L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Actus Couverture Numéro 653 Avant-Scène Cinéma Les Nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog

Publié le 5 juin, 2018 | par @avscci

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Numéro 653 – Les nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog

Couverture Numéro 653 Avant-Scène Cinéma Les Nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog 4ème Couverture Numéro 653 Avant-Scène Cinéma Les Nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog

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Dossier Les nains aussi ont commencé petits de Werner Herzog

Werner Herzog, l’insatiable aventurier

Une seule des aventures de Werner Herzog pourrait largement suffire à remplir la vie d’un homme. Baroudeur infatigable, explorateur des contrées les plus reculées de tous les continents, mille fois en danger de mort sur ses tournages généralement mouvementés, le cinéaste allemand âgé aujourd’hui de 76 ans a tiré de ses innombrables pérégrinations une œuvre exceptionnelle de plus de soixante films, documentaires et fictions étroitement entremêlées. Le sublime y côtoie la noirceur la plus absolue dans un tourbillon incessant de plus de cinquante années où, toujours, Herzog sonde les profondeurs de la condition humaine. « C’est peut-être parce que je ne rêve jamais que je fais des films », s’était-il confessé un jour. 

Premiers exploits

Pour emprunter un fil chronologique, l’homme naît le 5 septembre 1942 à Munich sous le patronyme de Werner Stipetic. Ce n’est que bien plus tard, au moment de signer son premier film qu’il prendra le nom d’Herzog, ce qui signifie duc en français. « Je trouvais que cela était chic, comme Count pour Basie, ou Duke pour Ellington… ». Jusqu’à l’âge de 11 ans, il vit dans un petit village isolé d’une vallée de Bavière et n’a jamais vu un film de sa vie. Et quand il pénètre pour la première fois dans une salle obscure, c’est une épiphanie… « Je ne voulais pas faire des films, je voulais inventer le cinéma ». Un désir farouche, irrépressible, qui le conduit à écrire frénétiquement des scénarios qu’il présente à des producteurs ou à la télévision. Or, personne ne prend le jeune homme au sérieux. À telle enseigne qu’il décide, à 21 ans, de fonder sa propre maison de production pour ne rendre de comptes à personne. Il partage son temps entre l’école et un travail de soudeur qui lui permet d’économiser pour passer à la réalisation, sans jamais être passé par une école de cinéma bien entendu. À l’exception notable d’une incursion dans celle de Munich où il « emprunte » une caméra 35 mm qui restera une de ses plus fidèles amies pendant sa carrière. « On peut considérer cela comme un vol mais pour moi, c’était une nécessité absolue. Cela me semble relever de la survie ».

C’est avec cette caméra qu’il réalise quatre courts métrages (Herakles, en 1962, Spiel im Sand, en 1964, La Défense sans pareil de la forteresse Deutschkreutz et Derniers Mots, tous deux en 1967) puis, en 1968, son premier long : Signes de vie, le conte cruel d’un soldat allemand, pendant la Seconde Guerre mondiale, expédié pour surveiller un dépôt de munitions sur une île. L’isolement, l’ennui, le paysage désertique encerclant une citadelle en ruines sont autant d’éléments qui conduisent peu à peu le soldat à la folie. Présenté au Festival de Berlin, le film obtient un Ours d’argent et marque les esprits. Il enchaîne un peu plus d’un an plus tard avec Les nains aussi ont commencé petits. Tourné aux Canaries, à l’époque où l’île espagnole n’est pas encore un petit enfer touristique, le film met en scène un bâtiment disciplinaire cerné par le désert et la poussière dans lequel sont enfermés des nains. Extrêmement dérangeant pour ne pas dire dérangé, le film implose dans le huis clos de cette institution pénitentiaire où, cerné par les pensionnaires, l’éducateur doit faire face à une rébellion qui tourne à l’accès de folie collective. Pour Herzog, c’est une révélation qui lui entrouvre les portes de Cannes grâce à l’invitation à la toute jeune Quinzaine des Réalisateurs, mais aussi le premier chapitre d’une très longue histoire de tournages houleux, de risques inconsidérés pour lui et son équipe, d’anecdotes et de légendes dont certaines, probablement, sont plus belles que la réalité. Sur le tournage, plusieurs incidents provoquent l’inquiétude de l’équipe, au point qu’Herzog promet aux comédiens un peu échaudés qu’il se jettera dans le champ de cactus si plus rien ne vient perturber le tournage. Il tint sa promesse, affirmant qu’il était bien plus facile de se jeter dans les cactus que d’essayer d’en sortir.

