L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


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Publié le 20 mai, 2014 | par @avscci

Actu Livres – Mars 2014

Mémoires de Dino Risi

Dino Risi est mort en 2008, l’année de ses 92 ans. Avec Monicelli (1915-2010), Comencini (1916-2007) et leur cadet Scola, né en 1931, il fut l’un des quatre mousquetaires de la commedia all’italiana, une forme cinématographique dont l’histoire est assez curieuse. Méprisés par la critique italienne et les intellectuels (Bertolucci par exemple n’y voit que vulgarité et trahison du néo-réalisme), mais adorés par le public, ces cinéastes ont dû en fait attendre l’intérêt des critiques français pour accéder à une dignité d’auteurs. Dix ans avant, le succès mondial du néo-réalisme avait été surtout critique. Après une vie très brève, il avait disparu parce que le public populaire italien ne le suivait pas et que la classe politique l’avait très sournoisement censuré. Une brève tentative, qu’on a appelé néo-réalisme rose n’avait pas été très probante. La commedia all’italiana pouvait donc commencer, avec un film de Risi en 1956, Pauvres mais beaux, et le succès extraordinaire du Pigeon de Monicelli, en 1958. Cette forme atteignit ses limites à la fin des années 70, dans une Italie ravagée par l’angoisse, et qui ne pouvait plus rire de ses malheurs. « Rire sur ses malheurs » avait été pendant ces vingt ans le moteur du genre. En 2004, Risi publia aux éditions Mondadori ses mémoires, traduites aujourd’hui pour les éditions De Fallois par Béatrice Vierne. Le titre, Mes monstres, renvoie évidemment à son film de 1963 et aux Nouveaux Monstres qu’il réalisa avec Monicelli et Scola en 1978. Ce livre surprendra les cinéphiles, parce qu’il ne dit presque rien du cinéma. Chaque fois qu’il parle de De Sica, de Tognazzi, de Gassman, de Coluche ou de Romy Schneider, c’est pour des anecdotes personnelles dont le cinéma est apparemment absent. Écrit avec beaucoup d’élégance, Mes monstres est le regard d’un homme très âgé, qui ne tourne plus, sur sa vie, ses rencontres, ses expériences.

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Mais il révèle son secret à la page 223 : « J’ai écrit sur des tas de choses, mais très peu sur mes films et sur le cinéma en général (…). La vérité, c’est que je crois avoir fait beaucoup de films sans même m’en apercevoir. J’étais assis à côté de l’appareil de prises de vues, dans mon fauteuil de réalisateur, je disais “Moteur !”, “On y va !”, et je pensais à autre chose. » Cette décision de ne pas écrire sur le cinéma rappelle l’attitude de son complice Monicellli, qui niait absolument que le cinéma fût un art à la hauteur de la musique ou de la littérature. Ou les déclarations de Hawks, de Ford qui ouvraient de grands yeux faussement naïfs quand on leur posait des questions un peu sérieuses sur le cinéma. Cette extrême pudeur de très grands artistes est troublante et instructive à la fois, elle est une leçon sévère et très radicale. Les mémoires de Risi deviennent alors un recueil raffiné, de très belle tenue, sur la vie d’un homme. Avec détachement, modestamente, comme disait Totò, ce livre ne parle de cinéma que parce qu’il révèle, en 250 pages, les secrets personnels d’un artiste dont nul ne peut croire qu’ils n’ont pas nourri son oeuvre. Étudiant en médecine, il s’emmêle les pieds dans les intestins d’un cadavre qu’il doit autopsier, puis, devenu psychiatre, il raconte les asiles, lieux indignes de torture et d’humiliation. Enfin, cinéaste, auteur de plus de cinquante films (réalisés en « pensant à autre chose », vraiment ?), il montre Anita Ekberg, dont il était l’amant, nue sur le pont d’un yacht, croisant un navire rempli de marins suédois déchaînés, raconte longuement ses rêves nocturnes, ses moments d’amertume, la nostalgie des mondes disparus, écrit une lettre imaginaire de père distant à ses fils Marco et Nelo, tous deux cinéastes. Il évoque aussi bien Alida Valli que les anonymes qu’il croise dans ses promenades de « retraité ». Mes monstres est un livre indispensable, qui en dit peut-être plus sur le cinéma que mille traités théoriques.  René Marx

Mes monstres, de Dino Risi, éditions De Fallois/L’âge d’homme, traduction de Béatrice Vierne.

