Evénement Compte rendu : 43e Festival du film court en plein air de Grenoble, du 30 juin au 4 juillet 2020 Par Sylvain ANGIBOUST

Publié le 27 juillet, 2020 | par @avscci

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43e Festival du film court en plein air de Grenoble

Depuis 1978 le Festival de court-métrage en plein air organisé par la Cinémathèque de Grenoble propose, comme son nom l’indique, des séances gratuites en extérieur, sur écran géant. Comme tant d’autres évènements, le festival a cette année été contraint de revoir son organisation en raison de la crise sanitaire, quitte à faire mentir son nom : l’édition 2020 a eu lieu en ligne, chacun·e chez soi, mais pour la bonne cause.

Les spectateurs et spectatrices ont participé au festival depuis chez elleux, grâce à plusieurs plateformes.

L’inauguration s’est faite sur Henri, la vidéothèque en ligne de la Cinémathèque française, avec la diffusion du court-métrage documentaire Deux festivals à Grenoble (1974) : la réalisatrice égyptienne Atiat El Anoudi y captait sur le vif l’ambiance à la fois studieuse et festive du 3e Festival international du film de court-métrage, organisé à Grenoble après l’arrêt des Journées internationales du film de court-métrage de Tours. Une manifestation qui deviendra quelques années plus tard l’actuel Festival du film court en plein air. Un document précieux.

Toujours pour respecter la distanciation physique, les rencontres avec les réalisateurs et réalisatrices des films en compétitions ont eu lieu sur une application de vidéoconférence et retransmises en direct sur Facebook. La soirée de clôture a été diffusée sur YouTube.

D’autres évènements du festival ont abordé les moyens de communication virtuels et la créativité à domicile : un atelier consacré à l’évolution du cinéma au contact des technologies numériques (de YouTube à TikTok, du jeu vidéo au téléphone portable), et les masterclasses de deux cinéphiles exerçant sur YouTube : Lucie Bellet (alias Amazing Lucy) et François Theurel (Le Fossoyeur de Films).

Les court-métrages en compétition étaient quand à eux visibles sur le site de la Cinémathèque de Grenoble : de nouveaux films étaient mis en ligne chaque jour, en suivant le programme du festival, et restaient visibles pour une durée de 48 heures, ce qui constitue un plus par rapport aux séances publiques traditionnelles.

Parmi les films en compétition, deux court-métrage d’animation résonnaient de façon étonnante avec la récente période de confinement. Emtpy places de Geoffroy de Crécy nous donne à voir des formes colorées en mouvement qui se révèlent progressivement être des objets et des machines abandonnées, prises dans un mouvement perpétuel et sans but. La mélancolie qui se dégage de ces espaces vides pourtant doués d’une vie propre nous rappelle que le monde peut très bien continuer d’exister sans les humains. Tête de linotte ! de Gaspar Chabaud est une histoire d’école à la maison qui ne manquera pas de rappeler les souvenirs aux parents qui se sont improvisé enseignant·e·s : une mère essaie d’y faire comprendre à son fils un problème mathématique, du type plomberie. Une situation quotidienne que le réalisateur illustre de façon humoristique, en dessinant au pied de la lettre les explications confuses de la maman.

Autre film d’animation, Chloé Van Herzeele d’Anne-Sophie Girault et Clémence Bouchereau nous fait explorer une étrange cinémathèque underground (qui se situe en effet sous terre, dans les catacombes de Paris). Chloé, le personnage titre, y stocke des bobines de pellicules en train de s’autodétruire. À mesure que l’on s’enfonce sous terre, nos sens vacillent : la lumière disparait, des bruits étranges se font entendre… Cinéphilie rime ici avec folie et la « consommation » de films devient littérale. Le caractère éphémère du support cinématographique (les pellicules vinaigrées) trouve son équivalent dans la technique utilisée par les deux réalisatrices : du sable animé, dont la texture granuleuse rappelle (un peu comme l’écran d’épingle) celle des anciennes pellicules.

Je serai parmi les amandiers de Marie Le Floc'h

Plus ancré dans la réalité, Je Serai parmi les amandiers de Marie Le Floc’h a été doublement récompensé par les jurys du festival : Prix spécial du jury et Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma (en partenariat avec L’Avant-scène cinéma, qui offre un abonnement d’un an à la lauréate). Le film aborde la question de l’immigration, avec cette famille syrienne sur le point d’obtenir un titre de séjour en Europe ; mais il s’agit plus profondément d’une histoire de couple, celle d’une femme qui doit choisir entre deux formes de liberté (quitter un mari qu’elle n’aime plus ou quitter son pays d’origine) et assumer les répercussions de ce choix sur ses proches.

