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Critique First man, le premier homme sur la Lune de Damien Chazelle

Publié le 16 octobre, 2018 | par @avscci

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First man, le premier homme sur la lune de Damien Chazelle

La conquête de l’espace demeure sans doute la plus grande épopée humaine du XXème siècle, mais le cinéma ne l’a encore que peu évoquée, sinon dans des fresques comme L’Etoffe des héros (1983) de Philip Kaufman, Apollo 13 (1995) de Ron Howard, Les Figures de l’ombre (2016) de Theodore Melfi voire le film d’animation belge de Ben Stassen Fly Me to the Moon (2008). Il y a d’ailleurs aussi une mouche dans First Man. Encore y reste-t-on au niveau de la légende avec morceaux de bravoure et mots d’esprit historiques.

Rompant de façon spectaculaire avec les trois films musicaux qui ont contribué à sa réputation, Damien Chazelle, le plus jeune lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour La La Land, en 2017, a décidé d’adopter une posture assez personnelle et de souligner à quel point cette aventure (survenue quinze avant sa naissance) a pu changer en profondeur ceux qui ont été choisis pour devenir ses artisans. Il s’attache en l’occurrence dans First Man à l’astronaute qui a enfoncé le premier l’empreinte de ses bottes sur le sol lunaire et montre combien cette expérience a bouleversé à jamais sa vision intime de l’univers. De ses débuts comme pilote d’essai à son apprentissage dans le cadre du programme Mercury considéré comme une priorité absolue par John Fitzgerald Kennedy, Neil Armstrong apparaît comme un être taiseux et torturé auquel ses névroses intimes auraient en toute logique dû valoir de se voir écarté par la Nasa, en quête d’hommes d’airain pour aller sur la lune. Sa détermination était cependant à toute épreuve et c’était là l’essentiel.

Tournant résolument le dos à l’héroïsation inhérente à ce genre de films, Damien Chazelle réussit la prouesse de dessiner le portrait d’un père de famille hanté par la mort de sa fille qui envisage sa mission comme un véritable sacerdoce et va la vivre comme une rédemption. La mise en scène accorde ainsi une importance prépondérante à la musique, composée par le complice habituel du réalisateur, Justin Hurwitz, lequel s’offre même un clin d’œil personnel au Beau Danube bleu de Johann Strauss utilisé par Stanley Kubrick dans 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968). Un parti pris qui tranche avec les normes hollywoodiennes en usage et s’accompagne d’un traitement audacieux du son proprement dit. Au fracas incessant qui caractérise la vie terrestre et les séances de simulation en vol organisées par la Nasa, se substitue ainsi un silence assourdissant lorsqu’Armstrong et Aldrin débarquent sur la lune. Parti pris radical et absolument rarissime dans le contexte du cinéma américain qui semble illustrer au pied de la lettre la fameuse sentence énoncée par Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »

C’est à son interprète masculin de La La Land, Ryan Gosling, que Damien Chazelle a eu la bonne idée de confier le rôle de Neil Armstrong. Un choix qui s’avère particulièrement judicieux, tant la mise en scène accorde d’importance au regard de l’acteur qui exprime mieux que les mots sa détresse indicible et sa solitude fondamentale. Un parti pris avec lequel rompt symboliquement le réalisateur lorsqu’il le filme sur la Lune, observant son premier clair de Terre, alors même qu’il vient de prononcer pour la postérité la phrase historique : « C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand bond pour l’humanité », et que le casque de son scaphandre ne laisse plus rien voir d’autre que le reflet d’un paysage immense et désolé, écrasé par la nuit. Comme s’il était submergé et enfin apaisé par son rêve. Jusqu’à ses retrouvailles avec son épouse (Claire Foy, révélée dans le rôle d’Elizabeth II par la série The Crown), lors de sa quarantaine, qui passent par le contact symbolique de leurs mains des deux côtés d’une vitre, au terme de tant de conversations à sens unique où elle parlait pour deux et où il lui opposait son mutisme. Un geste simple qui efface trop de non-dits.

Adapté par Josh Singer, scénariste déjà associé à Spotlight (2015) de Tom McCarthy et Pentagon Papers (2017) de Steven Spielberg, First Man est le portrait d’un homme en proie à ses démons qui va réussir à exorciser son mal de vivre en se ressourçant dans un autre monde. Chazelle n’essaie jamais de jouer sur un suspense factice. De l’entraînement des astronautes de la Nasa, il ne montre que le bruit et la fureur. Jamais le danger potentiel qui les menace. Comme s’il considérait qu’il fallait une bonne dose d’inconscience pour se plier à cette discipline. Pas question non plus pour lui d’exalter un quelconque nationalisme, comme il est d’usage dans ce genre d’évocations. Lorsque les deux pionniers décollent du sol lunaire à bord du Lem et jettent un dernier regard vers le territoire qu’ils viennent de conquérir, on ne distingue à aucun moment le drapeau américain qu’ils ont planté pour entériner leur exploit aux yeux de l’humanité, mais aussi de leurs successeurs. Comme si, aux yeux du réalisateur, ces pionniers appartenaient à l’espèce humaine avant de représenter un pays. Une audace à la mesure de ce film profond et intègre qui s’interroge sur la notion même de héros.

Jean-Philippe Guerand

First Man Film américain de Damien Chazelle (2017), avec Ryan Gosling, Claire Foy, Pablo Schreiber. 2h18.

Critique en partenariat avec l’ESRA.

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