L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Critiques DVD Dvd Avant-Scène Cinéma Marthe de Jean-Loup Hubert

Publié le 5 avril, 2019 | par @avscci

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Actu dvd mars/avril 2019 – Coffret Marthe de Jean-Loup Hubert

Marthe répond dans l’œuvre de Jean-Loup Hubert à Après la guerre (réalisé huit ans plus tôt) par sa façon de confronter des existences rien moins qu’ordinaires à des événements historiques qui les submergent. Cette fois, le contexte est celui de la Première Guerre mondiale, alors nettement moins souvent filmée que la Seconde. Ses deux protagonistes principaux sont une institutrice que campe Clotilde Courau (28 ans) et un soldat en convalescence éphémère qu’incarne Guillaume Depardieu (26 ans). L’avant-dernier des huit longs métrages à ce jour du réalisateur est sans doute aussi le plus injustement méconnu. Parce que la version exploitée n’était en fait que le spectre du projet initial et qu’il y manifestait une nouvelle ambition qui ne cadrait sans doute ni avec l’attente du public du Grand Chemin (1987) ni avec l’exorcisme collectif qui visait encore le spectre de la Grande Guerre. D’où l’aubaine que représente aujourd’hui cette édition qui réintègre une bonne partie des scènes coupées… tout au moins celles qui ont effectivement été tournées et ont disparu dans le chutier de la salle de montage, l’équivalent cinématographique du Triangle des Bermudes, à une époque pas si lointaine où l’on taillait directement dans le celluloïd de la pellicule. Ces illusions perdues, qui ont sans doute eu raison de l’intégrité du film, Hubert les commente avec un mélange d’appétit et de regret. Il évoque notamment ces séquences de guerre qu’il a tenu à tourner en plein hiver à Verdun, plutôt que dans l’un de ces Pays de l’Est providentiels dont les producteurs affectionnaient alors les coûts encore modiques. Images également inédites que celles de ces véhicules disparates réquisitionnés pour acheminer au front les hommes, le matériel et les vivres. Détresse des blessés envoyés en convalescence dans un hôpital de bord de mer dont les camarades Gérard Jugnot et Serge Riaboukine, qui découvrent qu’ils vont devoir repartir au combat de la bouche de Bernard Giraudeau (déjà à l’affiche de La Reine blanche et dont Lepetit venait de produire Les Caprices d’un fleuve) dans le rôle d’un médecin marqué par sa rencontre avec le capitaine Dreyfus, dans un pays marqué par un antisémitisme endémique. Images saisissantes aussi des gueules cassées et de cet uniforme garance du début du conflit qui a valu aux soldats français trop voyants d’être tirés comme des lapins. Hubert filme également à merveille le regard perdu de Clotilde Courau, victime collatérale d’une guerre qui lui a volé son fiancé. Lecture aussi d’une lettre évocatrice de George Sand sur une plage, dans les bras de Guillaume Depardieu, où les amants utilisent les mots d’une autre pour exprimer ceux que les conventions leur interdisent de prononcer. Alors même que leurs interprètes vivaient eux-mêmes une passion intense en dehors du plateau.

Deux décennies plus tard, Marthe renaît de ses cendres et profite à plein d’une édition DVD qui marque aussi les débuts de L’Avant-Scène Cinéma comme éditeur patrimonial avec pour ambition affirmée de fournir un contrepoint visuel et concret au travail éditorial de la revue qui l’a engendré, le numéro consacré au film (ASC n°659) étant par ailleurs inclus dans le coffret en format réduit. Ce premier titre donne le ton par la richesse de ses bonus et l’implication de son réalisateur qui a ainsi la possibilité de revoir sa copie (soigneusement restaurée) en lui rendant son souffle originel et en comblant par là-même deux décennies de frustration. Les images du tournage sont là pour attester de l’ambition de Jean-Loup Hubert qui revendique « une démarche autobiographique » et se dit marqué dans sa chair par la Première Guerre mondiale, les monuments aux morts et les dixièmes de billets de la loterie nationale vendus dans son enfance nantaise au profit des anciens combattants. Le soin méticuleux qu’il a apporté à cette romance fait scintiller une étincelle d’espoir dans la grisaille d’un conflit dévastateur, en irradiant de la fraîcheur et de la spontanéité de ses deux protagonistes principaux une histoire délibérément romanesque. Celle-ci prône l’amour fou comme échappatoire désespérée à la barbarie et assume pleinement le parti pris mélodramatique que reflète le beau titre originel du film : Marthe ou la promesse du jour.

Les suppléments sont suffisamment variés pour éclairer le projet sous une multitude d’angles. Le producteur Jean-François Lepetit (qui avait connu un beau succès grâce au Grand Chemin) situe le projet dans son contexte économique mais souligne aussi ses difficultés. Le réalisateur Jean-Loup Hubert s’avère quant à lui d’une précision redoutable dans ses commentaires, qu’ils datent de 1997 (dans un entretien audio de Thierry Colby) ou d’aujourd’hui (questionné par Yves Alion qui présente par ailleurs le film). Le chef opérateur Jean-Marie Dreujou, alors à l’aube d’une carrière prodigieuse, apporte pour sa part un point de vue technico-esthétique affûté auquel répondent les comédiens interviewés sur le plateau, à commencer par Clotilde Courau, ou, pour certains, invités à faire appel à leurs souvenirs, à l’instar de Gérard Jugnot qui tenait à rendre hommage à ses deux grands-pères traumatisés par la guerre de 14-18 et a obtenu l’unique nomination au César du film pour son interprétation de ce personnage qui l’a contraint à marcher avec des béquilles et à jouer avec une jambe repliée en permanence. L’addition de ces témoignages et de ces secrets de fabrication a le mérite de dessiner sous des angles multiples les contours d’une fresque en quête de réhabilitation qui a sans doute pâti du fait de sortir à une époque peu propice à ce genre de propos. Le temps est enfin venu de corriger cette injustice. Mais tel est le rôle assigné à la postérité.

Jean-Philippe Guerand

L’Avant-Scène Cinéma / ESC

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