L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 16 mai, 2014 | par @avscci

Critique 12 years a slave de Steve McQueen

Ces chaînes qu’on abat

À rebours de tous les films consacrés à la traite négrière jusqu’alors, le réalisateur de Shame se met dans la peau d’un esclave (presque) ordinaire pour nous livrer une réflexion étourdissante autour de la condition humaine.

PAR JEAN-PHILIPPE GUERAND

Depuis La Case de l’oncle Tom et ses relents colonialistes, l’esclavagisme a souvent servi de cadre à de vastes fresques en crinoline sur fond de champs de coton et de plantations de canne à sucre, dans un Sud de carte postale, dont le cinéma a utilisé le décor dans des films aussi emblématiques qu’Autant en emporte le vent, de Victor Fleming, L’Esclave libre, de Raoul Walsh, Mandingo, de Richard Fleischer, voire le récent Django Unchained, où Quentin Tarantino renvoyait Blancs et Noirs dos à dos en dynamitant le manichéisme simpliste, en vigueur jusqu’alors. Rien de tel dans le troisième film de Steve McQueen. 12 Years a Slave débute quelques années avant la Guerre de Sécession à New York où un père de famille intégré parmi les notables voit sa vie basculer à la suite d’un enlèvement crapuleux. Affligé malgré lui d’une nouvelle identité, il se voit réduit à l’état d’esclave et endurera douze années durant souffrances et brimades sans parvenir à faire valoir son bon droit ni même à établir qu’il y a erreur sur la personne.

TWELVE YEARS A SLAVE
© Fox Searchlight

Cette histoire est authentique. Elle a été vécue par Solomon Northup qui l’a relatée dans un livre, témoignage unique aujourd’hui porté à l’écran par l’artiste plasticien Steve McQueen. Il n’y a ni complaisance ni misérabilisme dans ce film. Juste un constat clinique dépourvu de concessions. Observateur attentif autant qu’engagé, son réalisateur britannique y étudie rien moins que la résistance de l’homme à la douleur, fil rouge qui court à travers son oeuvre, mais ne prête jamais à la moindre ambiguïté chez cet entomologiste. Dans Hunger, il s’appuyait sur la grève de la faim de Bobby Sands et de ses camarades de l’Armée Révolutionnaire Irlandaise. Dans Shame, c’était l’addiction sexuelle d’un personnage rongé par ses pulsions irrésistibles. Dans 12 Years a Slave, le cinéaste s’attache au calvaire d’un homme confronté à la traite négrière, système anachronique qui lui était sans doute parfaitement étranger avant d’en devenir la victime malgré lui. Sous la souffrance affleure aussi une prise de conscience individuelle face à la barbarie qui deviendra collective lorsque le Nord des États-Unis en viendra à attaquer le Sud pour en finir une bonne fois pour toutes avec ces pratiques d’un autre âge qui souillaient les principes même de la démocratie édictés par les pères fondateurs de l’Amérique et célébrés par Tocqueville.

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© Tobis Film

Soucieux de donner à son sujet une facture propre à élargir son audience, jusqu’ici restreinte à un cercle d’élite assez étroit, en raison de son austérité et de son audace formelle, Steve McQueen accumule cette fois les signes de connivence à l’égard du grand public. Son film est d’ailleurs donné comme l’un des grands favoris des différentes distributions de prix de ce début 2014. Comme si ce réalisateur intègre souhaitait rallier l’opinion à sa cause avant même de vouloir élargir son audience, à travers un thème qui appartient à la mauvaise conscience de la nation américaine. Il signe ainsi une reconstitution dépourvue de pathos mais non de lyrisme (ah, ces plans filmés à travers les cannes à sucre !), en s’attachant à la descente aux enfers d’un insoumis sauvé par son bien le plus précieux : le libre-arbitre. Contrairement à ses compagnons d’infortune arrachés à leur terre natale et trop terrifiés par un système d’asservissement héréditaire pour envisager de se révolter contre leurs seigneurs et maîtres, cet homme venu d’ailleurs et brutalement dépossédé d’une liberté dont il a toujours joui (c’est un notable avec femme et enfants) jette un regard moral sur le sort réservé à ses frères de couleur et les incite à réagir, même si la première motivation de ce disciple de Spartacus est de retrouver les siens au sein d’une démocratie illusoire.

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© Tobis Film

12 Years a Slave ressemble en fait à une sorte d’expérience scientifique dans laquelle on en viendrait à plonger un corps dans un milieu qui lui est étranger. Cette histoire est racontée à travers le regard d’un homme que rien n’a prédisposé à devenir un héros et qui n’est d’ailleurs jamais présenté comme tel. Son courage et sa détermination sont en fait conditionnés par deux motivations personnelles : sauver sa peau et retrouver son statut social et familial L’ironie du film, ou son cynisme, est d’ailleurs que, malgré sa grande compassion, cet individu fait cavalier seul, là où d’autres auraient sans doute fomenté une révolte collective pour ébranler ce système féodal sur ses bases. On peut d’ailleurs aussi décrypter son calvaire comme une métaphore des traitements les plus extrêmes infligés par certains hommes à leurs semblables (ou présumés tels) à travers les siècles, à commencer par la Shoah dont ce film âpre peut être aussi considéré comme une parabole. Il y en effet chez Steve McQueen un discours universel dont chaque opus constitue comme la nouvelle étape d’un même et unique calvaire interminable : celui de la condition humaine.

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© Tobis Film

Comme dans ses deux films précédents, McQueen assume son postulat jusqu’à son terme et pousse son propos dans ses ultimes retranchements avec la complicité de son interprète fétiche, Michael Fassbender, qui passe du statut de personnage principal à celui de simple protagoniste en patron de plantation aveuglé par ce qu’il croit être son bon droit. Le réalisateur trouve en outre en Chiwetel Ejiofor une incarnation particulièrement subtile de la soumission dans la dignité. Jusqu’à ce moment clé où la victime se transforme en bourreau et s’enivre malgré elle de son nouveau pouvoir, aussi dérisoire et éphémère soit-il. Mais la mise en scène se charge de corriger le tir. Ce film au-delà du bien et du mal se révèle d’une violence parfois insoutenable, en montrant comment un quidam ordinaire peut basculer du côté obscur de la Force, en fonction des circonstances et pour des raisons qui ne peuvent qu’être ambiguës. Cet apprentissage sado-masochiste, qui file à travers l’oeuvre du cinéaste, se trouve au coeur d’un tableau de moeurs qu’on peut aussi décrypter comme un commentaire plus vaste sur la théorie du maître et de l’esclave ou cette fameuse pensée de Pascal selon laquelle « l’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête ».

JEAN-PHILIPPE GUERAND 

Film américain de Steve McQueen.
Scn. : John Ridley, d’après l’oeuvre de Solomon Northup. Dir. Ph. : Sean Bobbitt. Mus. : Hans Zimmer. Mont. : Joe Walker. Déc. : Adam Stockhausen. Cost. : Patricia Norris. Prod. : Brad Pitt, Dede Gardner, Anthony Katagas, Jeremy Kleiner, Steve McQueen, Arnon Milchan et Bill Pohlad pour Plan B Entertainment et New Regency Pictures.
Dist. : Mars Films. Durée : 2h 14.
Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch, Paul Dano, Garret Dillahunt, Paul Giamatti, Scoot McNairy, Lupita Nyong’o, Adepero Oduye, Sarah Paulson, Brad Pitt.
Sortie France : 22 janvier 2014.

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