L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Numéro ASC 612 La Dame du vendredi

Publié le 18 juin, 2014 | par Rédaction

Numéro 612 – La dame du Vendredi de Howard Hawks

ASC 612 La Dame du vendrediASC 612 4e couv

Pour commander, cliquez ici

Extrait

Sur les différentes adaptations de The Front Page

Journalistes à la une 

En s’attaquant aux deux actes et quatre tableaux de la pièce de Ben Hecht The Front Page, en 1940, Howard Hawks avance en quelque sorte en terrain conquis. L’avenir lui donnera d’ailleurs raison, puisqu’il existe plus d’une dizaine de versions filmées de The Front Page, qu’il s’agisse de longs métrages, de dramatiques, de séries télé ou de captations de la pièce.

PAR JEAN-PHILIPPE GUERAND

L’une des plus célèbres est celle signée par Billy Wilder et sortie en France sous le titre Spéciale première (1974). Celui-ci se rappellera à cette occasion avoir été le coscénariste (avec Charles Brackett) de Boule de feu (1941), autre screwball comedy tournée par Hawks dans la foulée de La Dame du vendredi. Les auteurs étant alors obligés contractuellement d’assister au tournage pour intervenir sur les dialogues en cas de nécessité, Wilder put ainsi étudier tout à loisir l’art de la mise en scène de son illustre aîné. Il observa à cette occasion que ce pionnier du muet considérait que le parlant « ralentissait les films » et demandait en conséquence à ses interprètes de parler le plus vite possible, quitte à ce que les dialogues en viennent parfois à se chevaucher. Rosalind Russell s’avoua d’ailleurs perturbée par cette méthode et le peu de consignes prodiguées par Hawks à ses interprètes. Le réalisateur prétendait quant à lui que c’était précisément le rythme qui expliquait le succès remporté par certaines comédies et notamment les siennes. Certains journalistes s’avouant sceptiques à l’idée qu’on attente ainsi à un monument du théâtre, qui plus est consacré à leur profession, il les rallia à sa cause par un subterfuge et leur projeta la version de Milestone et la sienne côte à côte, afin qu’ils puissent juger de leur rapidité. Wilder explique quant à lui que dans les films de Hawks, « la plupart du temps, les spectateurs ne perçoivent même pas les coupures. D’où l’impression de légèreté que donnent ses films. » 1

Devenu lui-même metteur en scène, il retiendra la leçon, comme il a perpétué les enseignements d’un autre de ses compatriotes et mentors, Ernst Lubitsch. Spéciale première constitue en quelque sorte un retour aux sources. Non seulement Wilder revient au titre original de la pièce de Ben Hecht et Charles MacArthur, The Front Page, mais surtout il substitue au couple formé par Rosalind Russell et Cary Grant par le tandem masculin Jack Lemmon-Walter Matthau, comme pour faire écho à l’ultime réplique d’un de ses films les plus célèbres, Certains l’aiment chaud : « Personne n’est parfait. » Pas même Wilder qui se repentira par la suite de s’être attaqué à ce remake, sous prétexte qu’il avait naguère été lui-même journaliste et croyait connaître le parfum des salles de rédaction : « Mon erreur a été de tourner une nouvelle version d’une oeuvre dont il existait déjà une excellente version cinématographique. Et deuxième erreur : la pièce avait en elle-même une sorte d’immortalité qui faisait que toute autre version devait être supérieure. Car la comédie de Ben Hecht et Charles MacArthur est splendidement construite, elle ne demande pas de changement de décor. » 2 Et pour cause, ses deux auteurs sont d’anciens journalistes qui ont mis beaucoup de leur expérience personnelle dans leurs personnages. Lorsque Hecht abandonna ses fonctions au Chicago Renaissance pour partir s’installer à New York, en 1924, le quotidien local concurrent « The Herald Examiner publia à sa une un article du critique de théâtre Ashton Stevens déplorant son départ et appelant à mettre les drapeaux en berne ». 3

