L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Portrait Portrait Rutger Hauer

Publié le 25 septembre, 2019 | par @avscci

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Portrait – Rutger Hauer, le viking du futur

Rutger Hauer est donc mort en 2019, triste clin d’œil à son rôle emblématique dans Blade Runner (1982), film de science-fiction qui se déroulait à cette date. Le film de Ridley Scott est un des sommets de la carrière de l’acteur néerlandais, carrière dont il faut bien reconnaître que les quinze premières années (de Turkish délices en 1973 à Hitcher en 1986) ont été artistement plus marquantes que les trente qui suivirent, durant lesquelles Rutger Hauer a pourtant enchaîné plus de cent rôles. Sa carrière s’est déroulée en trois actes : une starification immédiate aux Pays-Bas, une carrière américaine d’abord ambitieuse, puis vouée au cinéma d’exploitation, avec ponctuellement des œuvres plus atypiques.

Fils d’acteurs de théâtre, Rutger Hauer ne se destinait ni aux planches ni au cinéma. Il a un caractère rebelle et aime l’aventure : il s’engage dans la marine à 15 ans et, même célèbre, conserve un mode de vie bohème (il traverse l’Europe en van pour rejoindre le tournage en Italie de Ladyhawke, un mode de déplacement plutôt inattendu de la part d’une vedette). Son désintérêt pour la célébrité peut expliquer sa reconversion dans les films de vidéoclub au tournant des années 1990 : il gagnait sa vie en faisant des films, s’amusait visiblement à jouer les méchants, mais le résultat final semblait peu lui importer, peut-être plus intéressé par ses engagements humanitaires (pour l’écologie et la lutte contre le sida).

Il étudie finalement le théâtre, passe quelques années dans une troupe itinérante, et connaît un succès fulgurant dès son premier rôle à l’écran : à l’âge de 25 ans, il est engagé pour tenir le rôle-titre de la série télévisée Floris, une aventure médiévale tout public, sur le modèle d’Ivanhoe avec Roger Moore en Angleterre et de Thierry le Fronde en France. Bien loin des personnages ambigus qu’interprètera Hauer la suite, le chevalier Floris de Rosemond est noble, courageux, et protège la veuve et l’orphelin. Le succès de la série dépasse les frontières des Pays-Bas et, quelques années plus tard, Hauer reprend le rôle dans de nouveaux épisodes tournés cette fois-ci pour le marché allemand.

Hauer/Verhoeven/Soeteman

On doit le succès populaire de Floris à trois hommes, qui jouent durant les années 1970 un rôle central dans le renouveau du cinéma néerlandais : l’acteur Rutger Hauer, le réalisateur Paul Verhoeven et le scénariste Gerard Soeteman.1 Soeteman écrit tous les films de Verhoeven jusqu’à La Chair et le sang (1985) et Rutger Hauer en est l’interprète régulier. Les trois hommes sont à cette époque des alter egos, dont chaque collaboration est un coup de boutoir, toujours couronné de succès, contre l’ordre cinématographique établi. Le premier film du trio (le deuxième pour Verhoeven et Soeteman) est le plus éloigné possible des aventures historiques de Floris : Turkish délices est un drame dans l’air du temps, proche des mélodrames trash de Fassbinder, des provocations de Marco Ferreri ou du Bertrand Blier des Valseuses. Cheveux longs et pénis au vent, Hauer a tout d’un Gérard Depardieu batave : il est le représentant d’une jeunesse révoltée, dont le charme canaille transparait même dans les scènes les plus scabreuses. Il est aussi l’incarnation parfaite de cette puissance virile que les films de Verhoeven n’ont de cesse de déconstruire : « Rutger est un acteur d’une très grande puissance, pas toujours très bon, mais très beau. »2 « Le fait de faire tant de films ensemble prouve qu’il existait quelque chose de spécial entre nous. C’était une relation d’amour, mais pas sexuelle. Cela ressemblait plutôt au couple Fellini-Mastroianni. Rutger exprimait, à cette époque, les sentiments de mon âge de même qu’il retranscrivait ma façon de voir les choses, ma philosophie. »3

