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Critiques de films Affiche du Secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa

Publié le 23 mars, 2017 | par @avscci

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Critique – Le Secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa

Camera obscura

Sous ce titre digne de Gaston Leroux se trouve un objet cinématographique des plus singuliers. Il s’agit d’un film franco-belge, réalisé par un des meilleurs cinéastes japonais de sa génération qui reprend pour l’occasion un projet qui aurait dû être produit et se situer en Grande-Bretagne. Il en résulte un film fantastique de toute beauté, qui semble flotter de lui-même dans un univers parallèle, dégagé de tous les codes du genre, pour se centrer sur l’essence même du cinéma.

Dans la toute dernière partie de ce nouveau film de Kiyoshi Kurosawa se trouve une très jolie séquence. Un jeune couple en fuite décide de se marier « tout seul », c’est-à-dire sans l’assistance d’un prêtre. Les deux jeunes gens se rendent dans une petite église vide et y improvisent un rituel. La jeune fille demande si cela est bien valable, ce à quoi le jeune homme répond par l’affirmative, et que d’ailleurs « il l’a déjà vu faire au cinéma ». Effectivement, en creusant un peu dans la mémoire cinéphile (à la manière de Kurosawa, qui connaît parfaitement son histoire du cinéma mondial…), on se rappelle une telle séquence dans un beau film méconnu de John Huston, fort à propos intitulé Promenade avec l’amour et la mort. Si on voulait être vraiment maniaque, on pourrait supposer que John Huston a lui-même repris cette idée à un mélodrame muet de Frank Borzage. Mais Huston est un cinéaste humaniste, Borzage, disons, un cinéaste mystique, tandis que Kurosawa est un cinéaste spiritualiste. On ne commettra pas de divulgâchage en révélant ce que le plus naïf des spectateurs a depuis longtemps pressenti ou compris. Dans son film, la jeune femme du couple est un fantôme.

Tahar Rahim et Constance Rousseau dans Le Secret de la chambre noire de Kiyoshi Kurosawa

Kurosawa est, on le sait, passionné, voire même obsédé par la figure du fantôme, et un de ses meilleurs films précédents, Kairo (2001), était déjà une étude de cette figure indissociablement liée au dispositif cinématographique : le cinéma est ontologiquement l’art des fantômes. La spécificité de Kurosawa est qu’à l’évidence, il croit lui-même, non pas à l’existence, mais du moins à la possibilité, à l’éventualité des formes spectrales. Il s’en expliquait d’ailleurs dans la note d’intention du film : « Je considère en effet que le corps et l’esprit existent à des niveaux différents. L’idée que l’esprit est réduit à néant dès lors que le corps disparaît me semble bien trop simpliste. [...] Dès lors, qu’y aurait-il d’étrange à ce que les esprits des morts errent dans ce monde, et qu’ils résonnent avec les esprits des vivants ? »

Toutefois, il faudrait sans doute que certaines conditions soient réunies, ou qu’un dispositif particulier soit mis en place. C’est en fait tout l’objet de ce film étrange, qui propose tout simplement au spectateur d’assister à la « fabrication » des fantômes, fabrication qui a lieu dans la fameuse « chambre noire » du titre, en version originale : « camera obscura ».

Un jeune homme, Jean (Tahar Rahim), sans grande expérience, est engagé par un photographe de grand renom, Stéphane Hégray (Olivier Gourmet). Celui-ci accepte encore quelques besognes, mais vit essentiellement en reclus, dans un grand pavillon de banlieue, en compagnie de sa fille unique, Marie (Constance Rousseau), et ce depuis le décès de sa femme. En ce lieu, il se livre à des expériences systématiques, en travaillant « à l’ancienne » avec un immense appareil photographique datant des premiers temps de cet art. Utilisant sa fille comme unique modèle, il la soumet à des temps de poses d’une longueur insoutenable, mais parvient à obtenir des plaques photographiques grandeur nature d’une qualité et d’une précision hallucinante. Pour que sa fille puisse garder la pose, il utilise un appareillage complexe mais aussi, comme Jean va le découvrir, une certaine drogue qui a peut-être provoqué le décès de sa femme. Jean tombe bien sûr amoureux de Marie et va tenter de la soustraire à son père tout en se livrant à une petite magouille pour le forcer à vendre son pavillon.