Midi-Minuit Fantastique

Le projet était annoncé de longue date par l’infatigable et remarquable éditeur Rouge Profond : rééditer l’intégralité de la mythique revue Midi- Minuit Fantastique, créée en 1961, dont les 24 numéros depuis longtemps introuvables pour la plupart ont fait l’objet de quêtes frénétiques par les collectionneurs. Après de nombreux délais, la première livraison arrive enfin, soit un premier volume regroupant les six premiers numéros. Le résultat est absolument splendide et vertigineux par sa qualité, et son ambition éditoriale. Il ne s’agit pas là, comme on aurait pu s’y attendre, d’une réimpression en fac-similé, mais d’une véritable réédition. Certes, il s’agit bien des revues d’époque. Mais tout y a été rénové et recomposé. Premier changement, immédiatement visible : le format, bien plus grand que les petits livrets d’origine. Deuxième apport : la couleur, alors que toute la première série de la revue était en noir et blanc. D’ailleurs, c’est l’ensemble de la documentation photographique qui a été recréé, repensé. Les photos originales apparaissent dans tout leur éclat, d’autres, totalement inédites, font leur entrée pour le plus grand bonheur des cinéphiles fétichistes (des photos de nu de Marie Devereux !). On redécouvre ainsi l’incroyable beauté de la revue, en particulier le deuxième numéro consacré aux « Vamps fantastiques ». L’ensemble a été, soit complété, soit parfois toiletté.

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C’est ainsi que le numéro 4 – 5, consacré à Dracula, a été expurgé de l’édition du roman de Bram Stocker, dans une traduction aujourd’hui totalement  dépassée, alors qu’à l’époque il était indisponible en français. Ceci est au profit d’une avalanche de photos supplémentaires, ainsi que de diverses introductions et présentations. L’une par l’un des fondateurs de la revue, Michel Caen. L’autre, lumineuse, est rédigée par le maître d’oeuvre de cette édition, Nicolas Stanzick, qui a le sens de la formule pour rappeler l’importance capitale qu’a eue MMF dans l’histoire de la cinéphilie française : « Dans une France ivre de confort moral, dirigée par un général de 72 ans, et cédant aux sirènes d’un consumérisme mortifère, MMF est un vrai dépucelage fantastique en terres cartésiennes ». Comme si cela n’était pas suffisant, ce volume déjà fort lourd est accompagné d’un DVD intitulé La Télévision des Midi-minuistes : un incroyable ensemble d’archives audiovisuelles. Certes, on connaissait déjà le clip de Gainsbourg sur Dr. Jekyll ou le film d’Alexandre Astruc (devenu en fait fort rare) Le Puits et le Pendule. Mais voici soudain des documents incroyables diffusés à l’origine par l’ORTF dans diverses émissions : un courtmétrage inconnu d’Ado Kyrou avec Barbara Steele, un rarissime entretien filmé avec Terence Fisher, en sont les exemples les plus extraordinaires. Ce magnifique travail d’édition doit se poursuivre sur une période d’environ deux ans ; le deuxième tome (qui contiendra donc le Midi Minuit n°8, le plus recherché de tous) est annoncé pour cette fin d’année.  Laurent Aknin

Midi–Minuit Fantastique, édition intégrale augmentée vol.1, sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick, Rouge Profond, 665 pages.

Éric Rohmer

Après avoir fait l’objet d’une anthologie monumentale en DVD-Blu-ray, Éric Rohmer se dévoile comme jamais dans l’épaisse biographie que lui consacrent Antoine de Baecque, grand historien de la Nouvelle Vague, et Noël Herpe, fin connaisseur du cinéaste et conseiller éditorial de son édition vidéo. L’entreprise est d’autant plus méritoire que ce cinéaste amateur de parties de thé et fin psychologue est toujours demeuré d’une discrétion exemplaire concernant sa personne et qu’il est mort avec ses secrets. On le découvre ici, écrasé par un frère aîné fort en thème, pétrifié par le trac au moment de passer des oraux ou dissimulant à sa famille le plus tard possible sa coupable activité de réalisateur derrière une fausse moustache de carnaval. Cet ouvrage qui fait résonner des éléments biographiques, pour certains inconnus à ce jour, et l’édification d’une oeuvre articulée sous forme de cycles, reflète avec une justesse étonnante la vérité d’un homme et l’exigence d’un cinéaste. Au gré de cette somme impressionnante, qui constitue le vade-mecum idéal de l’Intégrale Éric Rohmer éditée récemment par Potemkine, on apprend qu’en tant que professeur, il eut pour élèves le réalisateur Claude Lelouch, le comédien Christian Marquand et le chef opérateur Pierre Lhomme et qu’il s’essaya d’abord à la peinture et la littérature, malgré l’échec de son premier roman, Élisabeth, publié sous le pseudonyme de Gilbert Cordier en 1946. Certains de ses textes nourriront d’ailleurs vingt ans plus tard ses Contes moraux, à commencer par Ma nuit chez Maud, qu’il transposera du Quartier Latin à Clermont- Ferrand, et Le Genou de Claire, déjà intitulé ainsi. Le livre d’Antoine de Baecque et Noël Herpe force le respect par son exhaustivité, due à la fois à la richesse des archives Rohmer et au soutien des Films du Losange dont il fut l’un des créateurs. Il manque parfois de succomber à la tentation de l’exhaustivité, bien légitime quand on s’attaque à un projet d’une telle ampleur, mais parfois lassante, aucune destinée humaine ne se composant que de morceaux de bravoure.  Jean-Philippe Guerand

Eric Rohmer, par Antoine de Baecque et Noël Herpe, Stock, 608 pages.

