L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 12 octobre, 2015 | par @avscci

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38ème Festival du Film Court en Plein Air de Grenoble

Il a été beaucoup question, durant le festival et sa préparation, de l’« avalanche » de films venus du monde entier : en une année, le nombre de films envoyés au festival a triplé, passant de 1100 à 3500, rendant particulièrement ardu le travail des sélectionneurs. On ne se plaindra pas de cette vitalité de la production de courts-métrages, pas plus que de l’ouverture internationale du festival de Grenoble, mais le véritable problème réside dans la qualité des films : la démocratisation de la prise de vue numérique (on ne filme plus avec une pellicule couteuse mais avec un appareil photo ou son Smartphone), et la facilité des procédures d’inscription (via des plateformes de visionnage en ligne) permet à chacun d’envoyer son travail en festival, au point que certains films d’un amateurisme désarmant parasitent le travail des professionnels.

Face à ce déluge, les programmateurs s’interrogent : faut-il faire payer les inscriptions en espérant décourager les amateurs, au risque de précariser encore plus le secteur déjà difficilement rentable du court-métrage ? Ou alors multiplier les comités de sélection et les sections parallèles ? Les festivals doivent plus largement réfléchir à de nouvelles façons de montrer les œuvres et de faire se rencontrer les films et leur public. En attendant les résultats de cette réflexion de fond, la Cinémathèque de Grenoble a cette année encore multiplié les séances : projections hors les murs, cartes blanches, séances de minuit, séances de compétition plus longues, augmentation des séances hors-compétition, création d’une compétition jeune public…

Festival de Grenoble - Somewhere Down the Line - Julien Regnard

Les 69 films sélectionnés sur 3500 constituaient donc la crème de la production, une qualité reconnue par les jurys qui ont rendu un palmarès varié là où, les deux années précédentes, seul un petit nombre de films (par ailleurs excellents) se partageait toutes les récompenses. Le Grand prix a été attribué au film d’animation Somewhere Down the Line de Julien Regnard, qui résume l’existence d’un homme à ses trajets en voiture. La métaphore est facile (le chemin de la vie, avec ses croisements, ses rencontres et ses sorties de route) mais le graphisme et l’animation sont très réussis. Parmi les films d’animation, notre préférence allait plutôt à Port Nasty de Rob Zywietz (qui a reçu les mentions spéciales du jury international et du jury presse) : un jeune garçon, appelons-le Ismaël ou Jim Hawkins, fait l’expérience violente de sa première chasse à la baleine, entouré de vieux marins menaçants. Le sacrifice de la baleine fait écho à la perte de l’innocence de l’adolescent, dans une nuit perpétuelle et oppressante, dont la dureté est rendue par l’emploi de seulement trois couleurs, bleu sombre, noir et blanc, le rouge sang étant étrangement laissé à l’écart.

Festival de Grenoble - Port Nasty - Rob Zywietz

Pour la poésie, il fallait plutôt aller chercher du côté de Straight Line, film-ballet inventif tourné dans les rues de New-York (Prix du jury jeune) et surtout de Mur, le splendide premier court d’Andra Tevy (Mention spéciale du jury international et prix uniFrance) : un soir de réveillon, une femme fait le ménage dans un gymnase lorsque la neige se met à tomber à l’intérieur du bâtiment, transformant le mur d’escalade en montagne à gravir. Né de la passion de sa réalisatrice pour l’escalade, le film est une allégorie drôle et élégante du dépassement de soi, dont la dimension sociale est présente mais jamais appuyée. Evitant la cocasserie facile vers laquelle aurait pu tendre son histoire, la réalisatrice a fait le choix d’une mise en scène légèrement distanciée (plans long, cadres fixes parfaitement composés) qui rappelle le cinéma de Kaurismaki (la comédienne Evelyne Didi, qui tient le rôle principal, a d’ailleurs tourné plusieurs fois avec le Finlandais). Cette douceur fait glisser le film vers un onirisme subtil, renforcé par un important travail sur les couleurs (nombreuses nuances de bleu et de vert) et les textures (la neige cotonneuse, la fausse pierre granuleuse des prises du mur, filmée en très gros plan).

