Critique Ema de Pablo Larrain

Publié le 3 septembre, 2020 | par @avscci

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Ema de Pablo Larrain

L’admirable carrière de Pablo Larrain commence à s’inscrire dans un étrange balancement. Depuis sa percée, avec le film No, l’auteur a mis les pieds dans un milieu plus ambitieux, populaire, presque hollywoodien, concrétisé par le succès de son Jackie avec Nathalie Portman. Mais, alors que se profile un autre biopic prestigieux, Diana, ainsi qu’une série HBO d’horreur avec Juliane Moore, Larrain continue de livrer quotidiennement des œuvres plus ardues telles que Neruda, gardant ainsi un équilibre entre un visage plus mainstream, et le cinéaste exigeant, parfois aride, qu’il demeure. Ema appartient sans discussions à cette deuxième catégorie : le cinéaste y retrouve son acteur fétiche, Gael Garcia Bernal, ainsi qu’une production plus économique et légère, apte à l’expérimentation et un retour aux sources. Mais ce retour, loin du repli, s’effectue au contraire dans une régénérescence, par la rencontre avec d’autres corps, d’autres arts, voire une autre génération. Avec Ema, Larrain affronte une forme de maturité qu’il interroge et confronte, puisqu’admettre son âge est souvent une façon de bien vieillir.
Soit une jeune femme donc, Ema, regardée par un homme, Gaston. Celui-ci est metteur en scène, chorégraphe plus précisément. Elle est danseuse, fait partie de sa troupe. Elle est également plus jeune que lui, ainsi que son épouse. Entre eux deux, comme à peu près pour tous les couples mêlant l’art, le travail et la vie privée, se noue un enchevêtrement de complications. Il y a la création, à travers un nouveau spectacle et les choix de Gaston, remis en cause par la nouvelle génération dont Ema se fait la porte-parole. Mais il y a aussi l’intime, la tragédie personnelle de Polo, petit garçon adopté par le couple, puis rendu après que l’enfant ait accidentellement brûlé le visage de sa tante. La violence de cet acte, le fils admis puis rejeté, est fondatrice du récit. Elle s’infiltre dans les rapports entre Ema et Gaston, dans leur spectacle, évidemment dans leur couple. Ema se bat plus précisément contre ses remords, et son époux n’hésite pas à remuer le couteau dans la plaie de cette forme particulière de blessure maternelle. Ce double jeu souvent cruel est porté par deux comédiens au statut fort éloignés, dans leur carrière ou dans le monde du metteur en scène. D’un côté Garcia Bernal, déjà acteur principal de deux longs métrages de Larrain, valeur sûre et reconnue du cinéma sud-américain, lié à ses plus grands noms, star de cinéma d’auteur tout autant que de sitcoms américains à succès. De l’autre Marianna Di Girolamo, toute jeune comédienne et danseuse, nouvelle venue dans le monde de l’auteur. Ce surgissement fait précisément sa force. Le visage de l’actrice, ses chorégraphies, ses gestes, incarnent une radicalité, un nouvel univers, auquel le Gaston interprété par Bernal, et Larrain à travers lui, sont forcés de se confronter. Cette jeunesse que porte Girolamo est clairement un des enjeux du film, le cinéaste est clair sur ce point dans ces intentions. Elle s’incarne dans les danses proposées, qui bousculent les certitudes esthétiques du chorégraphe Gaston. Comment amener une présence différente, avec un âge et une perception différents, dans une vision artistique déjà posée ? Gaston et Larrain se rejoignent clairement sur cette interrogation, faisant ainsi d’Ema une forme d’affrontement, de combat entre un regard et un corps, un être.
Cet aspect réflexif, presque meta du récit, ne doit bien entendu pas faire oublier les thèmes plus explicites du scénario. Ema est aussi évidemment l’histoire d’une maternité complexe et fort perturbée. Une femme qui s’est voulue mère et a accompli ce geste extraordinaire, lourd : rendre son enfant, après lui avoir promis d’être pour lui un parent authentique. La violence du geste de Polo peut rappeler la problématique de ce chef d’œuvres sur l’adoption, L’Enfance volée de Pialat, où le jeune héros ne cesse, par ses agissements, de tester l’amour de ceux qui se prétendent ses nouveaux parents. Cette interprétation, ainsi que le personnage de Polo même, reste néanmoins un sous-texte, parfois proche de l’abstraction. Le film prend le point de vue inverse de celui de Pialat, interrogeant cette identité étrange de mère qu’Ema croit pouvoir assumer, avant de se retrouver face à cette sorte de défaite intérieure. Comment assumer avec l’amour irraisonné nécessaire à un enfant qui n’est pas le sien ? L’héroïne se débat