L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Actus Couverture numéro 671-672 de l'Avant-Scène Cinéma à propos de La grande vadrouille de Gérard Oury

Publié le 8 avril, 2020 | par @avscci

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Entretien – Gérard Oury

Alors que les deux héros de La Grande Vadrouille ont pour l’éternité les traits de Bourvil et de Funès, il apparaît que votre idée première était de mettre deux femmes en présence… Comment avez-vous été amené à changer votre fusil d’épaule de façon aussi radicale ?

Gérard Oury : La première idée s’est défaite. Après le succès du Corniaud, j’avais envie de faire un second film avec les mêmes interprètes, mais qui ne serait pas une suite. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de suite. Je n’en ai jamais eu la tentation, même si j’ai senti à l’occasion une amicale pression de mes producteurs. Mais la pression s’évacue facilement : il suffit d’avoir une autre idée et d’allumer la mèche. Certains auteurs sont des vendeurs de sujets et j’en fais partie. Je me souviens de Jacques Companeez, qui savait séduire son auditoire en racontant des histoires qu’il improvisait presque, tout en donnant l’impression de les porter en lui depuis longtemps. Je suis comme lui… La Grande Vadrouille devait effectivement se faire avec deux femmes, et nous avons choisi de faire le film avec deux hommes. Mais cela aurait tout aussi bien pu être tout à fait autre chose… Nous sommes un peu comme une coque de noix sur une rivière. Nous sommes ballottés, l’important étant de pas se laisser bloquer par des branchages…

Quand vous faites un film, l’idée vous appartient intégralement au départ. Mais au fur et à mesure que le projet se développe, l’œuvre vous échappe peu à peu. Quand elle arrive devant le public, celui-ci se l’approprie. Il comprend ce qu’il a envie de comprendre et vous n’êtes pas là pour corriger le tir…

G. O. : Cela procure un sentiment double. D’une part, on dépend effectivement de la réaction du public. Mais c’est en même temps très grisant, parce que l’on découvre des choses que l’on n’avait pas prévues. Alors qu’au contraire, certains éléments sur lesquels on comptait se révèlent ne pas fonctionner…

D’autant qu’entre le scénario et le tournage viennent se glisser quelques impondérables. Qu’en a-t-il été concernant La Grande Vadrouille ?

G. O. : Je me souviens que notre souci principal, c’était que Terry-Thomas était très cher. En raison du succès du film de Ken Annakin Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines, qui venait de cartonner. Je me souviens avoir dû mettre un genou à terre devant Robert Dorfmann, le producteur, en disant qu’il me fallait absolument cet acteur… Mais heureusement, mes producteurs, Dorfmann et Poiré, m’ont suivi aveuglément. Dans ce qui était parfois délirant. J’ai un peu craqué le costume légèrement étriqué du cinéma français de l’époque.

À partir du triomphe du Corniaud, j’imagine que vous disposez d’un chèque en blanc pour faire ce que bon vous semble…

G. O. : C’est vrai qu’avec Le Corniaud, puis La Grande Vadrouille, on me confie presque le chéquier… Si j’ai eu de la chance, c’est bien d’avoir été suivi par des gens qui me laissaient délirer à ma guise. Mais vous comprendrez que faire atterrir des parachutistes sur les toits de l’Opéra de Paris, ce n’est a priori pas facile. Je n’avais peur de rien. J’ai obtenu le feu vert de Malraux ou de mon ami Biasini, qui était directeur général des théâtres, et j’ai pu concrétiser mes désirs. On me disait que je n’obtiendrai jamais certaines choses, que je devais remplacer les toits de l’Opéra par ceux du Théâtre des Champs-Elysées. Mais je me suis entêté, parce que je voulais que l’on profite des chimères du palais Garnier et de la fabuleuse perspective qu’offrait l’Opéra. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai jamais rencontré le moindre obstacle. Comme je proposais des choses très ambitieuses, très culottées, il fallait convaincre en permanence.