Après le triomphe scandaleux de Turkish délices, Verhoeven, Soeteman et Hauer s’attaquent sans tabous au film historique. Dans Katie Tippel (1975), qui se déroule durant la révolution industrielle, Hauer se transforme en dandy mielleux, séducteur opportuniste, qui prend l’héroïne du film pour maîtresse, avant de l’abandonner pour faire un mariage d’argent. Moins provoquant en apparence, Soldiers of Orange (1977) est une fresque consacrée à la Résistance qui consacre Rutger Hauer en héros national, dont le personnage a l’honneur de rencontrer la reine Wilhelmina. Trois ans plus tard, Spetters rend compte de la popularité de Rutger Hauer : il interprète un champion de motocross arrogant, adulé par la jeunesse. C’est aussi un personnage secondaire, comme si l’acteur était devenu trop gros pour le cinéma néerlandais et celui de Verhoeven, qui se doit de lui faire une petite place dans son film mais doit aussi apprendre à travailler sans lui (les rôles principaux de Spetters sont tenus par de jeunes inconnus).

Nous sommes en 1980 et Rutger Hauer est à un premier pic de sa carrière. Il a des rôles importants aux Pays-Bas (dans la fresque historique Max Haavelar de Fons Rademaker [1976], le polar Grijpstra & De Gier de Wim Verstappen [1979] ou dans L’Année du cancer [Herbert Curiel, 1975], douloureuse histoire de couple dans la lignée de Turkish délices). Il a commencé à tourner à l’étranger, chez le Belge André Delvaux (Femme entre chien et loup, 1979) ou l’Américain Ralph Nelson (un second rôle de colon sud-africain face à Sidney Poitier dans Le Vent de la violence, 1975). Son rôle dans Soldiers of Orange lui a permis d’être remarqué à Hollywood et il enchaîne plusieurs films américains au casting prestigieux : Les Faucons de la nuit (Bruce Malmuth, 1981) face à Sylvester Stallone, Blade Runner, Eureka (Nicolas Roeg, 1983) avec Gene Hackman, Osterman week-end (Sam Peckinpah, 1983) avec Burt Lancaster, John Hurt et Denis Hopper.

Il ne tournera plus aux Pays-Bas pendant presque trente ans, y revenant seulement en 2009 à l’occasion de Dazzle (Oogverblindend, Cyrus Frisch), dans lequel on n’entend que sa voix au téléphone. Il interprètera ensuite de grandes figures nationales aussi diverses que le peintre Pieter Bruegel l’Ancien (Bruegel, le moulin et la croix, Lech Majewski, 2011), le père de la poétesse et militante antiraciste sudafricaine Ingrid Jonker (2011) et l’homme d’affaire Alfred Heineken (De Heineken ontvoering, 2011, qui raconte l’enlèvement du magnat de la bière).4

Les retrouvailles et la rupture avec Verhoeven auront lieu en 1985 avec un film hors-normes, La Chair et le Sang, superproduction à mi-chemin entre le Moyen-âge barbare et les ors de la Renaissance, à mi-chemin également entre l’Europe et Hollywood (le film est financé par des capitaux américains mais sa sauvagerie et son amoralité « européennes » lui valent un échec financier prévisible aux États-Unis). Un tournage difficile, durant lequel Verhoeven et son interprète sont constamment en conflit : « [Rutger] ne semblait plus convaincu qu’un Hollandais ou un Américain pouvaient faire aussi bien qu’un Américain et, pire encore, il était persuadé qu’il en savait plus que moi sur la question. Il était devenu incontrôlable, ce qui fait que le résultat définitif est bien différent de ce que je voulais faire. »5 « Notre amitié en a considérablement souffert. Il a fallu entre dix ou quinze ans pour qu’elle reprenne forme. Quand nous sommes tous les deux à Los Angeles, il arrive que nous dînions tous les quatre, avec nos épouses, mais pas davantage. »6

Chevalier américain / chevalier européen

Le rôle de Martin dans La Chair et le Sang fut sans doute le plus complexe de la carrière de Rutger Hauer, celui qui présentait le plus de facettes contradictoires, en tension : c’est un guerrier, un mercenaire sans pitié, mais il se rêve gentilhomme, prend le contrôle d’un château dans lequel il organise une microsociété utopique qui singe les manières de la noblesse ; il est à la fois manipulateur et idéaliste, viole une adolescente avant de tomber follement amoureux d’elle.