Aussi magistralement lancé, Herzog laisse libre cours à sa boulimie de travail et de voyages, sans qu’il soit possible de déterminer avec certitude s’il voyage pour tourner des films ou le contraire. Il tourne en Afrique centrale Fata Morgana, documentaire métaphysique et quasi expérimental dont les trois chapitres sont intitulés La Création, Le Paradis et L’Âge d’or, qui le conduira au Cameroun, en plein coup d’état. Au milieu du projet, il est emprisonné, comme son chef opérateur, où il passe quelques semaines, contractant au passage la malaria et la bilharziose,  maladie parasitaire dont il réchappe par miracle. Dans ses mémoires, Herzog raconte que cet épisode lui a paradoxalement sauvé la vie puisqu’il voulait se rendre au Congo où la guerre civile faisait rage. Dans la foulée du film précédent, il tourne Les Médecins volants de l’Afrique de l’est, autre documentaire consacré à des médecins humanitaires britanniques en Afrique orientale, puis, toujours en 1970, il retourne en Allemagne où il tourne Avenir handicapé, film sur des handicapés lourds dans une institution, puis Le Pays du silence et de l’obscurité, mettant en scène une femme, Fini Straubinger, frappée de surdité et de cécité depuis l’adolescence.

Reconnaissance

La France commence à comprendre Herzog un peu mieux. À quatre reprises, ses films viennent à Cannes, sous la bannière de la Quinzaine des réalisateurs qui trouve en Herzog un porte-étendard des jeunes cinémas qui éclosent un peu partout sur la planète et en Allemagne en particulier. Herzog, à Cannes, côtoie Schlöndorff, Shroeter, Fassbinder et d’autres. Pour autant, il ne se sent pas dépositaire de ce jeune cinéma allemand dont, il faut le dire clairement, il n’a pas grand-chose à faire. Ses amis de cinéma sont d’ailleurs pour la plupart des réalisateurs de l’autre bout du monde, et singulièrement les Brésiliens du cinéma novo, dont Glauber Rocha, Nelson Pereira dos Santos ou Cesar Saraceni. En 1972, pour sa dernière visite à la Quinzaine, il frappe un grand coup avec Aguirre, la colère de Dieu, nouvelle variation sur le destin d’un homme gangréné par la folie. Le film a été tourné au Pérou, dans la Cordillère des Andes, avec une équipe d’une dizaine de personnes. Là encore, la tranquillité n’est pas de mise puisqu’entre la chaleur étouffante, les animaux sauvages qui pullulent dans la jungle, et surtout Klaus Kinski dans une première collaboration, l’affaire tourne vite au chaos.

Aguirre ou la colère de Dieu de Werner Herzog pour le dossier du numéro 653 de l'Avant-Scène CinémaKinski et Herzog se connaissent depuis très longtemps, le premier ayant loué pendant quelques années une chambre dans une maison appartenant à un membre de la famille du second. Le jeune acteur turbulent est devenu un personnage médiatique majeur en Allemagne, tant au théâtre qu’au cinéma, ce qui n’arrange pas ses caprices de star, et son visage inquiétant est désormais un classique des séries B italiennes, espagnoles ou américaines. Il lui manque au moins un grand film pour s’imposer dans le concert international. C’est précisément pour son allure de fou mégalomaniaque qu’Herzog le choisit afin d’incarner un illuminé grand d’Espagne, venu chercher l’Eldorado en Amérique latine du XVIème siècle, tout comme, chez Joseph Conrad, Kurtz est allé chercher au cœur des ténèbres, le dernier terme de l’horreur et du crime. Seulement Kinski est plus fou qu’Herzog ne l’avait espéré. Pour ne citer qu’un exemple, il semble que le comédien, un soir, exaspéré par les éclats de voix d’une partie de l’équipe qui jouait aux cartes, ait tiré à la carabine sur la tente abritant le tripot éphémère, arrachant au passage un doigt à l’un des joueurs. Herzog confisqua la carabine et réussit à calmer le blessé et le tireur. Entre les problèmes techniques, comme la chute de matériel sur un chemin escarpé (chute non désirée que l’on peut voir dans le générique) aux accès de fureur du comédien, les choses sont difficiles. Mais Herzog, déjà auteur d’une dizaine de films, tournés dans des conditions au moins aussi difficiles que celui-ci, est un acrobate. Dans la plupart des scènes, il laisse Kinski donner libre cours à ses accès de démence et ne commence à filmer qu’après que le comédien soit littéralement épuisé. Ce qui donne, à l’écran, cette épaisse densité de désespoir. Herzog doit aussi faire face à d’autres bricolages comme l’anecdote restée célèbre des singes. Dans l’une des dernières séquences du film, des dizaines de primates ont envahi le radeau des Conquistadores. Pour disposer de ces animaux, Herzog en a acheté une pleine cargaison à des individus plus proches du statut de trafiquant que de commerçant. Il a versé la moitié de la somme à la commande et promet le reste à la livraison. Comme le cinéaste s’y attendait un peu, ses partenaires ont empoché l’argent et vendu les singes à quelqu’un d’autre. Herzog l’apprend et se rend à Lima, dans les locaux de la compagnie chargée du transport des animaux, et intercepte la cargaison en se faisant passer pour un vétérinaire, réussissant à emmener des centaines de singes dans un camion, au cœur de la jungle tourner sa fameuse scène.

