L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Actus affiche-sattouf

Publié le 19 mai, 2014 | par @avscci

Entretien avec Riad Sattouf – Jacky au royaume des filles

Riad au royaume des films

Comment un film peut-il être à la fois aussi drôle et aussi inquiétant ? Jacky au royaume des filles tient tout entier dans cette contradiction apparente. Parce qu’il décide d’inverser tous les codes du patriarcat, parce qu’il montre des femmes bottées, vulgaires, saucissonnées dans des uniformes sinistres et des hommes soumis, voilés, pleurnichards, se trémoussant devant le pouvoir et l’autorité, le film reprend au fond cette vieille plaisanterie de l’époque soviétique : « Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, et le communisme c’est le contraire ! » Riad Sattouf remet en cause le sexisme avec une radicalité inédite, grâce à la force voltairienne de son paradoxe. Et, comme il vise à faire rire en inversant les pires modèles de l’oppression patriarcale et totalitaire, il fait finalement très peur à son spectateur. Comme il le dit dans l’entretien qu’il nous a accordé, il a choisi les paysages « les plus moches » de la lointaine Géorgie. Le tour de force n’en est que plus étonnant. Jacky au royaume des filles, Riad au royaume des films, un style s’invente sous nos yeux.

PAR YVES ALION ET RENÉ MARX

On n’a jamais vu un tel sujet au cinéma. D’où vient-il ?

Riad Sattouf : Ce n’est pas la première fois qu’un film montre les femmes au pouvoir. Ce qui m’intéressait, c’était de parler du conditionnement de la sexualité au travers d’un film. Qu’est-ce qui fait qu’on est un garçon, qu’on est une fille ? Un de mes personnages de bande dessinée, Pascal Brutal, concentre tous les clichés les plus stupides, les plus primitifs de la masculinité… J’aime me moquer de ces codes… Je n’ai jamais été fan de foot ou de voitures, ou attiré par les soldats, les bagarres, ce genre de trucs… J’ai peut-être, même certainement, des côtés machos, mais cette culture masculine ne m’a jamais intéressée. Évidemment, quand on n’a pas les mêmes centres d’intérêt que les autres garçons, on est un peu exclu… Mais avoir été traité de pédé toute ma jeunesse a éveillé mon sens critique. Comment aurais-je vécu cela, si j’avais réellement été homosexuel ? Pourquoi les garçons devaient-ils être agités et sportifs, et les filles calmes et introspectives ?

Ce numéro de L’Avant-Scène Cinéma est consacré à La Belle et la Bête. Jacky au royaume des filles regarde plutôt du côté de Cendrillon, mais en changeant le sexe des personnages du conte. 

R. S. : Le conte de Cendrillon existe dans toutes les cultures. L’enfant qui vient de la crasse et de la pauvreté et accède à la gloire est une figure universelle. Des interprétations psychanalytiques ont été faites, mais au premier degré c’est un conte qui pose la question de savoir comment doit être la vie quand on est une fille. Quand je lisais Cendrillon, enfant, je me demandais si je deviendrais un prince, un fils de roi avec trois cents filles à ma disposition, parmi lesquelles je n’aurai qu’à choisir… Pourquoi n’y a-t-il qu’un seul prince ? Pourquoi Cendrillon, persécutée par sa famille, lui pardonne-telle à la fin ? Pourquoi Cendrillon, quand elle fuit le domicile, n’essaie-t-elle pas de se rebeller ou de quitter le pays ? Pourquoi le prince choisit-il la fille qui a le moins de personnalité, qui dit oui à tout le monde, mais qui est belle ? Moi, je préférais les belles-soeurs, peut-être plus moches mais plus vivantes, plus humaines… Pourquoi ? Le totalitarisme animal qui préexiste toujours chez l’être humain est un truc qui me passionne.

Le personnage que joue Michel Hazanavicius, c’est la fée ?

