L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 14 mai, 2014 | par @avscci

Critique – Comment j’ai détesté les maths d’Olivier Peyron

Avis de tempête sous des crânes

Il a beau sortir de plus en plus de documentaires sur grand écran chaque semaine, trop peu d’entre eux témoignent d’un véritable point de vue, ni surtout d’une ambition cinématographique digne de ce nom. Ces deux qualités fondamentales sont pourtant à l’affiche de Comment j’ai détesté les maths, oeuvre aussi vertueuse qu’ambitieuse qui s’interroge sur une phobie largement partagée.

PAR JEAN-PHILIPPE GUERAND

Derrière ce titre anodin qui pourrait être celui d’une comédie d’apprentissage adolescente se cache en fait un film gigogne fondé sur un axiome élémentaire : cette matière est impopulaire parce qu’elle est mal enseignée. C’est en fait qu’elle a été dénaturée. Olivier Peyon tend son micro à des mathématiciens, des vrais, c’est-à-dire pas des professeurs de collège ou de lycée contraints d’inscrire leur enseignement dans un cadre pédagogique rébarbatif qui ne reflète pas cette substantifique moelle chère à Rabelais. On pénètre peu à peu dans les arcanes d’un univers fascinant qui évoque celui dépeint par Ron Howard en 2001 dans Un homme d’exception à travers le personnage campé par Russell Crowe. À en croire qu’au même titre que la pratique des échecs, les maths peuvent parfois mener à la folie. Cette science que l’académie Nobel a exclue de ses prix est couronnée par la médaille Fields, un trophée qu’a obtenu Cédric Villani dans une indifférence à peu près générale en 2010, alors même que les Français trustent avec les Américains une suprématie incontestée dans cette discipline, parfois jugée ingrate à force de véhiculer des clichés infondés. Pour comprendre ce monde à part, il suffit de voir cet espiègle savant Cosinus se présenter à cette remise des prix solennelle… en chaussettes.

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© Haut et Court

Interview après interview, Olivier Peyon dissipe un malentendu et surtout élucide un mystère bien gardé. Les mathématiques pures dissimulent d’innombrables applications qui les élèvent au rang de science fondamentale. Le nerf de la guerre économique, le voici, à travers des formules complexes et des algorithmes qui ne dictent rien moins que la marche de notre monde. Dans un univers régi par l’informatique, c’est une véritable dictature invisible qui a tissé sa toile, sous couvert de faciliter la vie et de rendre notre quotidien plus facile et plus agréable. Mais, au bout de cette logique implacable, il y a la crise financière due à la mondialisation d’un système défaillant régi par quelques formules énigmatiques. La preuve en est incarnée dans le film par un irréductible dissident qui a réussi à échapper au marasme et dont les clients ont vu leurs revenus monter en flèche alors même que l’économie capitaliste vacillait sur ses bases et ruinait de petits épargnants et de modestes emprunteurs, victimes… d’un algorithme.

Deux univers s’opposent dans ce film : celui des purs esprits mathématiques passionnés par leur science, au point de la considérer parfois comme un art poétique, et celui des marchands du temple qui ont dévoyé leurs formules pour conquérir le monde, dans une course effrénée contre le profit. La démonstration n’est jamais didactique. Les perspectives qu’elle ouvre s’avèrent, en revanche, abyssales. On croyait que c’était l’argent qui menait le monde. On découvre que c’est avec des algorithmes que jonglent les apprentis sorciers de la finance et qu’il suffit d’un faux mouvement pour que ce fragile édifice s’effondre et entraîne une partie de l’humanité à sa perte. D’où l’importance de ménager des garde-fous, en l’occurrence de grands esprits mus par leur seule science, à l’instar de George Papanicolaou, professeur de Stanford tiraillé entre sa passion pour les mathématiques pures, qu’il enseigne à des bataillons de traders, et ses origines familiales qui se trouvent en Grèce, c’est-à-dire dans l’un des pays les plus durement frappés par la crise financière.

Le documentaire est aujourd’hui une discipline fourre-tout dont on a le sentiment qu’elle a fini par s’abstraire parfois de toute méthodologie, certains projets reposant davantage sur de simples déclarations d’intention que sur une démonstration digne de ce nom. Comment j’ai détesté les maths témoigne au contraire d’une rigueur dialectique aux antipodes du sempiternel cours magistral à l’usage des seuls initiés. « Plus j’avançais, plus ce que je découvrais me semblait vertigineux et plus la tâche me semblait immense », confesse a posteriori le réalisateur Olivier Peyon qui a choisi de prendre son sujet à bras-le-corps, quitte à se hasarder parfois sur des chemins de traverse pour mieux appréhender son sujet. Il refuse par ailleurs tout manichéisme réducteur et préfère se laisse guider par ses témoins, à l’instar de Jim Simons, puissant philanthrope américain qui a pallié les défaillances de l’enseignement des mathématiques au sein même du système éducatif, tout en militant pour l’informatisation à outrance des marchés financiers, à travers une invention diabolique, le trading haute fréquence, qui exclut peu à peu le cerveau humain de ces pratiques occultes. Ce monde est en effet régi par des règles qui échappent au commun des mortels, mais provoquent régulièrement des conséquences dévastatrices. Du coup, le titre du film, Comment j’ai détesté les maths prend tout son sens, en désignant un microcosme infiniment plus complexe que le cadre scolaire où les crânes sont en proie à de violentes tempêtes. Au bout du compte, Peyon a touché son but. Sa démonstration est magistrale. ■

JEAN-PHILIPPE GUERAND

Réal. : Olivier Peyon. Scén. : Olivier Peyon et Amandine Escoffier. Phot. : Alexis Kavyrchine. Mus. : Nicolas Kuhn et Olivier Peyon. Prod. : Haut et Court Distribution, Zadig Films, Arte France Cinéma et le CNDP.
Durée : 1h43. Sortie France : 27 novembre 2013.

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