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Critiques de films L'île aux chiens de Wes Anderson

Publié le 2 mai, 2018 | par @avscci

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Critique – L’Île aux chiens, de Wes Anderson

Loyal canin

L’Île aux chiens marque le retour de Wes Anderson au cinéma d’animation presque dix ans après le succès de Fantastic Mr Fox. Cette fois encore, il propose un récit d’aventures romanesque et loufoque dans lequel il met son célèbre sens de la mise en scène au service de marionnettes animées image par image. Ici, plus de renards, mais des chiens persécutés par un maire qui leur voue une haine féroce, et décide de les exiler sur une île voisine servant de décharge publique. L’occasion pour le réalisateur de proposer une fable joyeuse et débridée tout en abordant allégoriquement, mais sans équivoque, la désinformation de masse, la recherche du profit et le choix arbitraire d’un bouc émissaire. Une œuvre complexe et engagée qui lui a valu l’un des plus prestigieux prix du dernier Festival de Berlin, celui de la mise en scène.

C’est donc dans un contexte sombre et pessimiste de dystopie politique que s’ouvre L’Île aux chiens, neuvième long métrage de Wes Anderson : le maire est corrompu, les citoyens sont manipulés, et seul Atari, un jeune garçon de douze ans, est prêt à courir tous les dangers pour retrouver son chien Spots, et venir en aide aux centaines d’autres chiens déportés. Entre le contexte répressif du monde des humains et l’imagerie concentrationnaire et brutale de l’île, le réalisateur dresse le portrait sans fard d’une société aveugle et déshumanisée, qui n’est plus capable de reconnaître une injustice quand elle en voit une. On est même frappé par la noirceur de ces premières scènes d’exposition presque oppressantes, et rappelant métaphoriquement les pires heures du passé comme de l’époque contemporaine.

Heureusement, on reste malgré tout dans un film de Wes Anderson, avec ce petit décalage caractéristique qui offre à la fois une distance et une touche d’humour aux situations les plus désespérées. Et clairement, le réalisateur cherche à s’amuser malgré tout, proposant un formidable récit d’aventures romanesque et survitaminé, où les chiens (pour changer) ont le premier rôle. Il truffe ainsi son film de clins d’œil et de références, formant un Japon alternatif, ludique et inventif, qui tient probablement plus d’Anderson lui-même que d’Akira Kurosawa et Hokusai, ses inspirations revendiquées. Comme une synthèse réussie entre les différentes références collectées puis digérées par le réalisateur.

Le scénario s’est quant à lui écrit au fil des conversations de Wes Anderson avec ses complices Roman Coppola (réalisateur), Jason Schwartzman (acteur et scénariste) et Kunichi Nomura (acteur), ce qui explique vraisemblablement le fourmillement d’idées et l’exubérance d’un récit qui se permet toutes les audaces : allers et retours dans le temps, apartés, intrigues parallèles, digressions… Cela fuse dans tous les sens, comme un feu d’artifice permanent qui va à son propre rythme effréné, quitte parfois à encombrer la narration au détriment du récit lui-même. Le spectateur est en effet comme noyé sous les informations visuelles et scénaristiques, ce qui lui donne l’impression de ne pas profiter pleinement de l’incroyable richesse du film.

Cela peut sembler paradoxal de reprocher à un film d’être trop brillant, mais rien d’étonnant quand on connaît le perfectionnisme à outrance de Wes Anderson. L’Île aux chiens a ainsi à la fois les qualités propres au reste de son œuvre : style inimitable, inventivité exubérante, foisonnement de détails, composition ultra-précise des plans, et les défauts inhérents à ces qualités, à commencer par une construction si sophistiquée qu’elle ne laisse pas toujours la place à la magie et à l’émotion.

Toutefois, il faut reconnaître la grande réussite visuelle du film et la virtuosité de sa mise en scène qui dynamite toutes les idées reçues sur le cinéma d’animation, qui ne serait justement pas un art de la mise en scène. Ne se préoccupant pas de ces guerres de chapelles, Wes Anderson porte le même soin particulier à ses plans que lorsqu’il travaille en prise de vue continue. Il privilégie ainsi le grand angle, la symétrie, et des images ultra composées, souvent filmées en vue aérienne. Chaque séquence est également très découpée afin de multiplier les informations à l’écran, surtout dans les scènes d’action.

On est également frappé par l’expressivité des marionnettes qui confirme l’extrême précision de l’animation. Même pour les chiens, rien n’est laissé au hasard : la démarche, les grognements, les frémissements et la texture des poils… Chacun a une physionomie particulière, une personnalité qui s’exprime à la fois à l’écran et dans le choix minutieux des voix, un casting Cinq étoiles de célébrités qui jouent le jeu du doublage, de Bryan Cranston à Bill Muray en version originale, de Vincent Lindon à Mathieu Amalric en version française.

Mais là où Anderson frappe le plus fort, c’est probablement dans la portée politique de son récit. On a beau être au Japon, dans un avenir proche, il ne fait guère de doute que L’Île aux chiens parle bien de notre époque, et lorgne très largement du côté de son pays natal. On croise en effet un homme politique obsessionnel qui utilise la désinformation massive pour endormir la population, cherche à expulser les étrangers (la jeune Tracy qui se bat pour la vérité), élimine les opposants politiques (le professeur Watanabe), et utilise toute une population comme bouc émissaire. Sans oublier les autres thèmes abordés comme la question de l’eugénisme, la déportation, la maltraitance animale ou encore l’emprisonnement arbitraire.

Heureusement, l’amitié et la solidarité sont aussi au cœur du film, et Wes Anderson en profite pour proposer un véritable hymne à la tolérance et à la désobéissance civique. Ce faisant, il situe vraiment son film au croisement du divertissement, du thriller engagé et du récit initiatique audacieux et satirique. L’occasion de rappeler qu’animation et sujets graves font décidément un excellent ménage, permettant d’avoir recours à l’allégorie en apparence la plus innocente. Ou encore, comme ici, de faire passer des idées pessimistes et critiques, et donc subversives, sur un ton léger et joyeux qui ne peut qu’en renforcer la portée.

Car L’Île aux chiens est aussi exactement ce dont il a l’air : un divertissement romanesque et loufoque s’adressant au plus grand nombre. Or comment peut-on résister à une jolie fable sur un petit garçon à la recherche de son chien ?

Marie-Pauline Mollaret

Isle of Dogs. Réal. et scén. : Wes Anderson. Phot. : Tristan Oliver. Dir. anim. : Mark Waring. Mus. : Alexandre Desplat. Prod. : Wes Anderson, Scott Rudin, Steven Rales, Jeremy Dawson. Dist. : Twentieth Century Fox. Voix anglaises : Bryan Cranston, Koyu Rankin, Edward Norton, Liev Schreiber, Greta Gerwig, Bill Murray, Jeff Goldblum, Bob Balaban, Scarlett Johansson, Courtney B. Vance, Kunichi Nomura. Voix françaises : Vincent Lindon, Romain Duris, Hippolyte Girardot, Mathieu Amalric, Yvan Attal, Daniel Auteuil, Greta Gerwig, Isabelle Huppert, Louis Garrel, Léa Seydoux, Nicolas Saada, Jean-Pierre Léaud. Durée : 1h41. Sortie France : 11 avril 2018.

 

 

 

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