R. S. : Oui, il emmène Jacky dans un jardin avec des légumes et des fruits qui lui permettront d’aller au palais, c’est la citrouille du conte. Il lui donne le pouvoir de se nourrir d’autres idées… J’ai aussi remplacé la chaussure par une perruque…

On a l’impression que vous n’avez pas beaucoup de sympathie pour Jacky. Il est trouillard, mesquin, faible, intéressé, pas très malin. Didier Bourdon dit même dans le dossier de presse que Jacky est « con comme un balai »… 

R. S. : Ce n’est pas parce qu’il est con comme un balai qu’il n’est pas sympathique ! En fait, tout comme Cendrillon, Jacky est un collabo. Quand il prend conscience de la réalité qu’il ne comprenait pas, et même quand il provoque la révolution sans le faire exprès, il continue à être un collabo malgré tout. Il a beaucoup de mal à changer, c’est un type de personnage qui m’intéresse beaucoup. Jacky est un conservateur, il ne se rebelle pas contre la famille… Celle-ci est une entrave à la liberté de jouir. Et il n’y a pas de révolution sans explosion de la liberté sexuelle.

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© Les Films des Tournelles

Des pays précis sont-ils visés dans ce film ? 

R. S. : Sincèrement non. On pourrait penser à la Corée du Nord, ou à l’Iran… mais la situation là-bas est beaucoup moins simple qu’on ne l’imagine. Si j’avais voulu parler spécifiquement du monde musulman, je l’aurais fait, je l’ai déjà fait dans des livres… Ce dont je voulais parler c’était du patriarcat. Si je vous montre cette photo [ci-dessous] qui se trouve dans la mémoire de mon téléphone portable, vous allez l’interpréter en pensant à des musulmanes, alors qu’il s’agit de bonnes soeurs dans les rues de Rome. Dans ma famille, ceux qui sont musulmans, en voyant les images du film, étaient convaincus qu’il s’agissait de chrétiens. On projette toujours ses propres clichés. La couleur rouge ou orangée des « voileries » du film [ci-dessus] rappelle les robes des moines bouddhistes. Je voulais noyer les références.

Comment avez-vous conçu l’esthétique, la tristesse des décors du film ? 

R. S. : J’ai vécu en Syrie jusqu’à l’âge de douze ans. On ignore en France que c’était un allié de l’URSS, avec tout ce que cela implique dans les paysages, l’urbanisme, les monuments. J’ai donc grandi dans un pays communiste plutôt que dans un pays musulman. On faisait la queue dans les magasins ! Ce sont ces images que je voulais reproduire, pour moi elles sont naturelles, elles font partie de ma vie. J’ai tourné en Géorgie, pour les obtenir. Nous avons été dans un village près de Tbilissi, Tserovani, où se trouvent ces maisons toutes identiques. Nous avons également investi le palais de Gori, la ville natale de Staline…

Est-ce difficile de tourner en Géorgie ?

R. S. : Non, c’est un pays démocratique ! Les Géorgiens étaient très ouverts et ravis qu’on vienne tourner chez eux. Je n’aurais pas imaginé tourner dans un pays non démocratique. Nous traversions de magnifiques paysages, et pourtant, je n’étais intéressé que par les bâtiments décatis… Je voulais des paysages moches ! Dans le village de Tserovani, la moitié des habitants ont fait de la figuration : certaines femmes âgées portaient un pantalon pour la première fois de leur vie. Elles étaient stupéfaites de l’aisance que donne ce vêtement, tandis que des brutes musclées en « voilerie » se rendaient compte du contraire… C’était très drôle et en même temps triste.

Vous avez inventé un nouveau vocabulaire, une autre typographie… 

R. S. : Oui, un blasphème devient une « blasphémeriez », une merde devient un « merdin »… les valeurs sexuelles sont inversées. Ne dit-on pas, en grammaire, que le masculin l’emporte sur le féminin ? La langue est un puissant outil de domination. Et la typographie, créée par Fanette Mellier, évoque des toiles d’araignée. Comme l’alphabet gothique. Je tenais vraiment à ce que les lettres et leurs formes n’appartiennent qu’aux Bubunnes et participent de l’oppression.

Le film comporte un aspect très inquiétant… 

R. S. : Je tiens beaucoup à cette présence du malaise. En tant que spectateur, j’ai horreur de me sentir bien dans un film ! Je préfère être dans mon lit pour ça ! J’aime être chamboulé, maltraité, bousculé !

