L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

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Critiques de films Affiche de The Revenant d'Alejandro Gonzalez Inarritu

Publié le 21 février, 2016 | par @avscci

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Critique The revenant d’Alejandro González Iñárritu

L’homme qui a vu l’ours

Dans l’Amérique des pionniers, des chasseurs blancs s’apprêtent à lever le camp à la suite d’une partie de chasse dans une nature sauvage et encore très hostile, lorsqu’un des trappeurs est attaqué par un grizzly qui sent sa progéniture menacée. Le combat est inégal. Le fauve furieux s’acharne sans relâche sur sa proie impuissante. L’homme se défend tant bien que mal contre la bête qui lui arrache une partie de la peau avec une facilité déconcertante et une sauvagerie terrifiante. Le pachyderme monstrueux joue avec son corps comme un gamin manipulant une poupée de chiffon, puis revient à la charge pour lui porter le coup de grâce. Mais l’homme écorché vif n’a pas encore rendu son dernier souffle et deux de ses compagnons sont chargés de veiller sur lui jusqu’à sa mort annoncée et de creuser sa sépulture. Sa fin étant de toute évidence imminente, l’un de ses « anges gardiens » convainc l’autre de l’aider à s’en débarrasser au plus vite, afin de pouvoir échapper aux multiples dangers qui les menacent. Ils le dépouillent et éliminent l’unique témoin de leur forfaiture : le fils que leur « protégé » a eu avec une Indienne. Mais celui qu’ils ont laissé pour mort possède une force de survie peu commune que nourrit sa soif de vengeance…

En raconter davantage constituerait un crime de lèse-spectateurs. Comme son titre l’indique sans ambiguïté, The Revenant est la chronique d’une résurrection. C’est aussi la reconstitution d’une période de l’histoire américaine à laquelle le cinéma hollywoodien a essentiellement consacré des westerns classiques qui se réduisent le plus souvent à des violents règlements de comptes, entre colons et Indiens, voire entre shérif et hors-la-loi, sous le regard impuissant d’une cavalerie qui arrive généralement trop tard, comme dans les albums de Lucky Luke. On y entrevoit des êtres frustres que leur contact avec la nature a relégués au stade de créatures primaires et qui sont essentiellement motivés par leur souci d’échapper à ce milieu hostile en se laissant guider par leur instinct. Avec le temps, le cinéma a tout de même glissé un peu d’humanisme dans son manichéisme en montrant qu’au-delà du Bien et du Mal, l’Amérique des pionniers n’était pas le cadre d’un affrontement binaire entre la civilisation et la barbarie et que la situation véritable était infiniment plus compliquée. Le pays que montre The Revenant est une terre en proie à la sauvagerie des origines qui renvoie l’être humain à une condition quasiment préhistorique. Dès lors, il y est davantage question de survivre que de vivre et la parole est de peu de poids face aux actes.

Alejandro Gonzalez Inarritu sur le tournage de The Revenant

Dès son premier long métrage, Amours chiennes, en l’an 2000, le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu s’est attaché à mettre en scène des récits éclatés et à relier des personnages entre eux en portant à son paroxysme l’art du film choral. Quitte à flirter parfois avec l’esbroufe, en réduisant la vie de ses protagonistes en miettes artistiquement composées. Il disposait pour cela d’un partenaire de choix en la personne du scénariste Guillermo Arriaga. Lorsque les deux hommes ont décidé de mettre un terme à leur collaboration au lendemain de leur troisième film ensemble, Babel, le réalisateur a persévéré dans la même voie avec Biutiful, écrit cette fois par un tandem composé d’Armando Bo et Nicolás Giacobone. C’est d’ailleurs avec eux, auxquels est venu s’adjoindre Alexander Dinelaris, qu’il a obtenu l’ultime consécration l’an dernier pour Birdman. Au lendemain de cette suprême validation de ses choix, sous la forme des trois Oscars les plus prestigieux, l’avenir artistique d’Iñárritu semblait tracé une fois pour toutes. Moins d’un an après, The Revenant révèle un nouveau metteur en scène qui brouille une nouvelle fois les cartes, en transgressant les codes du western traditionnel.