Quand on écrit un scénario, tout est possible. C’est au moment du tournage que certaines idées se concrétisent dans la douleur… Ce qui est intéressant, c’est que vous ne vous interdisez pas grand-chose et que votre cinéma tranche du tout-venant de la comédie française par le fait que vous disposez de moyens…

G. O. : Dans Le Cerveau, il y a le « dessin animé » inclus dans le film qui indique comment doit se dérouler le casse. J’ai montré ce qui devrait se passer pour signifier ensuite que rien ne se déroule comme prévu. Et c’est devenu assez kitsch, en fin de compte, avec le temps.

Ce qui n’est pas kitsch, en revanche, c’est l’ambition de votre propos. La trame de vos films ne repose pas uniquement sur des gags plus ou moins réussis, mais vous vous proposez de mettre en place un véritable univers…

G. O. : C’est en tout cas mon ambition.

Vous avez co-signé le scénario de La Grande Vadrouille avec Marcel Jullian et Danièle Thompson, votre fille. Une association qui a d’ailleurs perduré… Comment vous répartissez-vous le travail ?

G. O. : Nous travaillons réellement ensemble. Il y en a un qui rédige, tour à tour. En relisant, nous complétons. Nous effectuons une espèce de travail de compilation.

Tout vient en même temps : le dialogue, les situations, les gags ?

G. O. : Oui, tout vient en même temps. Nous écrivons tout ce qui nous vient à l’esprit, puis nous effectuons une sélection. Je me rappelle que nous avions été frappés par une coïncidence. Nous étions dans le midi. Nous venions d’écrire la scène de « Tea for two » et nous sommes allés dîner dans un petit restaurant. Quand nous sommes entrés, des musiciens se sont mis à jouer « Tea for two ». J’y ai vu un présage.

Avez-vous, en général, un découpage très précis avant de vous attaquer au dialogue ?

G. O. : Le découpage est très précis, mais il est mis à mal par une part d’improvisation très importante au fur et à mesure que se déroule le tournage. Il arrive même que de temps à autre, je réécrive une scène la veille sur un coin de table. Dans La Grande Vadrouille, c’est le cas de l’interrogatoire. Quand je glisse poursuivis et poursuivants dans le même lit, nous sommes en plein délire. Nous avons pleuré de rire pendant le tournage. À un moment donné, l’évidence apparaît. Nous savions que nous allions dans la bonne direction. D’où l’importance que revêt le choix des acteurs. Parce que si l’on veut tirer un son de violoncelle d’un violon, il ne faut pas jouer de la trompette. D’une certaine manière, le choix des comédiens est partie constitutive du scénario. Si j’engage Alice Sapritch et que je lui fais faire un strip-tease, je sais que cela va donner quelque chose de drôle. Parce qu’elle va être à contre-emploi.

Le corniaud de Gérard Oury

Comment vous est venue l’idée de réunir Bourvil et de Funès au moment du Corniaud ?

G. O. : Un petit peu par hasard. Je connaissais très bien de Funès. Mais Bourvil aussi. Nous avions tourné ensemble dans Le Miroir à deux faces, le film de Cayatte. J’avais également été acteur dans Le Passe-muraille. Mais je le dis toujours : quand on met deux comiques ensemble, cela peut s’avérer être l’huile et le feu, ou au contraire l’eau et le feu. Le premier peut anéantir le second, mais ils peuvent aussi se valoriser mutuellement. Et cela, on ne le sait pas avant. On le découvre au moment du tournage. Quand cela ne marche pas, c’est trop tard…

Cela vous est-il arrivé ?

G. O. : Non. Je ne crois pas. Ce qui est important, c’est que l’antagonisme se transforme in fine en protagonisme. Je suis un très grand admirateur de Laurel et Hardy.

On n’imagine pas l’un sans l’autre. Et il existe une telle complémentarité à la fois dans ce qu’ils véhiculent et dans leur personnalité…

G. O. : Ils ont pourtant un point commun : ils ont tous les deux peur de leurs femmes. Cela m’amuse beaucoup. J’aime les mecs terrorisés par des matrones. Un peu comme dans les dessins de Dubout. Dommage qu’ils n’aient jamais été adaptés au cinéma.

Au-delà de leur opposition immédiate, comment pourrait-on définir la complémentarité de Bourvil et de Funès ?

G. O. : De Funès est à plat ventre devant les puissants et arrogant avec les faibles. C’est pour cela que cela m’a également beaucoup amusé de le mettre en présence de Montand. Ce qui n’était pas évident au départ.