Vouliez-vous que le rire du spectateur s’étrangle ? 

R. S. : Oui j’adore quand le rire s’étrangle… Comme dans la scène du suicide des Beaux Gosses. Quand le prof saute par la fenêtre et se tue, et que les garçons sont soulagés… Ce rire de gêne est mon préféré.

D’où vient le plan où tous les hommes en blanc se trémoussent dans le palais en espérant être choisis ? 

R. S. : J’ai pensé à ces milliards de spermatozoïdes qui se bousculent autour d’un seul ovule ! Je trouve ça très triste et très beau à la fois, tous ces spermatozoïdes qui tentent leur chance, même quand ils sont loin de l’ovule, et qui essaient quand même… C’est assez émouvant tant c’est déprimant… Cela rappelle aussi les boîtes de nuit, avec les mecs qui dansent tous autour de la même fille…

ITW 610 Sattouf Photo © Les Films des Tournelles
© Les Films des Tournelles

 Comment travailler avec des acteurs sur une situation aussi étrange ? 

R. S. : Je répète pas mal, mais je demande peu de choses aux acteurs. Je ne crois pas vraiment aux rôles de composition, ou plutôt, cela ne m’intéresse pas vraiment… J’aime quand les acteurs restent eux-mêmes… J’ai seulement demandé à Vincent Lacoste d’être doux, de parler aussi bas que quand il réveille sa copine le matin. J’ai choisi Anémone parce que je l’adore, et que j’ai lu un interview d’elle, où elle disait qu’elle regrettait d’avoir eu des enfants, que la société l’y avait obligée, qu’elle aurait été plus heureuse sans ça. Cette brutalité m’a plu. Elle est tout à fait elle-même dans le rôle d’une dictatrice. Mais j’ai rencontré son fils : il a l’air très bien !

Et Charlotte Gainsbourg ?

R. S. : J’ai été heureux de lui donner un rôle d’héritière. C’est une grande actrice, mais elle est aussi la fille de grands artistes… Elle a dû se situer par rapport à eux… Quelque part, elle aussi est une héritière qui n’a pas choisi forcément son héritage…

Quel est le plus grand plaisir, la mise en place, la direction d’acteurs, le montage ? 

R. S. : Tout était génial, tout était bien. J’aime les acteurs, je crois que c’est ce que je préfère, un acteur qui se donne complètement. Qui s’abandonne.

Quels sont vos cinéastes de chevet ? 

R. S. : Je connais par coeur tous les films de Truffaut et de Rohmer… J’idolâtre Jacques Rozier… ou encore Fellini, Buñuel… J’aime la façon dont ces réalisateurs jouent avec l’humour… Mais j’adore aussi Tarkovski, j’ai dû voir cinquante fois Stalker… Ou Paul Verhoeven… Qui est mon cinéaste contemporain préféré, je crois. Je ne me suis jamais remis de Robocop, de cette façon de montrer la société. La télévision de mon film est une référence directe à « J’en prendrais pour un dollar » dans Robocop

La fin du film, qu’il ne faut pas raconter, permet elle aux personnages d’échapper à leur sort ? Est-ce un bras d’honneur, ou une indication que tout finira mal pour eux ? 

R. S. : J’ai voulu laisser un doute. Toutes les interprétations de cette image finale sont possibles. Comment nous situons-nous, en tant que spectateur, par rapport à la famille, et à la jouissance égoïste ?  

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION ET RENÉ MARX 

Réal. et scén. : Riad Sattouf. Dir. ph. : Josée Deshaies. Mus. : Riad Sattouf. Déc. : Alain Guffroy. Mont. : Virginie Bruant. Cos. : Olivier Ligen. Prod. : Les Films des Tournelles.
Dist. : Pathé Distribution.
Avec Charlotte Gainsbourg, Vincent Lacoste, Anémone, Noémie Lvovsky, Didier Bourdon, Valérie Bonneton, Michel Hazanavicius, Laure Marsac, William Lebghil, Anthony Sonigo, India Hair, Anamaria Vartolomei, Riad Sattouf, Valeria Golino, Emmanuelle Devos.
Durée : 1h30. Sortie France : 29 janvier 2014.

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