Tourné juste avant La Chair et le Sang, Ladyhawke de Richard Donner, autre film médiéval, constitue son exact opposé et marque la rupture avec Verhoeven et les Pays-Bas au profit d’Hollywood. Ladyhawke se déroule dans la lumineuse campagne italienne et La Chair et le Sang sous le ciel lourd des Flandres (bien qu’il ait été tourné en Espagne). Le premier est un conte, une histoire d’amour magique (Hauer est un chevalier maudit, qui se transforme en loup la nuit, amoureux d’une princesse métamorphosée en faucon le jour), le second une plongée hyperréaliste dans une période historique trouble. Les personnages de Navarre (Ladyhawke) et de Martin (La Chair et le Sang) s’opposent point à point : le chevalier errant et solitaire contre le chef de bande, l’amoureux transi / le jouisseur paillard, le noble respectueux de ses ancêtres / le guerrier anarchiste, sans passé ni avenir. Navarre est un héros d’évidence plus lisse, sorti d’un film hollywoodien des années 1950. Rutger Hauer lui apporte sa prestance mais semble aussi figé dans une imagerie romantique qui ne lui convient pas complètement. Verhoeven : « Rutger pensait que le rôle principal de Ladyhawke serait un tremplin pour lui en Amérique par son côté romantique et sain et ferait de lui une star. Et le voilà qui enchaîne sur un autre film médiéval avec un rôle à l’opposé du précédent […] Il se trouvait en porte-à-faux, construisant son image d’une part, la détruisant de l’autre. Dans sa tête il y avait une confusion d’images qui le rendait schizophrène. De plus, Rutger est un être entier, quand il se lance dans une aventure cinématographique, il se donne jusqu’au bout. Il ne savait pas où tout cela allait le mener, quelles en seraient les conséquences. »7

Les rôles européens de Rutger Hauer sont réalistes : ses personnages sont inscrits dans un cadre social, politique, historique, concret et précis. À Hollywood au contraire, l’acteur est accompagné d’une aura de mystère. Le bon vivant des films de Verhoeven devient un individu solitaire et mystérieux (à l’exception d’Osterman week-end, où il est marié et invite ses amis chez lui) : l’écologiste radical d’Une race à part (Philippe Mora, 1984), vit seul dans la nature avec les animaux, l’autostoppeur fantomatique d’Hitcher n’a pas d’identité et son personnage de Blade Runner n’est même pas humain. Pour les Américains, Rutger Hauer possède cette étrangeté de l’étranger, qui se répercute sur ses rôles.

Ladyhawke respecte les codes de l’amour courtois et constitue aussi la seule histoire d’amour pure de la carrière de Rutger Hauer.8 À l’exception, encore, du père de famille d’Osterman week-end qui doit sauver sa femme et son fils, les personnages de l’acteur vivent le plus souvent des relations tragiques (il quitte Marie-Christine Barrault pour rejoindre l’armée nazie dans Femme entre chien et loup) et des passions destructrices (Turkish délices, L’Année du cancer, Eureka). Il se joue de Katie Tippel, viole l’héroïne de La Chair et le sang, assassine sa maîtresse dans Les Faucons de la nuit. Dans Hitcher, Hauer représente une menace sexuelle latente à la fois pour le jeune homme qui l’a pris en stop (il se rapproche de lui pendant qu’il conduit, lui pose la main sur le genou) et pour le personnage féminin (il se glisse dans son lit et se blottit contre elle pendant qu’elle dort). Son charme est indéniable, mais vénéneux.

