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Critiques de films Affiche du film Loving de Jeff Nichols

Publié le 20 janvier, 2017 | par @avscci

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Critique – Loving de Jeff Nichols

Défense d’aimer

Devenu en quatre films l’un des cinéastes américains majeurs de sa génération, Jeff Nichols s’attache ici à la romance d’un homme blanc et d’une femme noire dans l’Amérique de 1958. Cette histoire authentique s’inscrit dans le contexte du combat pour les droits civiques et l’égalité raciale qui coûta la vie à tant de martyrs dont le pasteur Martin Luther King, mais aboutit une décennie plus tard à déclarer anticonstitutionnelle la loi scélérate qui interdisait le mariage aux couples mixtes. C’est pourtant à la pureté de la romance incriminée que s’intéresse en premier lieu le réalisateur de Mud qui puise son inspiration dans un documentaire de sa coproductrice, Nancy Buirski, intitulé prosaïquement The Loving Story. Richard et Mildred sont contrariés en tant que couple par la société dont ils avaient cru pouvoir s’extraire sans malice. Parce que leur passion naturelle emporte tout sur son passage et s’impose par son innocence. Ne dit-on pas que les amoureux sont seuls au monde ? Ceux-là semblaient en tout cas prédestinés par leur patronyme conjugal : Loving, adjectif qui désigne précisément l’acte d’aimer. Rarement, un titre aura incarné une dualité aussi miraculeuse.

Bien qu’il puise son inspiration dans un fait divers authentique, Loving n’est pas le film à thèse engagé qu’aurait pu impliquer son sujet. C’est une magnifique histoire d’amour que Jeff Nichols filme avec empathie et sans artifices. Parce que pour cet homme et cette femme, il n’y a plus que l’autre qui existe. Jusqu’au moment où la caméra recule pour dévoiler le décor : la Virginie ségrégationniste de la fin des années 50 où il ne fait pas bon frayer avec l’autre sexe s’il n’est pas de la même couleur. Près d’un siècle après la guerre de Sécession, les préjugés ont la peau dure et le combat pour l’égalité des races est loin d’être gagné. Les descendants des esclaves subissent une sorte d’Apartheid qui ne dit pas son nom. Ce film généreux vient nous le rappeler et prend aujourd’hui une toute autre signification. Lorsqu’il a été présenté en compétition au dernier festival de Cannes, Barack Obama incarnait l’avènement d’une Amérique moderne à laquelle il ne manquait plus que d’élire à la charge suprême une présidente. Neuf mois plus tard, le contexte a radicalement changé et le film s’inscrit dans un paradigme fort différent, en pointant un obscurantisme qui semble redevenu d’actualité avec l’accession au pouvoir du très décomplexé Donald Trump. Du coup, cette œuvre généreuse devient malgré elle a posteriori une mise en garde citoyenne. Fils prodigue de Kazan, Capra et Spielberg, Jeff Nichols s’inscrit dans la meilleure tradition d’un cinéma américain idéaliste qui refuse l’esbroufe et les effets de mode.

Joel Edgerton et Ruth Negga dans Loving de Jeff Nichols

Bien malin qui pourrait classer le réalisateur de Loving dans une catégorie particulière. Il a d’abord été considéré hâtivement comme un émule de Terrence Malick, en raison de sa fascination pour la nature, de son goût d’un irrationnel proche du mysticisme, et sans doute aussi pour avoir confié l’un des rôles principaux de Mud au jeune Tye Sheridan révélé par The Tree of Life. Le réalisateur consacré par son deuxième film, Take Shelter, a brouillé les pistes avec Midnight Special, ode de science-fiction à la paternité d’une audace étonnante. Loving renoue avec une longue tradition humaniste qu’illustra naguère le trop oublié Robert Mulligan, chantre des grands sentiments et de l’Amérique chère à Mark Twain. Nichols s’y défend d’adopter la position du prêcheur ou du donneur de leçons. Il rejoint en cela cette maxime édictée par John Ford selon laquelle il convenait de laisser les postiers se charger de délivrer les messages, mais que ce n’était pas la vocation première du cinéma. La puissance de Loving réside précisément dans cette distance que son réalisateur adopte vis-à-vis de l’histoire qu’il raconte, dans un contexte où le cinéma américain n’aime rien tant que de prévenir le spectateur que « ceci est une histoire vraie », quitte à montrer les véritables protagonistes au générique de fin, et au risque de scier la branche sur laquelle il était posé, sous l’effet d’un réel à double tranchant. Nichols choisit quant à lui de ne pas s’appesantir outre mesure et préfère s’en remettre à la puissance de son sujet.

Une histoire d’amour réussie repose avant tout sur l’alchimie de ses protagonistes. Loving doit ainsi beaucoup au couple formé par Ruth Negga, actrice éthiopienne aussi délicate que délicieuse, et Joel Edgerton, à qui Nichols avait déjà confié l’un des rôles principaux de Midnight Special. Comme pour le tester. Ce n’est pas faire insulte à ce dernier que de constater qu’il s’impose davantage par sa force tranquille que par un pouvoir de séduction qui transgresse les canons en usage chez les jeunes premiers hollywoodiens. Son personnage joue d’ailleurs de sa puissance réconfortante et d’une certaine rugosité. À lui le rôle protecteur, à elle la finesse. Loving est moins une œuvre engagée et militante que le portrait d’une Amérique en proie à ses vieux démons dont les événements récents prouvent à quel point ils n’ont toujours pas été exorcisés. Le propos de Nichols ne consiste pourtant en aucun cas à s’engager dans ce combat d’un autre âge, mais juste à se faire le chroniqueur impressionniste d’une romance contrariée qui va dépasser les strictes limites de l’intimité.

Jeff Nichols sur le tournage de Loving

Loin de se mettre en colère, comme tant d’autres cinéastes auraient choisi de le faire dans un esprit de dénonciation, Jeff Nichols dépeint une Virginie rurale qui semble un peu hors du monde. C’est ce territoire de l’Amérique dite profonde qui va devenir le théâtre d’un combat judiciaire acharné autour de deux êtres qui n’aspirent qu’à s’aimer. Par la douceur de sa mise en scène et sa façon de s’attarder sur les visages en gros plan, la mise en scène refuse de laisser ses protagonistes pris en otage par une cause qui leur échappe et les dépasse. La révélation finale du verdict constitue d’ailleurs un modèle magistral du genre. Aux antipodes des films de procès et d’effets de manches chers à Otto Preminger et Norman Jewison. Le contexte historique ne devient dès lors qu’une sorte d’épiphénomène de cette histoire d’amour plus forte que la société qui prétend la réprouver et l’interdire. Parce que chez Jeff Nichols, les sentiments sont toujours les plus forts et que ce sont eux qui triomphent et nous submergent d’une émotion naturelle. Dès lors, le discours socio-politique ne constitue qu’une option facultative et secondaire.

Jean-Philippe Guerand

Réal. : Jeff Nichols. Scn. : Jeff Nichols, d’après The Loving Story de Nancy Buirski.
Dir. Phot. : Adam Stone. Mus. : David Wingo. Mont. : Julie Monroe. Déc. : Chad Keith. Cost. : Erin Benach.
Int. : Joel Edgerton, Ruth Negga, Michael Shannon, Nick Kroll, Marton Csokas.
Prod. : Nancy Buirski, Sarah Green, Colin Firth et Ged Doherty pour Gig Beach Films Raindog Films.
Dist. : Mars Films. Durée : 2h03. Sortie France : 15 février 2017.

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