Double récompense également pour Un adieu de Mathilde Profit (Prix Unifrance et Mention du Jury), chronique de l’arrivée à Paris d’une étudiante provinciale, que son père accompagne pour le déménagement. Le premier appartement, c’est l’entrée dans le monde des adultes, l’adieu à l’enfance, à la province et à la famille. L’approche de la séparation amène la fille et son père à partager une intimité dont ils n’ont pas l’habitude, à se retrouver par-delà leurs différences (il est ouvrier, elle sera artiste et bénéficie d’opportunités qu’il n’a jamais eues). Les deux personnages sont rapprochés physiquement par l’étroitesse des décors (l’habitacle d’une camionnette, une chambre de bonne), mais aussi émotionnellement, par leurs confidences. La situation est simple mais développée avec tendresse et finesse, préservant les non-dits, par exemple autour de la mère, absente à l’image mais présente dans les conversations.

Les liens familiaux, il en est encore question dans Mother’s d’Hippolyte Leibovici (Prix du Public), documentaire qui nous emmène dans les loges d’un spectacle de drag queens, observant avec pudeur ces hommes se maquiller de façon extravagante pour échapper à « la laideur et l’ennui ». Les drags sont à la fois face à elles-mêmes (omniprésence des miroirs) et en relation avec leurs camarades, avec lesquelles elles parlent de tout et de rien, alternent blagues et aveux douloureux ; comme dans une famille. La plus âgée du groupe est une figure maternelle un peu philosophe, qui partage son expérience et son courage avec les plus jeunes. La conversation tourne autour de la relation de chacune à sa mère biologique : comment un fils peut-il annoncer à sa mère, non seulement son homosexualité mais son goût du travestissement ? Une angoisse que seule l’amour et la confiance sont capables d’apaiser.

D’autres drag queens font leur show dans Beauty Boys de Florent Gouelou, fiction assez convenue mais où l’énergie des interprètes et la tendresse des situations emporte le morceau.

Les deux principaux prix du festival ont cette année été remis à des films d’animation. La coupe Juliet Berto (en hommage à l’actrice et réalisatrice originaire de Grenoble) récompense chaque année un film pour son engagement politique : elle a été remise (virtuellement) à Machini de Frank Mukunday et Tétshim. Les deux réalisateurs congolais dénoncent la prédation des ressources minières de leur pays par les grandes entreprises occidentales. L’exploitation de la nature se double d’une exploitation des travailleurs, qui grattent le sol dans des conditions difficiles : en réalisant leurs figures animées avec de petits morceaux de pierre, les deux réalisateurs soulignent cette proximité entre la terre et les hommes.

Physique de la tristesse de Théodore Ushev - Grand Prix du Festival du film court en plein air de Grenoble

Le Grand Prix du festival, enfin, a récompensé l’ambitieux Physique de la tristesse de Théodore Ushev, une réflexion sur la mémoire et l’identité, qui croise l’histoire du 20e siècle (la Guerre froide) et la mythologie (le Minotaure et son labyrinthe, qui semble dicter au film sa structure éclatée, pleine de détours et de digression). Le récit est porté par une voix off très bien écrite mais aussi parfois redondante et didactique ; les images peintes sont par contre d’une grande beauté, figuratives mais à la lisière de l’abstraction (tâches de couleurs, effets de matière et flous de mouvement dans lesquels on sent la main de l’artiste).

Terminons ce bref panorama du festival – forcément très incomplet au vu de la variété de la sélection – par le remarquable Degas et moi, d’Arnaud des Pallières, cinéaste déjà bien connu pour ses courts, ses long-métrages et ses documentaires. Il signe ici un double portrait d’artiste, celui du peintre Degas et de l’acteur Michael Lonsdale qui lui prête sa triste figure. Lorsque l’acteur en costume d’époque évolue dans le Paris d’aujourd’hui, deux mondes se rencontrent : le début du 20e siècle fusionne avec notre 21e siècle et Degas avec Lonsdale, les considérations sur la vieillesse de l’artiste s’appliquant aussi bien au peintre qu’à l’acteur. Degas, mort en 1917, a connu la naissance du cinéma et est filmé à la manière d’un film muet (intertitres, image tremblotante). On voit aussi l’artiste, plus jeune, dessiner les danseuses de l’opéra Garnier : dans ces scènes, Degas a les traits de Bastien Vivès (dessinateur de BD, auteur de l’album Polina, justement consacré à la danse). Produit par l’Opéra de Paris, Degas et moi n’a rien d’hagiographique. Des Pallières ne cache ni l’antisémitisme de Degas ni son intérêt un brin gênant pour les très jeunes filles. Degas et moi n’a rien d’un biopic, c’est une œuvre polyphonique qui montre l’artiste à plusieurs âges de son existence et donne aussi la parole à une de ses modèles, qui apporte un autre point de vue sur l’œuvre.

Rendez-vous est pris pour l’année prochaine, avec une 44e édition dont on espère qu’elle se déroulera de façon plus conforme à la tradition. Pour patienter une sélection de films de cette année sera projetée (en plein air !) au Musée Dauphinois de Grenoble le 12 août 2020.

Palmarès du 43e Festival du film court en plein air de Grenoble

https://www.cinemathequedegrenoble.fr/festival/palmares/

 

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