Festival de Grenoble - Mur - Andra Tevy

Tout au long du festival, les membres du jury international sont allés à la rencontre des festivaliers, participant à des tables rondes, des masters class (pour le grand chef opérateur Renato Berta), proposant des sélections de films (sur le jeune cinéma roumain, par Mihai Mitrica, créateur du festival d’animation Anim’Est) ainsi que leurs propres œuvres. Le cinéaste américain Peter Friedman a ainsi présenté son excellent long-métrage documentaire Mana, Le Pouvoir Des Choses : un tour du monde de la spiritualité, au travers de divers lieux et objets rituels. L’ampleur du projet et la beauté de certaines images rappellent les documentaires lyriques de Godfrey Reggio (Koyaanisqatsi) ou Ron Fricke (Samsara), mais l’approche de Friedman et de son co-réalisateur Roger Manley est plus factuelle, centrée sur l’humain plutôt que sur le paysage. Le film impressionne par l’ampleur de sa vision du sacré, qui va des formes traditionnelles (temples anciens, forêt magique) à des cultes autrement plus surprenants (hommage à Elvis Presley à Graceland, culte de l’argent à Wall Street…).

Comme chaque année, le festival a croulé sous les court-métrages « engagés » (contre la guerre, la misère, les frontières…). Le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe de l’Est sont le théâtre privilégié de ces drames souvent moralisateur et dont les faiblesses d’écriture et de mise en scène ne rendent pas justice à leur sujet. Le cinéma n’a pas vocation à être le reflet de la misère du monde, surtout le mauvais cinéma. Ave Maria de Basil Khalil (prix du scénario) a au moins le mérite de jouer la carte de l’humour : en Palestine occupée, un soir de Chabbat, une famille juive traditionnaliste se retrouve coincée dans un couvent catholique tenu par d’austères nonnes arabes ; l’occasion pour le cinéaste de confronter les interdits de chacun et d’en souligner l’absurdité. Politique et cinéma ne sont (heureusement) pas contradictoires, comme le montre Samsung Galaxy de Romain Champalune, qui témoigne de façon très documentée de l’emprise de la firme coréenne sur tous les aspects de la vie quotidienne des habitants du pays. Le réalisateur a choisi la forme du diaporama commenté, à mi-chemin entre l’enquête journalistique (factuelle) et la fiction à la première personne (intime et ironique).

Festival de Grenoble - Territoire - Vincent Paronnaud

D’autres réussites n’ont pas trouvé le chemin du palmarès, à commencer par Mademoiselle, réalisé par le comédien Guillaume Gouix. Un court-métrage qui doit beaucoup à l’interprétation de Céline Salette, comme toujours magnifique dans le rôle d’une femme qui, avec l’âge, commence à douter de son pouvoir de séduction. Une remise en cause renforcée par situation du personnage, lesbienne dans une société dominée par les hommes hétérosexuels. Territoire, réalisé en prise de vue réelle par le dessinateur Vincent Paronnaud (par ailleurs co-réalisateur avec Marjane Satrapi des long-métrages Persepolis et Poulet aux prunes) avait de quoi ravir les amateurs de cinéma de genre : une course-poursuite montagnarde entre un berger taciturne et des monstres issus d’expérimentations militaires. En seulement trente minutes, Territoire est une version dégraissée de films d’horreur-action comme Predator et Dog Soldiers, sans dialogues ni moments de pause. Sa principale qualité est surtout d’inscrire le genre, habituellement anglo-saxon, dans un contexte proprement français, à la fois géographique (les Pyrénées, superbement filmées dans la brume), culturel (les diverses légendes autour du loup) et historique (le début des années 50 et le spectre de la Guerre d’Algérie). En suivant à ce point les codes du genre, Paronnaud prend aussi le risque de décevoir son spectateur qui, exercé par la vision de tant de films similaires, pardonne d’autant moins les quelques faiblesses, en particulier techniques (une scène de poursuite découpée à la vas-vite, le maquillage peu convaincant des monstres), d’une œuvre par ailleurs très ambitieuse.

Festival de Grenoble - AZURITE - Maud Garnier

Le meilleur pour la fin : Azurite de Maud Garnier se déroule dans l’atelier d’un peintre du 17ème siècle et décrit avec une précision passionnante les techniques artistiques de l’époque, la préparation des toiles et surtout la fabrication des couleurs, entourée d’une aura de mystère. La fille du peintre, personnage principal, est l’héritière du talent de son père et refuse de se voir cantonnée par la société à des tâches subalternes : le film pose ainsi la question de la filiation et celle, toujours actuelle, de la place de la femme. Surtout, le film montre la passion anime l’artiste, la puissance parfois destructrice du besoin de créer, d’apprendre et de se perfectionner. Film sur le secret et le savoir, Azurite a été récompensé du Prix de la presse, doté entre autre d’un abonnement à L’Avant-scène cinéma, que la réalisatrice recevra durant un an. Bonne lecture !

SYLVAIN ANGIBOUST

Remerciements à la Cinémathèque de Grenoble et à toute l’équipe du Festival.

Le palmarès complet du festival
http://www.cinemathequedegrenoble.fr/actualites/festival/palmares-2015-3228.html

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