On aurait pu croire que tout cela avait quelque peu entamé l’énergie de Werner Herzog mais c’est le contraire. Il enchaîne, presque immédiatement, plusieurs projets grâce à une notoriété grandissante lui permettant d’obtenir les financements. Et en 1975, il revient au Festival de Cannes, mais en compétition officielle cette fois, avec L’Énigme de Kaspar Hauser. Cette histoire, tirée du fait divers authentique de cet homme, retrouvé hébété dans une rue de Nuremberg en 1828, lui fournit une nouvelle fois l’occasion d’explorer le terreau du sublime et du dérisoire. C’est aussi le moment où le monde du cinéma fait connaissance avec Bruno S., l’un des meilleurs amis de Werner Herzog, pensionnaire d’établissements psychiatriques pendant une vingtaine d’années et, accessoirement, l’un des personnages les plus troublants du cinéma de l’époque. Le film est bien accueilli à Cannes et se contente du Grand Prix du jury, manquant de peu la Palme d’or, attribuée à Chronique des années de braise, de Mohammed Lahkdar-Hamina.

Pour autant, un épisode mythique livre un éclairage singulier sur la personnalité d’Herzog. Tandis que le succès de ces premiers longs métrages le range dans la catégorie des jeunes cinéastes les plus prometteurs de sa génération, il réalise un étrange pèlerinage, à contre-pied de ce qu’on pouvait attendre de lui. Entre les tournages d’Aguirre et de Kaspar Hauser, il apprend que Lotte Eisner, mémoire vivante du cinéma allemand et collaboratrice étroite d’Henri Langlois à la Cinémathèque, est atteinte d’une maladie grave. Le 24 novembre 1974, il part de Munich pour rejoindre Paris à pieds. Pendant trois semaines, Herzog arpente les routes secondaires d’Allemagne, traverse la Forêt Noire puis les Vosges, le tout au cœur de l’hiver, passe parfois la nuit dans des chalets de vacances dans lesquels il pénètre par effraction, puis enfin atteint Paris, perclus de douleurs et au bord de l’épuisement. Et Lotte Eisner guérit… « C’était un pacte : elle ne devait pas mourir, pas encore, c’était trop tôt pour le cinéma allemand ». Quand près de dix ans plus tard, Herzog rend visite à son amie, elle lui dit : « Je sais que vous m’avez jeté un sort et que vous m’empêchez de mourir. Mais j’ai maintenant près de 90 ans, je n’arrive plus à marcher, je suis presque aveugle. Il est temps de me laisser partir ». Et Herzog, presque sur le ton de la plaisanterie, lui dit qu’elle peut désormais se sentir libre de mourir à sa guise. Ce qu’elle fit deux semaines plus tard.