Kurosawa ne joue pas sur la frayeur des spectres. Ceux-ci ne sont pas effrayants, ni menaçants. Mais par contre, ils existent bel et bien, et l’on comprend vite que le jeune héros a été mis en contact avec l’un d’entre eux dès son entrée dans le pavillon. Par contre, le réalisateur explique littéralement leur « fabrication ». C’est bel et bien le photographe qui est à leur origine. La perfection de ses photographies, le passage par la fameuse chambre noire, n’a pas seulement saisi leur image, mais aussi d’une certaine manière leur esprit qui reste dans notre propre univers. Mais bien sûr, le contact avec un être humain vivant n’est pas sans dommage pour l’équilibre psychique de celui-ci. Jean et Stéphane, à divers degrés, vont en payer le prix.

Kiyoshi Kurosawa sur le tournage du Secret de la chambre noire

Kurosawa propose une métaphore évidente sur le cinéma lui-même, mais celle-ci n’est ni pesante, ni démonstrative – le recours à la photographie à l’ancienne permet justement une distance bienvenue par rapport à son sujet. Il s’inscrit dans une histoire particulière du cinéma fantastique et poétique. Le personnage du photographe n’est pas sans évoquer le Dr. Hichcok de Riccardo Freda. Mais la référence, ou si l’on préfère, le modèle le plus évident qui vient à l’esprit à la vision de ce Secret est Georges Franju. On retrouve en particulier cette technique très particulière de transformer en univers fantastique, par un regard simplement décalé ou poétique, un univers a priori totalement réaliste. C’est particulièrement le cas pour ce pavillon situé à Asnières,  à quelques centaines de mètres de la station du RER C Les Grésillons. Une friche urbaine dont le réalisme devient rapidement le cadre d’un monde littéralement fantomatique, et qui entre en contraste avec les autres lieux du récit, eux aussi pourtant parfaitement authentiques (un restaurant du côté du métro Jourdain dans le XXe arrondissement de Paris, un petit hôtel de campagne…). La mémoire de Franju est également rappelée par le jeu de Constance Rousseau (dans le rôle de Marie), qui évoque très fortement Edith Scob dans Les Yeux sans visage ou Judex. Elle compose avec subtilité ce personnage de jeune femme introvertie, passionnée d’horticulture (elle possède une collection de plantes rares dans sa serre), fragile et presque somnambule, fantôme avant l’heure. Elle est pour beaucoup dans la réussite du film en tant qu’essai poétique.

Le film est volontairement lent. Kurosawa prend son temps pour, patiemment, construire un univers complexe aussi bien sur le plan narratif (des récits anciens et présents se complètent progressivement) que sur le plan philosophique. Il remonte progressivement jusqu’aux racines même du cinéma et récapitule du même coup presque toutes les thématiques qu’il a explorées dans sa filmographie. Paradoxalement, ce film quasiment exogène, qui semble en permanence flotter dans une dimension parallèle, peut être considéré comme la somme de son travail de cinéaste, et comme une de ses œuvres les plus importantes. Une expérience, dans tous les sens du terme. n

Laurent Aknin

Film de Kiyoshi Kurosawa. Sc. : Kiyoshi Kurosawa, Catherine Paillé, Eléonore Mahmoudian. Dir. Ph. : Alexis Kavyrchine. Mus. : Grégoire Hetzel. Mont. : Véronique Lange. Prod. : Michiko Yoshitake, Jérôme Dopffer.
Int. : Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet, Mathieu Amalric, Malik Zidi.
Durée : 2h10. Sortie France : 8 mars 2017.

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