Critique

Publié le 29 mai, 2024 | par @avscci

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Memory de Michel Franco

Il arrive que certaines œuvres se télescopent et se répondent, alors qu’elles ont été conçues dans des contextes totalement étrangers les uns aux autres. C’est même le propre de l’air du temps que de surfer sur ces correspondances en restant constamment à l’écoute de l’évolution de la société. Memory cultive ainsi des analogies troublantes avec le documentaire de Christine Angot, Une famille. Une proximité d’autant plus impressionnante qu’elle va s’imposer lentement comme l’épicentre de ce drame psychologique. Tout commence ici par une de ces fameuses réunions des Alcooliques Anonymes où des inconnus viennent livrer leur désarroi à une communauté d’inconnus compatissants. Des étrangers face auxquels il est paradoxalement plus facile de se confier car c’est leur addiction présente ou passée qui les relie les uns aux autres et leur solidarité qui les encourage à s’en sortir. Parmi cette communauté, une assistante sociale qui expose son travail de reconstruction et qu’un homme va entreprendre plus tard de suivre jusqu’à son domicile. Le lendemain matin, elle constate que l’inconnu a passé la nuit sur le trottoir. Entre ces deux solitudes va alors se tisser une relation intense qui repose sur l’expérience partagée de ces rescapés de l’enfer en quête de rédemption et surtout de réconfort mutuel. Le réalisateur mexicain Michel Franco poursuit depuis ses débuts une ligne claire. Il s’attache plus particulièrement aux secrets enfouis au fond des êtres pour souligner à quel point ils peuvent constituer un motif de souffrance. Du harcèlement scolaire dont il fut l’un des premiers à démonter le mécanisme dans Después de Lucía (2012) à Chronic (2015) où Tim Roth campait un infirmier dévoué à ses patients en phase terminale, il a le courage d’aborder des sujets tabous en cultivant le malaise, quitte à s’aventurer parfois dans des tableaux de mœurs plus vastes dont la société mexicaine baignée d’ultra-violence constitue le cadre à haut risque, à l’instar de Nouvel Ordre (2020) et Sundown (2021). Memory est le premier film vraiment américain de ce cinéaste qui a toujours refusé de répondre au chant des sirènes hollywoodiennes, contrairement à ses compatriotes Alejandro González Iñárritu, Alfonso Cuarón ou Guillermo del Toro. C’est pour lui l’occasion de diriger aujourd’hui des comédiens avec lesquels il souhaitait collaborer depuis longtemps, à l’instar de Jessica Chastain et de Peter Sarsgaard, prix d’interprétation masculine à la dernière Mostra de Venise pour son rôle dans ce film. Memory brasse plusieurs obsessions récurrentes de Michel Franco et notamment ces fameux secrets de famille qui pervertissent les relations, instaurent l’incompréhension et détruisent peu à peu certains individus plus fragiles accablés sous le poids d’une conjuration du silence aux effets hautement toxiques. Ce leitmotiv rencontre aujourd’hui une préoccupation de notre époque que le mouvement #MeToo a contribué à faire éclore en libérant la parole des victimes de harcèlement, de viol, d’inceste et pire encore. Ce sont les dégâts collatéraux provoqués par ces vérités cachées et cette parole contenue qui affleurent de cette rencontre entre deux éclopés de la vie auxquels leur confiance réciproque devenue complicité et même amour va donner la force de contraindre leur entourage à briser une véritable omerta criminelle et toxique. Un jeu de la vérité à haut risque qui passe par la confrontation de deux acteurs époustouflants de justesse et de fragilité qui interprètent avec une infinie subtilité ce processus de rédemption nourri de leur solidarité à toute épreuve. Leur union fait la force de ce cheminement mental et physique infiniment douloureux qui passe par la libération d’une parole trop longtemps étouffée. C’est là où Franco rejoint Angot, mais aussi le maître insurpassé en la matière, Ingmar Bergman confrontant la mère despotique Ingrid Bergman et sa fille névrosée Liv Ullmann dans Sonate d’automne (1978), en brisant la loi du silence et en acculant les témoins trop longtemps muets à une véritable épreuve de vérité et de travail ultime sur eux-mêmes. Un voyage au bout de l’enfer où chaque détail sonne juste et qui nous confronte à nos propres lâchetés. Il émane du film de Michel Franco des lambeaux de vérité qui nous étreignent au plus profond de nous-même et fonctionnent comme le révélateur de nos zones d’ombre. La progression même du film est celle d’une convalescence. Ces deux êtres incapables d’affronter la vie trouvent l’un chez l’autre le courage et le réconfort qui vont leur permettre d’exprimer à voix haute ce qu’ils ont enfoui au plus profond d’eux-mêmes depuis toujours. Comme si cette douleur lancinante portait en elle le germe d’un virus destiné à les ronger à petit feu en entravant leur capacité à vivre. Une sensation sans doute universelle dont ce film délicat et douloureux met à jour la perversité sans la moindre complaisance, mais toujours avec les mots et les maux justes. Et quand les larmes parviennent enfin à couler, c’est la vérité qui pointe.

Jean-Philippe Guerand

Film mexico-chilo-américain de Michel Franco (2024), avec Jessica Chastain, Peter Sarsgaard, Merritt Wever, Josh Charles. 1h43.




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