Au moins aussi révélateur, bien que dans un autre registre, Herzog esquive la tentation de réaliser de grands films. En 1976, il tourne How much wood would a Woodchuck Chuck, documentaire modeste réalisé dans les coulisses des vendeurs aux enchères de bétail aux États-Unis et dont le phrasé incompréhensible pour les profanes, à la manière d’un chant primitif, fascine le cinéaste. Côté fiction, il réalise Cœur de verre (1977), adaptant la légende de Mühlhias, meunier de Bavière au XVIIIème siècle, auteur de prophéties troublantes. Détail essentiel : Herzog fait tourner presque tous les acteurs sous hypnose, ce qui donne au film une tonalité oppressante mais, évidemment, peine à conquérir un public.

Toujours aussi impétueux et imprévisible, Herzog tourne d’autres documentaires, en général improvisés au dernier moment comme l’impressionnant La Soufrière, en 1977, où il se rend au péril de sa vie, et de celle de son équipe, au plus près du volcan guadeloupéen en éruption imminente, alors que la quasi-totalité de la population a été évacuée. Ou encore comme Fric et Foi, sur un célèbre prédicateur américain ou Le Sermon de Huie, sermon flamboyant filmé dans une église de Brooklyn. Il a quand même le temps de préparer deux nouveaux longs métrages, La Ballade de Bruno, toujours en 1977, magnifique road movie désabusé où il suit son ami Bruno S. dans une version déglinguée du rêve américain, puis Nosferatu, en 1979, ode sépulcrale à l’expressionnisme allemand, retrouvant Klaus Kinski en réincarnation de Max Schrek dans l’œuvre séminale de Murnau. Entre le cinéaste et l’acteur, les choses ne s’arrangent pas puisqu’à la fin du tournage, Herzog dit que « les rats s’étaient mieux comportés que Kinski ». Une boutade qui ne l’empêche pas de reprendre Klaus Kinski, dans la foulée de Nosferatu pour tourner, en 18 jours et 27 plans, Woyzeck, d’après la pièce de Georg Büchner. Un petit prodige qui en dit long sur l’adaptation dont est capable Herzog.

Fitzcarraldo de Werner Herzog pour le dossier du numéro 653 de l'Avant-Scène CinémaAu sommet

À partir des années 1980, Herzog, désormais quadragénaire, entame une période d’activité plus intense encore que les décennies précédentes. Entre les documentaires qu’il enchaîne (La Ballade du petit soldat, consacré aux enfants soldats enrôlés au Nicaragua pour combattre les Sandinistes, Gasherbrum, la montagne lumineuse, film d’alpinisme, Woodabe, les bergers du soleil, sur les populations du Sahel) il semble insatiable. C’est d’autant plus impressionnant que, pendant ce temps, Herzog a également sur les bras des fictions aux ambitions élevées. C’est le cas du Pays où rêvent les fourmis vertes, tourné en Australie au contact des tribus aborigènes, mais surtout de Fitzcarraldo (1982), projet démentiel pour lequel il veut retrouver le chaos créatif d’Aguirre, une fois encore au cœur de la jungle amazonienne. Réunissant un budget relativement confortable et un casting de compétition (Jason Robards, second choix de haute volée après le refus de Jack Nicholson qui, paraît-il, adorait le scénario mais aspirait à un salaire stratosphérique, Claudia Cardinale et surtout Mick Jagger), le tournage s’engage sous les meilleurs auspices. Peut-être un peu trop facile pour Herzog qui connaît comme personne les pièges de ce genre d’aventure et la malice du destin. Alors que plus des deux tiers du film sont en boîte, Jason Robards tombe malade, obligeant la production à le rapatrier aux États-Unis pendant plusieurs semaines. Des mauvaises langues prétendent que l’acteur n’en pouvait plus de la chaleur, des conditions de tournage inconfortables, des Indiens, de ses partenaires et du réalisateur. Toujours est-il que le tournage s’interrompt pour de bon quand Mick Jagger abandonne lui aussi, pour rejoindre une grande tournée mondiale des Rolling Stones prévue de longue date. Mais il en faut plus à Herzog que la défection de ses deux acteurs principaux. Signe d’une certaine suite dans les idées, à moins qu’il ne s’agisse d’une forme de perversité, il convainc Klaus Kinski de reprendre le rôle de Robards remanié par un nouveau scénario qui fait passer celui tenu par Mick Jagger à la trappe.