Dans sa version, Billy Wilder s’autorise même quelques fines allusions à une affaire qui faisait alors vaciller sur ses bases la démocratie américaine : le Watergate. Il hasardera par la suite une autre explication à son échec au cours de ses entretiens avec son cadet Cameron Crowe : « J’ai gardé tous les gags de l’original. Mais l’original n’est pas à la hauteur des souvenirs que les gens en ont. » 4 Et tout ce que rajoute Wilder est ce que le Code Hays avait interdit à ses prédécesseurs de montrer, alors que la pièce avait mis Broadway en émoi par la verdeur de sa langue, sous peine de se voir censurés, notamment en donnant davantage d’importance à deux personnages : un homosexuel et une prostituée. Ce dernier rôle est tenu par la comédienne Carol Burnett, laquelle goûta peu l’expérience. Au point qu’un jour, alors qu’elle voyageait à bord d’un long courrier qui diffusait Spécial première, en programme unique imposé en cabine à tous les passagers, elle demanda au steward de prendre le micro pour faire amende honorable et s’excuser publiquement de sa piètre prestation, avant d’être applaudie à tout rompre… pour cet acte de contrition. La principale caractéristique de la première version cinématographique de The Front Page est d’avoir marqué les débuts à l’écran de Pat O’Brien, face au vétéran Adolphe Menjou (à qui sa prestation valut une nomination à l’Oscar du Meilleur acteur), dans le rôle confié plus tard par Hawks à… Rosalind Russell.

Cette adaptation dont le magnat Howard Hugues en personne avait acquis les droits pour la bagatelle de 125 000 dollars eut par ailleurs le mérite de lancer la mode des films mettant en scène des journalistes, dont l’un des plus brillants exemples est New York Miami de Frank Capra (1934) dans lequel Clark Gable incarne un reporter et qui est volontiers considéré comme la première screwball comedy. Quatre décennies plus tard, le critique américain Steven Scheuer se hasardera à qualifier Les Hommes du président (1976) d’authentique remake de cette version initiale de The Front Page. On peut toutefois se demander pourquoi ce ne sont pas les auteurs de la pièce qui ont été chargés de son adaptation, en lieu et place de Charles Lederer et Bartlett  Cormack, alors même que Ben Hecht avait obtenu deux ans plus tôt le premier Oscar du Meilleur scénario original pour sa contribution aux Nuits de Chicago de Josef von Sternberg. Quant au metteur en scène Lewis Milestone (lui aussi nommé à l’Oscar), il était visiblement plus à son aise dans le cinéma de guerre que dans cette adaptation théâtrale caractéristique des débuts du parlant où les dialogues en arrivent à reléguer la mise en scène au second plan, essentiellement en raison de contingences techniques qui passaient par un matériel d’enregistrement sonore à la fois lourd et encombrant. Comme il était de rigueur à l’époque, le réalisateur se soumet à la volonté de son producteur, lequel estime nécessaire d’« aérer » la pièce, quitte à amoindrir parfois son impact, car la ville qu’il montre semble en proie à une frénésie ininterrompue, qui n’a rien à envier à l’atmosphère de la rédaction dont il s’échappe.

Outre une version radiophonique diffusée aux États-Unis en 1948 qui a permis à Adolphe Menjou et Pat O’Brien de voir leurs prestations vocales diffusées dans le cadre de l’émission Academy Award TheaterThe Front Page a inspiré pas moins de quatre productions télévisées de 1945 à 1953. Non seulement parce que le texte avait fait ses preuves et que l’intrigue semblait défier le temps, mais surtout parce qu’elle a donné lieu à des traitements plus ou moins libres, de la captation théâtrale, particulièrement goûtée au cours de cet âge d’or cathodique, à des productions aux rythmes variables, qu’il s’agisse d’une série découpée en dix-huit épisodes d’une demi-heure chacun ou d’une version ramenée à une heure diffusé en 1949-1950 dans le cadre de la troisième saison de la collection Broadway Television Theatre. Cette distorsion temporelle d’un à neuf met en évidence la puissance du concept développé par le tandem Hecht-MacArthur, mais aussi son caractère universel. En France, c’est à l’auteur de boulevard Jacques Deval que revint le privilège et la responsabilité d’adapter la pièce de théâtre représentée au Théâtre de la Renaissance en décembre 1961, qui avait été créée trente-trois ans plus tôt à Broadway et dont le succès ne s’était jamais démenti Outre-Atlantique, sans qu’aucun entrepreneur de spectacles de l’Hexagone ne s’en avise. Cette version rebaptisée Spéciale dernière 5, en écho à un titre familier de la presse hippique a fait l’objet de deux captations télévisées par Alain Dhénaut (1976), puis Pierre Desfons (1982), lesquelles avaient été précédées par une version anglaise en 1945, une américaine en 1948, et même une allemande, Reporter de Michael Kehlmann, en 1963.