avec un échec profond qu’elle n’arrête jamais de tenter de rectifier ou réécrire. C’est dans cette perspective qu’Ema apparaît comme une héroïne profondément larrainienne. Depuis le premier plan de son premier long métrage, Fuga, où un jeune compositeur fait surgir de son esprit la symphonie retenue dans sa tête, l’auteur a présenté presque systématiquement des protagonistes en bute avec le réel, cherchant à le tordre, à se le réapproprier, dans un mélange entre imaginaire et une réalité bien physique. Du petit monde fantasmé que se crée Tony Manero au milieu de l’horreur du Chili de l’époque, jusqu’à la persona, voire le mythe, crée sciemment par Jackie Kennedy, en passant par l’univers alternatif onirique de Neruda, ou celui de l’image, de la représentation, dans lequel agit le héros publicitaire de No, cette problématique du choc, de la volonté des personnages de tordre, maitriser ou réinventer leur environnement, irrigue toute l’œuvre de Larrain. Ema n’est pas une exception, et enrichit ce thème omniprésent.
Il le fait avec un retournement de situation, un bon vieux twist narratif presque digne d’un Shyamalan dans sa manière de retenir l’information avant de nous asséner le coup de grâce. Nous n’allons bien entendu pas ici le révéler, mais nous signalerons juste l’étonnement que peut provoquer la dimension fort positive du dit twist. Il y a, pour le dire sans trop déflorer le mystère, quelque chose d’utopique dans la dernière scène du film. Peut-être pour la première fois, sans le cynisme réaliste qui ponctuait la conclusion historiquement heureuse de No, une forme de happy end surgit chez Larrain. La réalité que l’héroïne a voulu remanier, sculpter, finit par effectivement parvenir à quelque chose sensiblement proche de ses désirs. Cette bonne nouvelle change potentiellement tout, puisque l’impuissance parfois désespérée des protagonistes de Larrain cède finalement la place à autre chose, une vision de ce qui serait possible, au lieu de la malédiction d’un réel souvent trop fort. L’utopie est ici étrange, mais applicable à bien des niveaux. On croyait voir une œuvre sur une jeune femme belle, créative, indépendante et paumée, traversant une violente crise personnelle. On découvre en fait le portrait d’une personne claire, structurée, dont la liberté sexuelle et la litanie d’aventures ne sont pas reniées, mais se révèlent plus précises et en aucun cas chaotiques. Là réside l’autre aspect le plus étonnant de ce twist. Il trahit une forme d’ordre au milieu du chaos, et reconnaît Ema en lui rendant ainsi hommage. Cette dernière finit par incarner le côté lumineux d’un Tony Manero, le sombre héros du deuxième long métrage de Larrain. Celui-ci utilisait la terreur, la violence, pour maintenir le petit monde qu’il s’était fabriqué, reproduisant ainsi la violence politique plus large à l’œuvre dans le Chili à l’époque du film. Mais Ema, protagoniste moderne vue par le cinéaste comme la représentante d’une génération nouvelle et définitivement autre, utilise l’amour et la sexualité pour créer une communauté différente, loin des normes, où chacun aurait sa place. Ce rêve du présent chilien opposé au cauchemar de son passé dessine un optimisme nouveau chez l’auteur, plutôt surprenant et bienvenu.
Que s’est-il passé pour permettre cette transformation ? La clé réside peut-être dans le changement d’axe de la mise en scène. Ema est en effet peut-être l’héroïne mais elle est sans arrêt surtout regardée : par la caméra, par le désir de ses amants, par le regard de son compagnon/Pygmalion/chorégraphe Gaston, et par Pablo Larrain bien évidemment. Ce changement n’est pas anecdotique dans l’œuvre de l’auteur, puisque l’on passe d’une forme d’identification parfois forcée, visible dès la première séquence du premier long métrage, à une fascination. L’important est peut-être là, dans la possible libération du cinéaste. Il serait ainsi plus dans la contemplation que la projection, contemplation d’une jeune femme différente, avec une sensibilité, une sexualité, un art résolument, forcément énigmatiques. Et c’est cette étrangeté qui serait le cœur de la mise en scène mais, également, le cœur de son utopie. Elle permet à l’artiste de trouver en Ema une force qu’il n’arrivait potentiellement pas à trouver précédemment en lui. Souhaitons-lui de conserver cette force nouvelle, évolution d’un artiste ici beaucoup admiré, déjà changé.

Pierre-Simon Gutman

Film chilien de Pablo Larrain (2019), avec Mariana Di Girólamo, Gael García Bernal, Paola Giannini. 1h42.

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