Le méchant

Rutger Hauer n’est pas – contrairement à ce qui a souvent été écrit – le « méchant » de Blade Runner. Roy Batty et les Répliquants sont les antagonistes du policier interprété par la star Harrison Ford. Ce dernier est du côté de la loi mais sa mission (tuer des robots-esclaves en fuite) est moralement trouble. On en vient, de façon paradoxale, à douter de l’humanité de Ford, qui mène son enquête de façon mécanique et élimine ses cibles sans émotions apparente, alors que Rutger Hauer exprime au travers de son personnage d’androïde des émotions et des questionnements humains fondamentaux (la quête de filiation, la crainte de la mort, l’interrogation sur l’au-delà). D’abord massif et menaçant, le personnage se recroqueville sous la pluie, révèle ses faiblesses, son humanité, et gagne la compassion du public. La même ambiguïté vaut pour Martin dans La Chair et le Sang, qui suit son propre système de valeurs, fluctuant, souvent choquant, mais pas pire que celui de ses adversaires.

Pour voir Rutger Hauer interpréter un authentique méchant de cinéma, il faut plutôt se replonger dans Hitcher de Robert Harmon, série B électrisante – d’un dépouillement et d’une efficacité rares – que l’on pourrait résumer à une variation du Duel de Spielberg… avec Rutger Hauer dans le rôle du camion ! L’acteur, dont c’était un des rôles préférés, interprète un tueur en série qui poursuit le conducteur qui a eu la mauvaise idée de le prendre en stop. Il dit s’appeler Ryder, ce qui est moins un nom réel qu’une fonction (rider = celui qui se déplace). Le personnage est une pure menace, sans identité ni intériorité, sans autre motivation que de nuire à son prochain. Il est l’émanation d’un paysage primordial, lui aussi réduit à l’essentiel : une route sans fin qui traverse le désert, plantée de bâtiments archétypaux (diner, motel, parking). Le décor est aussi minéral et abstrait que le jeu de l’acteur : tous deux font naître la peur par leur calme menaçant.

Hitcher équilibre la brutalité concrète de ses scènes d’action (poursuites en voiture, fusillades) avec une ambiance fantastique éthérée. La mise en scène dote Ryder de capacité surnaturelles : comme un fantôme, il peut soudainement entrer dans le champ sans que les autres personnages l’aient vu arriver, et ses meurtres sont toujours commis hors champ (il laisse derrière lui des piles de cadavres sans que l’on sache comment il a pu les tuer). C’est un esprit maléfique qui pose des pièces sur les yeux de sa victime, renouant un antique rituel mortuaire.9

Ryder entretient des points communs avec le Roy Batty de Blade Runner, même s’il ne dégage pas la même émotion : tous les deux sont des morts en sursis qui forcent le personnage principal à assister à leur fin (dans la dernière scène d’Hitcher, Ryder semble se suicider en se jetant sous les balles du héros). Batty et Ryder sont deux surhommes en quête d’absolu qui poursuivent leur chemin jusqu’à l’autodestruction : le premier est un héros prométhéen qui recherche le secret de la vie alors que le second est une figure diabolique qui met toute son énergie à provoquer la terreur et la destruction.

L’homme à tout faire

Rutger Hauer ne retrouvera jamais des rôles de l’ampleur de ceux de Roy Batty, Martin ou Ryder. Mort ou vif (Gary Sherman, 1986) et Vengeance aveugle (Philip Noyce, 1989) sont des tentatives de faire de lui un héros d’action mais il ne parvient pas à concurrencer ni les vedettes déjà établies du genre (Stallone, Schwarzenegger) ni les jeunes karatékas européens comme Van Damme ou Dolph Lundgren qui commencent à pénétrer le marché américain. Il faut dire que Rutger Hauer a alors plus de 40 ans (un peu tard pour se mettre à la bagarre) et ses rôles précédents n’aident pas le public à le considérer comme un héros positif. En plus les films ne sont pas glorieux. Mort ou vif se veut une version moderne de la série Au nom de la loi : Hauer est Nick Randall, descendant de Josh Randall, autrefois interprété à la télévision par Steve McQueen (la moto remplace le cheval et le chasseur de prime traque désormais les terroristes). Dans Vengeance aveugle, Hauer est un vétéran du Vietnam (air connu…) qui a perdu la vue au combat mais a été initié au maniement du sabre par un sage asiatique ; de retour aux États-Unis, il protège un insupportable marmot contre des criminels.10 Il s’agit d’une adaptation du héros japonais Zatoïchi (masseur et sabreur aveugle, héros de dizaines de films). Dans l’esprit de l’original, Hauer doit jouer à la fois l’handicapé ahuri et le combattant impitoyable au visage fermé. Il livre une performance d’équilibriste entre bouffonnerie et violence, mais est évidemment plus crédible dans l’action que dans la comédie.