Contre toute attente, Herzog trouve quelques bouts de financement et l’affaire est à nouveau sur les rails. Selon la totalité des témoins, le tournage sera bien pire que celui d’Aguirre où, pourtant, Herzog avait dû à plusieurs reprises troquer des vêtements, et jusqu’à sa montre et ses bottes, afin de se procurer de la nourriture auprès des tribus indiennes. Parmi les causes principales d’une multitude d’incidents, les inondations massives qui détruisirent un des navires loués par la production, les risques inhérents à la jungle (un des techniciens s’est, paraît-il, amputé lui-même d’une main à la tronçonneuse après avoir été piqué par un serpent mortel), les relations déplorables avec la tribu des Aguaruna, s’achevant sur une mutinerie en bonne et due forme avec incendie d’éléments de décors et du camp sans oublier, bien entendu, le fléau habituel nommé Klaus Kinski. « Un jour, raconte Herzog dans le documentaire Ennemis intimes, sorti en 2011, relatant les relations névrotique entre les deux hommes, Kinski ne savait pas très bien son texte, comme souvent, et il a accusé un technicien de l’avoir distrait. Il me demanda de le virer sur-le-champ ce que je refusais de faire. Il a alors quitté le plateau et commencé à faire ses valises. Je savais qu’il en était capable car il est connu pour avoir quitté des projets en plein milieu. Je suis donc allé le voir, très calme et non armé, alors qu’il a prétendu maintes fois le contraire et je lui ai dit que son comportement était inacceptable et qu’il ne pouvait pas quitter le film comme cela. Comme il n’entendait pas raison, je lui ai alors dit que, s’il décidait effectivement de partir, il n’aurait pas le temps de dépasser le premier coude du fleuve avant de recevoir huit balles dans la tête et que la neuvième serait pour moi. Manifestement, il compris que j’étais très sérieux puisqu’il est finalement resté ». Plus tard, toujours dans le documentaire, Herzog ajoute : « Les Indiens étaient à bout de nerfs à cause de Kinski et, un jour, leur chef m’a proposé très sérieusement de le tuer si j’en faisais la demande. J’ai bien entendu refusé mais, plus tard, il m’est arrivé de regretter de les avoir détournés de leur projet ».

Cet épisode n’a pas mis un terme aux disputes incessantes mais le film a pu être terminé, en dépit d’autres difficultés en apparence infranchissables comme la célèbre histoire du bateau de 350 tonnes, hissés à la force des bras par l’équipe du film et les figurants pour lui faire franchir une colline donnant accès à un autre affluent du fleuve. Une « conquête de l’inutile », en correspondance presque parfaite avec le sujet du film, dont Herzog se souviendra pour intituler son livre de souvenirs, des années plus tard.

Purgatoire

Pour achever cette décennie 1980, Werner Herzog s’engage sur un dernier projet avec Klaus Kinski, Cobra Verde, sorti en 1987. L’histoire d’un mercenaire brésilien, exilé à la suite d’une punition infligée par son maître en Afrique de l’Ouest pour y rétablir le trafic d’esclaves et qui mène contre toute attente, une révolution libératrice. Selon le photographe Beat Presser, le comédien a vraiment tenté de tuer Herzog sur cet ultime tournage mais, d’une certaine manière, le charme est rompu. Le film est un échec commercial qu’Herzog aura du mal à surmonter et la quasi-totalité de la décennie suivante sera pour lui l’occasion d’enchaîner les documentaires parmi lesquels Échos d’un sombre empire, en 1990, déambulation lugubre en Centrafrique quelques années après la mascarade sanglante Bokassa, Jar Mandir, Das exzentrische Privattheater des Maharadsha von Udhaipur sur un monarque invitant des artistes de toute l’Inde dans son palais, Les Cloches des profondeurs, en 1992 sur le regain des orthodoxes russes après la chute de l’Union soviétique, Tod für fünf Stimmen, à propos de la légende de Carlo Gesualdo, compositeur et meurtrier dans l’Italie du XVIème siècle, en 1993, Little Dieter Needs to Fly, en 1995, à propos de l’épopée d’un aviateur américain prisonnier au Vietnam, histoire qui lui inspirera Rescue Dawn, en 2006.

