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Publié le 13 mai, 2015 | par @avscci

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Critique La tête haute d’Emmanuelle Bercot

Un film d’ouverture

Il y a de cela un an, Emmanuelle Bercot confirmait sa place dans la galerie de la nouvelle génération des cinéastes français(es) avec Elle s’en va, chronique et portrait de femme centré autour de la star Catherine Deneuve – un film auquel nous avions consacré notre numéro de mai 2014. Bercot revient en ce mois de mai 2015 en créant une énorme surprise par sa sélection en ouverture du Festival de Cannes. Si ce choix semble manifester un changement de politique de la part du festival, le film signe surtout la promotion de la cinéaste parmi les auteurs français de premier plan. La Tête haute est en effet, et de loin, son film le plus ambitieux et le plus réussi. On peut sans doute le considérer comme l’un des événements de l’année dans le cinéma français.

PAR LAURENT AKNIN

Sur le papier, le projet du film n’a pourtant rien de vraiment neuf ni de très enthousiasmant, même s’il dénote une réelle ambition. Il s’agit de suivre le parcours judiciaire d’un jeune garçon délinquant, sur une période de dix années, depuis sa première convocation chez un juge à l’âge de sept ans jusqu’à l’aube de sa majorité. Le film semble ainsi se placer dans une lignée qui, pour le meilleur parfois, décrit les rouages d’une machine administrative et judiciaire de manière semi documentaire. Les exemples les plus connus sont bien sûr L.627 de Bertrand Tavernier ou le plus récent Polisse de Maïwenn (au scénario duquel Emmanuelle Bercot collabora). Le monde de l’enfance délinquante, des juges pour enfants, des centres éducatifs n’a par contre que très peu été exploré – il faut remonter à Chiens perdus sans collier, une mauvaise adaptation par Jean Delannoy, avec Jean Gabin dans le rôle du juge, d’un roman généreux (dans un esprit chrétien et paternaliste) de Gilbert Cesbron, en 1955.

emanuelle bercot

Or même si elle s’appuie à l’évidence sur des faits éprouvés, sur un scénario très solidement documenté et sur l’utilisation pour des seconds rôles de comédiens non professionnels, mais qui à l’évidence respirent l’authenticité, Emmanuelle Bercot ne glisse pas dans la fiction documentaire ou dans le documentaire « fictionalisé », selon l’angle par lequel on veut prendre ce concept. La Tête haute est avant tout un film de fiction, et même un formidable film d’aventure humaine. Le héros principal, si on peut l’appeler ainsi, est donc un jeune ado violent, multirécidiviste (vols de voiture principalement), qui semble promis à un destin tout tracé fait d’enfermements en série, de plus en plus sévères. Autour de lui gravitent les personnages qui constituent son seul univers : une mère infantile et irresponsable, des éducateurs dont certains finissent par craquer face à lui, et surtout une juge inflexible et intelligente, jouée par Catherine Deneuve, impériale en charge de la justice, proche d’une figure de divinité matriarcale.

La Tête haute est tout sauf un film à thèse, et s’il en plaide une, c’est sans doute uniquement le rappel de la nécessité et de l’utilité des structures de centres éducatifs pour jeunes délinquants, en montrant l’incroyable patience et le dévouement (non exempt d’autorité et de stricte fermeté) des éducateurs. À ce titre, la séquence de la « lettre de motivation » (des heures pour faire écrire une lettre de quelques lignes) est proprement anthologique. Le « gamin » est le plus souvent insupportable, destructeur, « incurable » au premier abord. Les éducateurs sont souvent à bout, les juges se savent faillibles, perdus. Toute l’institution semble savoir que l’énorme dispositif mis en place ne produira que très peu de résultat, mais tous continuent pour, par exemple, en « tirer » un d’affaire – peut-être celui-ci.

Car le film de Bercot, et c’est la plus grande surprise, est fondamentalement optimiste. La cinéaste prend le parti et le pari de la réussite de l’éducation, de la possibilité pour un jeune pour qui a priori tout semble perdu d’avance de, comme dit le titre, relever la tête et marcher finalement en levant les yeux. Pour ce faire, elle semble toujours adopter la bonne distance et le bon point de vue. Sa mise en scène, ample et précise, refuse tout effet de style par trop ostensible ; elle est presque transparente – ce qui est souvent le plus difficile à obtenir – afin de laisser la plus grande place possible aux personnages et leur permettre d’exister et de s’exprimer.

La Tete haute

La Tête haute, surtout, ne serait rien sans ses comédiens. Deneuve, bien sûr, domine son sujet. Sara Forestier (la mère), et Benoît Magimel dans le rôle d’un éducateur dont la vie s’effondre tandis que celle de son « jeune » s’affirme, sont impeccables. Mais la révélation vient de la part de ce jeune acteur inconnu, Rod Paradot, tout simplement extraordinaire. Rarement aura-t-on vu une telle précision et une telle maturité de jeu de la part d’un comédien quasiment débutant. Littéralement, on ne voit que lui, ou plutôt le personnage qu’il incarne, avec son intelligence masquée, ses crises de violence, son désespoir et sa renaissance progressive et chaotique. Beaucoup feront sans doute le parallèle avec la révélation de Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents Coups – et Bercot semble elle-même s’amuser par avance de la comparaison, en glissant un private joke à ce sujet dans la plaidoirie d’un avocat. Mais cette comparaison serait à la fois facile et vaine, tant les deux films et les deux comédiens révèlent un caractère et un tempérament différents. Paradot porte en tout cas le film sur ses épaules, soutenu par des comédiens chevronnés qui semblent presque puiser en lui une forme d’inspiration. Le film nous offre d’assister progressivement à une métamorphose. Nous observons, dans sa lente évolution, grâce à un scénario remarquablement construit, et au jeu du jeune comédien, incroyablement précis et subtil, une sorte d’animal sauvage se transformer en un tout jeune adulte régénéré sortant « la tête haute » du Palais de justice. Emmanuelle Bercot a de plus l’intelligence de laisser la fin ouverte. On ne saura rien, même si on peut l’imaginer, du destin du jeune homme. Le sujet du film n’est que ces dix années passées pour le pire et le meilleur dans les institutions judiciaires et éducatives. C’est en fait Catherine Deneuve, la juge qui, précisément, prend sa retraite au même moment, qui résume le mieux tout le film : « Quel parcours… ! ». Rarement un film « d’ouverture » n’aura aussi bien porté ce titre.

Laurent Aknin

Réal. : Emmanuelle Bercot. Scn. : Emmanuelle Bercot, Marcia Romano. Phot. : Guillaume Schiffman.
Avec Catherine Deneuve, Rod Paradot, Benoît Magimel, Sara Forestier.
Dist. : Wild Bunch. Durée : 2h00. Sortie France : 13 mai 2015.

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