Critiques DVD

Publié le 16 janvier, 2024 | par @avscci

0

Actu dvd – Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles

Inclus simultanément dans un coffret consacré à Delphine Seyrig (cf ASC n°707-708), voici Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975) qui dispose aujourd’hui d’une édition vraiment exceptionnelle. L’occasion de jauger du titre écrasant (celui de meilleur film du monde) qui lui a été décerné en décembre 2022 par un aréopage de 1639 professionnels internationaux sollicités par la revue britannique Sight and Sound, qui procède à ce rituel tous les dix ans depuis 1952, mais tarde volontiers à adouber les œuvres les plus contemporaines. Disparue en 2015, Chantal Akerman est la première réalisatrice à accéder à cet Olympe. Son film met en scène pendant plus de trois heure vingt son actrice fétiche dans le tablier d’une ménagère veuve et solitaire qui se prostitue pour arrondir ses fins de mois, incarnation d’un conditionnement social implacable qui s’apparente à une soumission institutionnalisée. Cette fresque du quotidien bénéficie aujourd’hui d’une édition hors du commun qui apportera beaucoup d’eau au moulin de ses thuriféraires par la pertinence de ses angles. Il va de pair avec un florilège passionnant qui esquisse un portrait impressionniste de sa réalisatrice, à travers le court métrage nihiliste par lequel tout a commencé, Saute ma ville (1968), où elle semble préfigurer son suicide, mais aussi son trop méconnu Entretien avec ma mère, Natalia Akerman (2007). Il faut aussi la voir faire irruption dans une émission du « Masque et la Plume » de 1976 et réaliser ce fantasme qui consiste pour un artiste à se frotter à la critique. Évoquée par la directrice de la photo Babette Mangolte et la monteuse Patricia Canino, la cinéaste apparaît dans toute sa splendeur en conversation avec l’universitaire américaine B. Ruby Rich, sur le plateau de Jeanne Dielman… et filmée en plein tournage pour une émission télévisée belge au titre éloquent : Les Femmes et la féminité. Soulignons enfin combien cette édition atteste de l’importance de ce conte de l’aliénation ordinaire qui tranche autant avec le cinéma de l’époque qu’il préfigure la révolution des mœurs avec quatre décennies d’avance. C’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît les œuvres prémonitoires sinon visionnaires. Ce film essentiel a fait bouger les lignes, mais il aura fallu près d’un demi-siècle pour le vérifier.

Jean-Philippe Guerand

Capricci




Back to Top ↑