Durant presque quinze ans, Herzog est ainsi réduit à la condition de semi anonyme, bataillant pour trouver les financements de ses films. Il doit cette période de purgatoire en grande partie à un film pris en grippe par la critique et le public, pas forcément pour de bonnes raisons : Leçon des ténèbres (1992) est, dans la grande tradition d’Herzog, un film tourné en urgence dans le Koweït au ciel obscurci par les puits de pétrole incendiés par les troupes irakiennes. Cette tragédie écologique, sublimée par les images littéralement infernales, témoignage unique de la folie destructrice, a été copieusement huée au Festival de Berlin. On lui reproche de magnifier le mal, de rendre séduisante la catastrophe en la mettant en scène et en la parant de musique classique. Peut-être…

Grizzly Man de Werner Herzog pour le dossier du numéro 653 de l'Avant-Scène Cinéma

Retour en force

Après deux nouvelles fictions sans succès, Invincible en 2001, récit d’un jeune juif à la force colossale se produisant dans les cabarets de Berlin à l’époque de la montée du nazisme, puis Wild Blue Yonder, à propos d’un extraterrestre exilé sur Terre, ce n’est qu’en 2005 qu’il renouera avec une certaine notoriété grâce ironiquement à un autre documentaire écologique, Grizzly Man, suivant la trace d’un aventurier parti vivre au milieu des ours d’Alaska et finissant par se faire dévorer par l’un d’entre eux. Le film fait un triomphe à Sundance et Herzog revient en grâce, enchaînant, comme à son habitude les projets de toutes sortes mais principalement dans le registre du documentaire. De cette masse impressionnante, on retiendra surtout le travail sur les condamnés à mort dans les prisons américaines, Into the Abyss, ensemble de témoignages aussi terrifiants que poignants, ainsi que La Grotte des rêves perdus, illumination hypnotique de la Grotte Chauvet, haut lieu de l’art préhistorique désormais interdit au public. Dans les deux cas, la « méthode Herzog » est parvenue à une sorte de perfection. Pour la Grotte Chauvet, il exploite avec brio les quelques heures accordées par les conservateurs en raison de la fragilité extrême du site. C’est plus impressionnant encore avec Into the Abyss puisqu’il a construit tout le film avec seulement 60 minutes d’entretien pour chaque prisonnier. « Pour ce film de deux heures, je n’avais que six heures de rushes », dira-t-il dans une interview, plutôt satisfait de cette prouesse.

Ces dernières années ont également été le cadre d’une nouvelle inspiration côté fiction. Notamment Bad Lieutenant – Escale à la Nouvelle-Orléans, en 2009, faux remake du film de Abel Ferrara, à nouveau une exploration de la folie destructrice à travers le personnage incarné par Nicolas Cage, policier corrompu et drogué jusqu’à l’os. Quand le comédien avait demandé à Herzog les raisons pour lesquelles son personnage était aussi fou, le réalisateur lui avait simplement dit : « Va chercher le bonheur du mal ». En 2015, il réalise Queen of the Desert, un portrait de Gertrude Bell, incarnée par Nicole Kidman, femme de lettres, archéologue et diplomate britannique du début du XXème siècle, dont l’Histoire a un peu oublié le rôle déterminant dans la révolte hachémite au seul profit du célèbre Lawrence d’Arabie. L’année suivante, il enchaîne avec sa dernière fiction en date, Salt and Fire, film énervé sur le conflit opposant des scientifiques et un puissant industriel après un désastre écologique avant que les ennemis en présence ne soient contraints à collaborer face à la menace d’un volcan en éruption.

Un demi-siècle après ses débuts, Werner Herzog est toujours aussi difficile à suivre et nul doute que, dans un proche avenir, un modeste documentaire ou une grande fiction tourmentée viendra grossir sa légende. En 2005, interrogé par Laure Adler dans son émission Hors Champs, sur France Culture, le cinéaste avait utilisé une image plutôt saisissante pour expliquer cette boulimie insatiable de projets qui le tient depuis qu’il s’est saisi d’une caméra : « Les histoires et les idées me hantent en permanence sans que je puisse m’en débarrasser. Et j’ai toujours quatre ou cinq projets en cours. Dans mon esprit, c’est un peu comme si je me réveillais en pleine nuit en entendant du bruit dans la cuisine et que je me retrouvais face à cinq cambrioleurs. Je dois affronter le plus agressif d’entre eux mais les autres sont toujours dans la pièce et je dois aussi les tenir à l’œil ». Pourvu que ça dure.

Bruno Icher

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