On s’en voudrait enfin de passer sous silence celle signée en 1970 par le réalisateur américain Alan Handley. La pérennité de The Front Page et de ses protagonistes est telle qu’elle a également inspiré une comédie musicale représentée à Londres sous le titre Windy City en 1982. Quant au roman de science-fiction de John Varley Gens de la Lune, deuxième pan de la trilogie Huit mondes publié en 1992, il fait carrément subir un changement de sexe dans les formes à son personnage principal, un journaliste nommé… Hildy Johnson en l’honneur du héros de la pièce d’Hecht et MacArthur. L’avantage des chefs-d’oeuvre, c’est leur capacité de résistance aux pires outrages. Le réalisateur canadien de Rambo, Ted Kotcheff, en a apporté une démonstration éclatante en filmant une version de The Front Page transposée des années 20 au monde impitoyable de la télévision à sensation décrite dans Network de Sidney Lumet, dès 1976. Scoop (1988) revient en outre à l’inversion des sexes expérimentée dans La Dame du vendredi, sans en tirer vraiment parti, tout en s’efforçant maladroitement d’échapper au spectre du théâtre. Remarqué pour le scénario de la comédie de Blake Edwards Micki & Maud (1984), mais aussi couronné du redoutable Razzie Award du pire script pour Leonard Part 6 de Bill Cosby (1987), Jonathan Reynolds n’est visiblement pas l’homme de la situation qu’il n’arrive jamais à s’approprier et à dépasser, sans même parler d’exploiter un potentiel éprouvé par ses prédécesseurs. Ben Hecht et Charles Mac Arthur furent d’ailleurs les premiers à recycler certains éléments de The Front Page dans un autre de leurs scénarios communs : Gunga Din de George Stevens (1939). Ni vu ni connu… 

JEAN-PHILIPPE GUERAND

Les différentes versions

1931. The Front Page, de Lewis Milestone
1940. La Dame du vendredi (His Girl Friday), d’Howard Hawks
1945. The Front Page, d’Ed Sobol (TV)
1948. The Front Page, (TV)
1949-1950. The Front Page, (série télévisée en dix-huit épisodes d’une demi-heure chacun)
1953. The Front Page, (TV)
1963. Reporter, de Michael Kehlmann (TV)
1970. The Front Page, d’Alan Handley (TV)
1974. Spéciale première (The Front Page) de Billy Wilder
1976. Spéciale dernière, d’Alain Dhénaut (TV)
1982. Spéciale dernière, de Pierre Desfons (TV)
1988. Scoop (Switching Channels), de Ted Kotcheff

Notes
1Et tout le reste et folie de Billy Wilder et Helmuth Karasek, Robert Laffont, 1993.
2. Billy Wilder et Helmuth Karasek, opus cité.
3. Ben Hecht, Hollywood Screenwriter de Jeffrey Brown Martin, UMI Research Press, 1984.
4. Conversations avec Billy Wilder, de Cameron Crowe, Institut Lumière-Actes Sud, 2004.
5. La pièce a été publiée en 1961 par L’Avant-Scène… Théâtre (NDLR).

 Pour commander, cliquez ici

 

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  




Back to Top ↑