Quelques décennies plus tôt, la vedette hollywoodienne sur le déclin aurait pu rentrer en Europe et entamer une nouvelle carrière florissante en Italie, dans des rôles de gentilhomme gothique ou de pistolero sadique. Les temps ont changé et Rutger Hauer va plutôt investir les marchés de la série B et de la vidéo. Il n’évite aucun des emplois typiques de ce genre de productions : le vampire (Buffy, tueuse de vampires [1992], Dracula III [2005] à ne pas confondre avec l’affreux Dracula 3D de Dario Argento [2012], où il joue Van Helsing)11 ; le héros de film catastrophe (dans une version télé de L’Aventure du Poséïdon en 2005) ; le savant fou (Mr. Stitch, le voleur d’âmes, Roger Avary, 1995) ; le psychopathe (Angle mort et Arctic Blue en 1993) ; le militaire (pilote de chasse dans Tactical Assault [1998], avec 10 ans de retard sur Top Gun) ; le guerrier du futur (dans Omega Doom d’Albert Puyn [1996], il est un robot tueur de robots, au croisement de son personnage et de celui d’Harrison Ford dans Blade Runner, mais dans un décor de western ; dans Le Sang des héros [1989, unique film réalisé par David Peoples, le scénariste de Blade Runner et Impitoyable], il est à la tête d’un groupe de sportifs-guerriers errants qui peut rappeler La Chair et le Sang, même si le film s’inspire surtout de Mad Max au-delà du Dôme du tonnerre).

Rutger Hauer était partout : dans des blockbusters (Batman Begins de Christopher Nolan, Valérian de Luc Besson) et des films indépendants prestigieux (Confessions d’un homme dangereux de George Clooney [2002], Sin City [Robert Rodriguez et Frank Miller, 2005]), dans une comédie franchouillarde (Gangsterdam avec Kev Adams, 2017), une superproduction russe tournée en Chine, avec Jackie Chan et Schwarzenegger (Viy 2, 2019), ou encore une émission de téléréalité anglaise filmée dans un hôpital psychiatrique désaffecté (Schock Treatment, 2004). À la télévision, Rutger Hauer fut primé pour son interprétation dans le téléfilm Les Rescapés de Sobibor (Jack Gold, 1987) puis a joué des personnages récurrents dans plusieurs séries grand public (Smallville, consacré à la jeunesse de Superman, les vampires de True Blood et les espions d’Alias).

L’énumération serait sans fin, d’autant que l’acteur trouvait encore le temps de jouer dans des films d’art et essai : Simon le magicien (Ben Hopkins, 1999), La Légende du saint buveur (1988) et Le Village de carton (2011) d’Ermanno Olmi. Bruegel, le moulin et la croix, est une intéressante expérience plastique, dans laquelle le peintre évolue à l’intérieur de son propre tableau, recréé en numérique.

Malgré son talent et la sympathie des cinéphiles, Rutger Hauer n’a pas été « sauvé » en fin de carrière par un cinéaste prestigieux qui lui aurait offert d’ultimes rôles à sa démesure (comme Michael Caine chez Christopher Nolan, David Carradine dans Kill Bill, Christopher Lee dans Star Wars et Le Seigneur des Anneaux).

La beauté du diable

Rutger Hauer est grimé au début du thriller Les Faucons de la nuit dans lequel il interprète un terroriste international : des lentilles de contact marron, les cheveux châtains et une barbe lui donnent une apparence passe-partout. Repéré par la police, le criminel doit changer d’identité. Au chirurgien esthétique qui lui demande à quoi il veut ressembler, il ne donne qu’une seule indication : « Je veux être beau. » L’opération est incontestablement réussie puisque dans la suite du film Rutger Hauer apparaît au naturel12 : une silhouette athlétique, les cheveux blonds et des yeux bleus perçants (qui gardent même leur couleur dans l’univers en noir et blanc de Sin City). L’acteur était un pur aryen et jouait sur l’ambiguïté de ce physique certes parfait, mais aussi porteur d’un certain malaise, voire de menace (à la manière d’un Christopher Walken).

