (grands espaces et humanité fraternelle) et celle de l’errance cassavetienne. Modèles revendiqués par Stévenin, cow-boy mélancolique parfois, mais gourmand souvent. Et toujours avide de rencontres, de paysages et de kilomètres. Villeret, dont le raffinement et la grande culture n’ont pas toujours été connus (les témoignages pourtant ne manquent pas) définit bien l’unité de l’œuvre de Stévenin cinéaste en citant à son propos dans un entretien une lettre écrite par Rimbaud à Izambard : « ...j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin… ». Bohémienneries, Rimbaud invente le mot et les trois films de Stévenin inventent les images.

Conquérants maladroits

Double Messieurs de Jean-François StéveninPresque dix ans plus tard, arrivée chez Stévenin de deux autres caratteristi du cinéma français, Jean-Paul Bonnaire et surtout l’immense Yves Afonso, le Marcel Petigas du Maine Océan de Rozier, hélas disparu en ce début 2018. Un caratterista, selon les dictionnaires italiens, est « un comédien non protagoniste qui interprète des personnages singuliers, caractéristiques ou excentriques ». La récurrence de ces figures chez Stévenin ne tient pas à un goût du bizarre, à une volonté de charge ou de caricature. Elle exprime sa singularité, sa chaleur humaine excluant les froids stéréotypes, les acteurs et actrices fabriqués, attifés pour la montre. Son énergie de cinéaste ne peut se satisfaire d’aucun cliché. Ce ne sont pas les personnalités originales qui sont bizarres pour lui, ce sont les clones, les conventionnels. Le duo maladroitement, très maladroitement, conquérant que Stévenin acteur forme avec Afonso dans Double Messieurs, à la recherche d’un problématique copain d’enfance, le « Kuntch », tombe sur la singularité d’une Carole Bouquet qui bouscule les deux empotés en les écrasant de sa beauté, de son calme, de sa maturité. À la place des jeux d’adolescents attardés, un imprévu : une femme adulte ! Mischka de Jean-François Stévenin

Un éveil permanent

Enfin, dans le dernier film, Mischka, les caratteristi se multiplient. Leur festival est dominé par « le gros ours », « le vieil ours » Mischka, enveloppé dans le peignoir de bain mal fermé d’un Jean-Paul Roussillon abandonné sur le bord de la route des vacances par un couple en crise, justement Yves Afonso et sa fuyante épouse, interprétée par Claire Stévenin, épouse du cinéaste. Sur le chemin du « gros Mischka », les autres acteurs principaux s’appellent Salomé… Stévenin, Pierre… Stévenin et, dans un rôle furtif, Robinson… Stévenin. S’y associent Rona Hartner (bohémienne comme le cinéaste) et d’autres mavericks, Patrick Grandperret, Elisabeth Depardieu, Roger Knobelpiess. Et l’ami de Stévenin, l’idole, le préféré, Johnny Hallyday en personne, pour qui quelques minutes sur l’écran suffisent à être inoubliable.

Yann Dedet, un fidèle de la maison Truffaut, comme Stévenin, a monté ses deux premiers films et a témoigné dans un livre récent, Le Point de vue du lapin (Édition P.O.L., 2017), de la précision dans le travail mêlée à la totale liberté artistique du Jurassien funambule. Car on n’aura rien dit sur Stévenin si on oublie, en ayant parlé déjà de son sens du paysage, de la route, et de la figure humaine, si on oublie donc son sens exceptionnel, sa pratique particulière du montage. Terriblement méticuleux et professionnel (bohémien ne veut dire en aucun cas amateur), Stévenin qui, avant et pendant le tournage, n’improvise pas mais suit la poésie de ses intuitions, sublime tout au moment de monter. Ni tête-à-queue ni coq-à-l’âne dans son libre récit, mais bien des raccords poétiques, des enchaînements imprévus, des ruptures de rythmes savamment calculées. Et à l’intérieur même des séquences, des dialogues par exemple, des ellipses microscopiques, de quelques secondes, qui suffisent à maintenir le regard du spectateur et à donner aux films une rythmique en éveil permanent. Stévenin, c’est le Style, en trois films.

René Marx

Intégrale Jean-François Stévenin de ses trois films restaurés en 4K en salles à partir du 18 avril 2018.

 

 

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