De Funès ressemblait-il à l’image que véhiculait le cinéma ?

G. O. : Pas du tout. D’ailleurs il avait horreur, quand il était dans un lieu public, que les gens se mettent à guetter sur son visage les mimiques qui l’avaient rendu célèbre. Il faisait de gros efforts pour ne pas être reconnu. Il portait en permanence une casquette bien enfoncée sur le crâne… Mais une fois sur le plateau, il devenait un autre. Son génie était d’apprivoiser l’excès. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Passé une certaine frontière, on peut laisser libre cours au délire. Avec de Funès, on ne se situe plus dans le domaine du réalisme, mais dans une autre dimension, qui entretient une certaine parenté avec le cartoon. Ce qui m’amuse toujours quand je revois La Grande Vadrouille, c’est cette scène où il félicite l’orchestre à l’Opéra avant de traîner progressivement tous les musiciens dans la boue. Il change totalement d’humeur… C’étaient des choses que l’on trouvait ensemble.

Ce qui veut dire que, sans doute parce que de Funès est lui-même un créateur, il y a une part de proposition, d’improvisation sur le plateau…

G. O. : Bien sûr. Pourquoi se priverait-on de ce que révèle le tournage ? L’une des images les plus célèbres du film, c’est de Funès juché sur les épaules de Bourvil, ce qui correspond d’ailleurs à l’essence de leur relation… Au départ, cela devait rester ponctuel, le temps de descendre du muret. Mais en les voyant dans cette position, nous avons décidé de faire durer le plaisir… Des choses comme celles-là sont forcément improvisées, avant d’être corrigées.

Et sur le tournage, les deux hommes s’entendaient bien ?

G. O. : Tout à fait. Quand on se levait de bonne heure, vers 5 heures et demie, de Funès était un peu ronchon. Alors Bourvil tournait autour de lui en chantant : « C’est nous qui sommes les abeilles… bzz bzz ». Et l’autre était bien obligé de rigoler… C’était un tournage heureux.

Le plaisir est permanent sur un tournage ?

G. O. : Pour La Grande Vadrouille, le plaisir était permanent. Ce qui n’empêche pas l’angoisse de l’être également. On passe de l’un à l’autre à très grande vitesse. Quand tout dépend d’une fausse teinte, d’un nuage… Tout d’un coup, alors que la prise est miraculeuse, on s’aperçoit que l’objectif était obstrué… On ne retrouve pas nécessairement la grâce. Et parfois, elle ne survient que sur le tard…

Vous arrive-t-il de faire beaucoup de prises ?

G. O. : Cela m’est arrivé de faire beaucoup de prises, exagérément. Mais la cause était bonne, puisque c’était pour obtenir la perfection. Il arrive que cette recherche dépasse les objectifs. C’est-à-dire que le mieux est parfois l’ennemi du bien… Mais je suis bien obligé de me fier à mes intuitions. Je pars du principe que ce qui me fait rire fera rire le public. Si je ne ris pas, c’est préoccupant. Je me rappelle très bien avoir eu un jour sur un plateau un de Funès complètement vidé. On a attendu qu’il se recharge…

Ayant été comédien, votre pente naturelle est-elle de vous intéresser d’abord au jeu des acteurs ?

G. O. : Oui, mais en même temps je suis très conscient de ce que je veux au niveau des décors et de la lumière. J’ai toujours veillé à avoir des techniciens qui soient sur le dessus du panier. Ils devaient savoir d’avance ce que je voulais. Sur La Grande Vadrouille, il fallait par exemple que l’image soit une image de comédie, mais en même temps très belle, ce qui n’était pas évident. Parfois l’image est belle dans le clair-obscur. Mais pour que les gens rient, il faut qu’ils voient ce que font les acteurs. Chaplin disait : « Dans la comédie, attention, pas trop de manivelle ». Parce que ce n’est pas la caméra qui joue le premier rôle. C’est ce qui passe devant. Certains réalisateurs s’installent sur une grue qui monte à quinze mètres et pensent que c’est épatant. Pour moi, ce n’est évidemment pas un but en soi.

Le rire n’est pas consensuel : comment être certain que l’on va faire rire ?