À l’écran, Rutger Hauer faisait saillie. Sa haute stature et sa beauté le détachaient immédiatement de la masse des autres comédiens (Brion James, son partenaire dans Blade Runner, Une race à part et La Chair et le sang, était plus encore massif que lui mais n’avait pas, loin s’en faut, sa beauté). Il fascinait les hommes (Blade Runner, Hitcher) et séduisait les femmes (Turkish délices, La Chair et le Sang, Eureka). Acteur physique, il pratiquait l’équitation depuis l’adolescence, ce qui l’aida à décrocher le rôle de Floris, et il avait profité de la série pour apprendre l’escrime, ce qui lui resservit pour d’autres rôles. Sa prestance le destinait aux rôles en costume, de toutes les époques : vêtements médiévaux ou antiques (le téléfilm biblique Samson [2018]), uniformes nazis (le téléfilm Le Crépuscule des aigles [1994] qui se déroule après une hypothétique victoire du 3e Reich), armure de cuir du Sang des héros. Dans Blade Runner il est une icône New Wave, enveloppé dans un long manteau noir, les cheveux dressés presque blancs (pour rappeler que le personnage est à la fin de sa vie ?).13 Pour paraître faible dans La Légende du saint buveur, il jouait tête baissée et portait un costume trop large et froissé, donnant l’impression qu’il est plus petit qu’en réalité.

Ses personnages ont conscience de leur singularité, qui se traduit soit par de l’arrogance (le champion prétentieux de Spetters ; les dandys de Katie Tippel, Soldiers of Orange, Eureka ; le journaliste impertinent d’Osterman week-end), ou par un isolement songeur (Blade Runner, Ladyhawke, La Légende du saint buveur).

Pour établir sa dominance, Rutger Hauer pouvait aussi compter sur sa voix et son sourire. Pas besoin de crier : en néerlandais comme en anglais, il parlait toujours lentement, d’une voix douce mais assurée, un chuchotement qui selon les films indiquait la tristesse ou la menace, la douceur ou la froideur. Sa bouche se pliait dans un demi-sourire énigmatique, comme suspendu, et son visage devenait lui aussi indéchiffrable : on pouvait lire dans ce sourire aussi bien la résignation du mélancolique que le sarcasme du cynique.

Au fil des années, le visage de l’acteur s’était empâté mais conservait son magnétisme, son regard et son sourire en coin immédiatement reconnaissables. Dans Hobo with a shotgun (Jason Eisener, 2011) farce gore follement divertissante, de somptueux éclairages colorés sculptent le visage ridé d’Hauer, qui a rarement été autant à son avantage dans la dernière partie de sa carrière. Dans le rôle-titre d’un clochard combattant le crime à coups de flingue, il est le seul acteur du film à jouer au premier degré, l’extravagance de ces partenaires faisant ressortir la puissance primordiale de ses émotions (fatigue, souffrance, désespoir, rage).

« Time to die »

L’annonce du décès de l’acteur a toujours été accompagnée des images de la même scène : la douce agonie de l’androïde de Blade Runner, durant laquelle Rutger Hauer se livrait à un monologue (réécrit par ses soins durant le tournage) à la fois épique et intime.14 Épique par son texte, qui convoque les mystères de l’univers (la wagnérienne « Porte de Tannhauser ») ; intime par la résignation avec laquelle s’exprime le personnage : l’essence de Blade Runner n’est pas dans le grand spectacle, les poursuites trépidantes et les voitures volantes, mais dans le visage triste de Rutger Hauer sous la pluie, où le jeu ralenti de l’acteur rend palpable l’approche de la mort.