S’il fallait pitcher ce film, on pourrait y discerner l’héritage croisé de Danse avec les loups et de Délivrance. Un jeu de survie qui doit autant au western classique des origines, celui des grands espaces chers à Anthony Mann et du lyrisme qu’affectionnait King Vidor, qu’à certains jeux vidéo où le joueur doit s’en sortir par tous les moyens dans un défi contre la console. Seul contre tous. The Revenant est la chronique d’une résurrection, celle d’un homme qui revient d’entre les morts et n’a donc plus rien à perdre. Mais la particularité du film réside dans sa surenchère permanente et sa façon de nourrir constamment le romanesque. C’est un véritable parcours du combattant auquel se trouve confronté le revenant du titre que campe un Leonardo di Caprio comme on ne l’a jamais vu jusqu’alors, en lice pour le premier Oscar d’une prodigieuse carrière toute entière vouée à la surenchère et au dépassement. Une performance d’autant plus remarquable que son rôle est pour l’essentiel muet et puissamment physique. L’explication de sa prouesse dramatique réside sans doute en partie dans les secrets d’un tournage de neuf mois au cours duquel l’acteur n’a jamais été ménagé par son metteur en scène. Au point que la légende s’en est emparée et qu’il est aujourd’hui difficile de démêler ce qui appartient à la direction d’acteurs de ce qui relève sans doute pour l’essentiel du marketing voire de la campagne d’intoxication organisée qui mène à la consécration hollywoodienne. Mais qu’importe que l’acteur ait vraiment dévoré des abats à même la bête, qu’il ait réellement été malmené par l’ours et que le réalisateur l’ait exposé sciemment à des conditions de tournage extrêmes. Seul le résultat compte et il est vraiment époustouflant. À aucun moment, Iñárritu ne semble s’être reposé sur son budget pharaonique de cent trente-cinq millions de dollars. Sinon peut-être pour prendre son temps et perfectionner le moindre détail de son film. Ce qu’il reconstitue, c’est une contrée sauvage qui ne mérite pas vraiment encore le nom de civilisation et vit sous la loi du talion, à défaut de maîtriser encore les subtilités de cette démocratie exemplaire que s’apprêtait à célébrer Alexis de Tocqueville.

Leonardi Di Caprio dans The Revenant d'Alejandro Gonzalez Inarritu

The Revenant est une fresque splendide qui assume une ambition artistique peu commune dans un cinéma américain pris en otage par le numérique et les effets spéciaux. À travers les clairs obscurs ciselés par le chef opérateur Emmanuel Lubezki, émerge l’influence de ce courant pictural baptisé luminisme qui considérait que l’éclairage naturel du Nouveau Monde manifestait la présence des forces occultes à travers la représentation de paysages semblables à ceux des origines. Sa puissance réside dans sa capacité à montrer la difficile naissance d’une nation où rien n’est encore (bien ou mal) acquis, en transcendant ce raccourci éculé qui consiste dans bon nombre de westerns classiques à opposer des conquérants valeureux qui incarnent le progrès, face à des sauvages acculés à prendre les armes pour défendre leur terre menacée par ces envahisseurs, quitte à périr en martyrs. Dans The Revenant, la situation est infiniment plus compliquée, les bons et les méchants n’étant pas définis par leurs origines mais par leurs réactions face aux circonstances. On ne discerne ni angélisme ni condamnation dans le regard que porte Iñárritu sur les Indiens. Pas question pour lui de définir des généralités, comme ce fut trop longtemps l’usage dans ce cinéma, d’abord prompt à accabler les Peaux-Rouges, avant de les dépeindre en victimes, comme mû par une mauvaise conscience collective. Ici, la réalité est nettement plus complexe et infiniment moins manichéenne. Sur le plan narratif, on se trouve quelque part entre Le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper et les récits de voyage de Henry David Thoreau, dans une nature hostile qui nourrira plus tard la littérature de Jack London. Tous les protagonistes sont guidés en premier lieu par leur instinct de survie, y compris le félon qu’incarne un Tom Hardy réduit ici à la portion congrue par le scénario. C’est même sans doute leur seul véritable point commun et ce qui confère au film d’Iñárritu cette puissance universelle dont témoignent les plus grands monuments hollywoodiens. C’est par la grande porte que The Revenant entre dans l’histoire du cinéma américain. Comme une évidence implacable et terrassante.

Jean-Philippe Guerand

Réal. : Alejandro González Iñárritu. Scn. : Alejandro González Iñárritu et Mark. L Smith, d’après Le Revenant de Michael Punke. Dir. Phot. : Emmanuel Lubezki. Mus.: Ryuichi Sakamoto et Alva Noto. Mont. : Stephen Mirrione. Déc. : Jack Fisk. Cost. : Jacqueline West.
Int. : Leonardo di Caprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson, Will Pouter. Prod. : Arnon Milchan, Alejandro González Iñárritu , Mary Parent, Keith Redmon et James W. Skotchdopole pour New Regency, Anonymous Content, M Productions et Appian Way.
Dist. : Twentieth Century Fox. Durée : 2h 36. Sortie France : 24 février 2016.

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