Les Amants de l’Oisans

Le trait de Fabien Lacaf est familier au lecteur de L’Avant-Scène Cinéma. Il nous gratifie de façon très régulière d’un dessin original se rapportant au film que nous mettons sous les feux des projecteurs (c’est encore le cas ce mois-ci). Il nous avait accordé un entretien dans le n°601, à l’occasion de la parution d’un album tournant autour de l’Hôtel Carlton de Cannes. Cette fois-ci, son domaine de prédilection est plus vaste, puisqu’il s’agit de mettre en valeur l’un des plus beaux massifs alpins, l’Oisons. Mais la démarche est la même : placer le décor au centre de son récit, imaginer une trame romanesque, faire graviter quelques personnages, lâcher la bonde à sa gourmandise graphique. Une nouvelle fois c’est Nelly Moriquand (par ailleurs sa compagne) qui a mis en place les idées de scénario, pendant que Fabien allait respirer l’air des cimes, nous entraînant avec lui à la conquête des sommets avec quelques téméraires alpinistes, autrement dit à la conquête de l’inutile qui, comme chacun sait, est indispensable à la plupart d’entre nous.  Yves Alion

Les Amants de l’Oisans, de Nelly Moriquand et Fabien Lacaf, Glénat, 48 pages.

Sylvie Testud

Actrice passée à l’écriture puis à la réalisation, Sylvie Testud a eu maintes occasions de se durcir le cuir. Elle le prouve dans ce métier dont le titre ironique reflète la grande désillusion de la comédienne qui entreprend de passer de l’autre côté de la caméra et va pour cela vivre un lent calvaire pavé de compromissions et de désillusions. Au-delà du témoignage ironique et cruel qu’il porte sur les dysfonctionnements endémiques d’un cinéma français confit dans sa propre béatitude, C’est le métier qui rentre se lit comme un véritable roman à clé dont tous les personnages existent ou ont existé. Révéler leur identité relèverait de la calomnie, ce qu’évite habilement Sylvie Testud. Ces Thénardier qui se prennent pour les Médicis seraient d’ailleurs sans doute interchangeables avec d’autres… Ce que décortique ce livre parfois poignant, mais souvent hilarant, c’est une industrie écartelée entre le poids de ses chaînes (de télévision) et des aides subventionnées qui n’ont fait qu’écarteler la production dans son ensemble, stigmates d’ailleurs pointés du doigt par le récent rapport Bonnell. Dans le roman de Sylvie Testud, les producteurs sont de doux dingues en guerre contre le système, qui lui promettent la lune avant de retomber sur terre, mais remettent en cause chacune de ses décisions artistiques, en arguant de leur expérience  et de prétendues doléances des investisseurs… lesquels quitteront d’ailleurs le frêle esquif avant le naufrage annoncé. Après tout, comme disait Corneille, cité par l’auteur : « À qui sait bien aimer, il n’est rien d’impossible. » Ce livre sur les illusions perdues prouve très exactement le contraire avec une férocité gouleyante. Pas sûr qu’il crée pour autant des vocations de réalisateurs.  J.-P. G.

C’est le métier qui rentre, de Sylvie Testud, Fayard, 266 pages.

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Jean Douchet

Exégète réputé de la Nouvelle Vague, dont il fut le compagnon de route au sein de la rédaction des Cahiers du Cinéma, Jean Douchet est aujourd’hui une figure respectée qui célèbre la messe dans des ciné-clubs et dont l’avis est devenu parole d’évangile. Il compte également parmi ses anciens disciples des personnalités telles que Xavier Beauvois, Noémie Lvovsky ou François Ozon. Passé à la question par Joël Magny, il revient ici sur tout ce qui a façonné sa personnalité d’« homme cinéma », quitte à le figer parfois dans la statue du commandeur des cinéphiles. Il se démarque ici à la fois de l’enseignement universitaire et du tournant amorcé par Les Cahiers sous la houlette de Rivette (qui l’a évincé), où il n’a commencé à retrouver ses marques qu’à l’issue de leur dérive maoïste. On retiendra de cette conversation à bâtons rompus un point de vue impitoyable sur la critique d’aujourd’hui, mais aussi certaines postures de principe. Poussé dans ses ultimes retranchements par Magny qui lui soumet la fameuse phrase du producteur Adolph Zukor selon laquelle « le public n’a jamais tort », Douchet stigmatise quant à lui « ceux qui s’opposent systématiquement à ce qui est encensé ! Ils sont moins nombreux aujourd’hui, certes, mais ils ne se prennent pas pour de la merde ! » On se saurait être plus clair.  J.-P. G.

Jean Douchet, l’homme cinéma, par Joël Magny, Écriture, 304 pages.

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