G. O. : C’est vrai que c’est un pari. Mais j’ai toujours eu des certitudes au moment où les choses se passent. Je pense à cette scène où de Funès est aphone, et qu’il veut parler avec un filet de voix. Ce n’était pas dans le scénario, c’est une trouvaille sur le plateau.

Quels sont parmi les grands comiques ceux qui vous ont le plus marqué ?

G. O. : C’est une banalité de répondre Chaplin. Pour moi, c’est celui qui a tout inventé et qui est le mieux parvenu à trouver l’équilibre entre le rire et l’émotion. Mais j’ai également beaucoup aimé les Marx ou W.C. Fields. J’ai en fait toujours beaucoup ri au cinéma avant de me rendre compte que c’était mon registre. J’étais un tambour qui voulait jouer de la flûte. Mais mon rêve, c’était d’être un acteur comique, ce à quoi je ne suis jamais parvenu. C’est vrai que je n’ai pas démarré dans la légèreté. En interprétant Britannicus, je ne faisais rien pour me signaler comme comique… Il existe aussi des grands rôles comiques classiques, mais je n’ai jamais été Scapin… Ce n’était pas mon emploi. Mon physique de jeune premier, ma voix très grave me destinaient à d’autres choses.

Cela dit, si votre nom est lié à la comédie, le cadre de vos films n’incite pas toujours à la gaudriole. Il est en particulier une question qui revient de façon récurrente dans votre œuvre, c’est celle du racisme. Le fait d’être juif vous a-t-il aidé à aller dans cette direction ?

G. O. : Probablement. Si je m’étendais sur le divan du docteur Freud, je parviendrais sans doute à le formuler de façon plus précise. J’ai encore en tête des images de la dernière guerre : je me souviens de la police venant arrêter des enfants dans un petit hôtel de Monte-Carlo. Les cris de leur mère me restent gravés dans la tête.

Vos films dénoncent l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme. Le cinéma est-il un bon moyen pour faire avancer des idées ? Ou peut-être d’exorciser un certain nombre de choses…

G. O. : Je ne crois pas que l’on puisse exorciser le monstrueux par le truchement d’un film. Mais on peut creuser une petite brèche. Je crois à la valeur d’exemple du cinéma. Le cinéma, c’est comme la multiplication des petits pains. Parce que ce sont des centaines de copies qui vont se balader, puis les films vont entrer chez les gens par la télévision ou le DVD. C’est un moyen en or pour atteindre le plus grand public. Et pour contribuer à la réflexion du public, ce qui n’est jamais négatif.

Est-il arrivé que vous fassiez un film pour défendre des idées et non parce que vous aviez en tête de réunir des comédiens ou de raconter une histoire précise ?

G. O. : Je crois que les acteurs arrivent en premier. Ma démarche, c’est de me dire que j’ai envie de faire un film avec untel et untel. Et là je me demande quel thème je vais pouvoir aborder qui puisse coller à leur personnalité. Je leur raconte l’histoire à laquelle je pense, et si je suis encouragé, je fonce. Je fais partie de ceux qui sont facilement encouragés ou découragés… Je carbure beaucoup à l’enthousiasme des autres.

Question enthousiasme, le public n’a pas été chiche du sien. Au box-office, vous êtes champion toutes catégories…

G. O. : Quand on a du succès, on monte sur Pégase… Je n’ai pas de fierté particulière à être champion, comme vous dites. Mais je suis heureux d’être parvenu à toucher le grand public, plutôt qu’un groupe restreint. C’est une évidence : nous faisons des films pour qu’ils soient vus. Mais je n’en tire pas pour autant des conclusions hâtives sur ce que je représente dans le cinéma. Je ne sais pas quelle place la postérité réservera à mes films, et à vrai dire, cela n’a pas vraiment d’importance.

Vous affichez un vrai recul par rapport aux vanités du monde… C’est peut-être la définition de l’humour…

G. O. : C’est vous qui le dites. Je ne sais pas du tout ce que je suis. Je suis un vieux bonhomme qui aimerait bien avoir vingt ans de moins pour pouvoir faire vingt ans de cinéma de plus…

PROPOS RECUEILLIS PAR YVES ALION
Paris, décembre 2001
Cet entretien est paru une première fois dans le numéro 515 de l’ASC.

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