Une autre mort, des années plus tard, dans ce qui restera le dernier film important de Rutger Hauer, le western de Jacques Audiard Les Frères Sisters (2018). L’acteur n’apparaît que quelques instants à l’écran, mais ils sont largement suffisants pour poser son personnage, le Commodore, riche et dangereux : acteur connu, Rutger Hauer n’a pas besoin d’introduction, sa présence suffit à charrier un imaginaire de puissance et de menace dont le film se nourrit pour faire monter la tension, avec la promesse d’un affrontement entre les héros et cet individu malfaisant. Il n’en sera rien. Lorsque les frères Sisters se rendent chez lui pour le tuer, le personnage de Rutger Hauer est déjà mort, de vieillesse, et repose dans son cercueil. Avec ce retournement de situation inattendu, Audiard déjoue les codes du genre : son western n’aura pas de duel final, pas de fusillade sacrificielle. La mort du Commodore libère les personnages de leur destin fatal et leur permet de profiter d’un happy end miraculeux.

Sylvain Angiboust

1. Voir L’Avant-Scène Cinéma n°647, consacré à Spetters de Paul Verhoeven.
2. Propos recueillis par Emmanuel BURDEAU : À l’œil nu, Capricci, 2017, p. 66.
3. Propos recueillis par Jean-Marc BOUINEAU : Le petit livre de Paul Verhoeven, Spartorange, 2001, p. 100.
4. Outre Rutger Hauer et Verhoeven, une grande partie des forces vives du cinéma néerlandais des années 1970-80 est aspirée par Hollywood : les chefs-opérateur Jost Vacano (Total Recall, Showgirls) Jan de Bont (qui éclaire Piège de Cristal, À la poursuite d’Octobre rouge et Basic Instinct avant de devenir réalisateur), les acteurs Jeroen Krabbé (qui joue le méchant du James Bond Tuer n’est pas jouer et apparaît dans plusieurs films de Steven Soderbergh) et Derek de Lint (rôle principal de la série télévisée Poltergeist, les aventuriers du surnaturels dans les années 1990). Quant à Monique van de Ven, l’éblouissante interprète de Turkish délices et Katie Tippel, elle est le premier choix de Ridley Scott pour interpréter, aux côtés de Rutger Hauer, le rôle de Pris dans Blade Runner (qui ira finalement à Daryl Hannah).
5. Jean-Marc BOUINEAU, op. cit., p. 43.
6. Emmanuel BURDEAU, op. cit., p. 67.
7. Jean-Marc BOUINEAU, op. cit., p. 100.
8. Il faut encore opposer la beauté glacée de Michelle Pfeiffer dans Ladyhawke à la prestation volcanique de Jennifer Jason Leigh dans La Chair et le Sang. Rutger Hauer s’entendit tellement bien avec la jeune comédienne qu’il insista pour qu’elle intègre le casting d’Hitcher.
9. Rutger Hauer, ange ou démon ? Il est associé aux enfers dans Hitcher alors que son personnage de Blade Runner est une figure christique (il se plante un clou dans la main et « monte au ciel » sous la forme d’une colombe). Dans La Chair et le sang, Martin est pris pour un saint mais jaillit aussi des flammes d’une cheminée comme un diable de sa boîte.
10. L’anecdote mérite d’être racontée : durant le tournage de Vengeance aveugle, Rutger Hauer passe un week-end au ski avec des membres de l’équipe. Pour rester dans la peau de son personnage, il dévale les pistes avec un bandeau sur les yeux, au grand dam de la production et des assureurs du film.
11. La romancière Anne Rice, auteure d’Entretien avec un vampire considère Rutger Hauer comme l’interprète idéal de son personnage de Lestat, vampire blond et séducteur décadent, finalement incarné par Tom Cruise.
12. Alors que Rutger Hauer abandonne son déguisement au bout de quelques scènes, Sylvester Stallone est méconnaissable tout au long du film, le visage caché derrière une barbe à la Serpico. Il va jusqu’à se déguiser en femme pour piéger les bandits.
13. David Lynch ne s’y est pas trompé : pour interpréter le redoutable Feyd Rautha dans Dune (1984), il engage une véritable rock star (Sting) qu’il coiffe (en brosse) et habille (de cuir) comme Rutger Hauer dans Blade Runner.
14. La scène de la mort du Répliquant est tellement marquante que Denis Villeneuve la reprend lorsqu’il tente de donner une suite au film de Ridley Scott : à la fin de Blade Runner 2049 un autre robot s’éteint sous la neige (qui remplace la pluie), avec la même musique de Vangelis.

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