L’Avant-Scène Cinéma, un magazine unique !

L’Avant-Scène Cinéma a vu le jour en 1961, autant dire il y a un millénaire. Si l’équipe qui fait vivre aujourd’hui la revue n’était pas présente lors de sa naissance, elle n’en est pas moins fière de perpétuer une tradition. Car l’Avant-Scène Cinéma n’est pas une revue comme les autres. C’est la seule au monde à publier de façon aussi régulière et systématique le scénario de films, parfois des grands classiques de l’Histoire du cinéma, parfois des films plus confidentiels mais qui nous sont chers.


Actus lubitsch

Publié le 16 mai, 2014 | par @avscci

Actu DVD – Janvier 2014

Coffret Ernst Lubitsch

Si ce coffret Lubitsch est comme une malle aux trésors, il n’en propose pas pour autant l’intégralité des joyaux de la couronne. Lubistch a beau figurer au panthéon des génies du 7ème Art, force est de reconnaître que nous ignorons le plus souvent la majorité de ses films. Car notre homme a quand même réalisé pas moins de 38 longs métrages en Allemagne, entre 1914 et 1922 (une moyenne de quatre par ans !) avant de se tourner vers Hollywood. De 1923 à l’irruption du parlant, il signe encore dix films (muets) qui ne sont connus que par les amoureux du maître. Une vision récente de L’Éventail de Lady Windermere (1925), avec orchestre, prouve s’il en était besoin que tout l’art du cinéaste était présent dans ces comédies originelles. Mais c’est à partir du parlant que notre homme donne la pleine mesure de son génie. Soit dix-huit films, dont certains comptent parmi les plus grands classiques de l’histoire du 7ème Art. Le coffret ne contient que huit de ces dix-huit films.

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Manquent donc quelques titres incontournables, tels que Haute pègre, Ninotschka, The Shop around the corner, Illusions perdues ou Le ciel peut attendre. Mais c’est peu dire que les huit films en question nous régalent. Si j’avais un million est un film à sketchs, dont un seul (le meilleur !) est signé par le maître ; La Dame au manteau d’hermine, qui a été terminé par Otto Preminger, Lubitsch ayant rejoint le ciel (qui ne pouvait pas attendre) n’est pas considéré comme étant un grand Lubitsch. Restent donc six merveilles indépassables dont la présente chronique ne peut signaler toutes les richesses (le numéro entier de l’ASC n’y suffirait pas). Disons qu’ils nous offrent un aperçu exhaustif de cette fameuse « Lubitsch touch », cette capacité à marier la dentelle et l’énergie. À voir ces huits films à la suite, on mesure mieux l’extrême cohérence thématique et formelle du cinéaste. Le genre d’abord : la comédie. Les mélos et autres films historiques de l’époque du muet sont loin, et notre homme ciselle l’art du vaudeville comme s’il voulait en devenir le plus brillant représentant. Une ambition méritoire et couronnée de succès. Sur le fonds, l’art lubitschien est avant tout une radiographie étourdissante du couple et de ses dérivées, le mariage, le désir, l’engagement, etc.

La modernité du metteur en scène est assez étonnante, qui le plus souvent ne tourne pas autour du pot lorsqu’il s’agit d’évoquer l’acte sexuel ou même certaines pratiques que la moralité commune déplorait (le triolisme de Sérénade à trois annonce Jules et Jim, et d’ailleurs Truffaut vénérait Lubitsch). Il n’est donc pas interdit, au-delà des qualités purement narratives et scénographiques de l’oeuvre, de célébrer Lubitsch comme un défen seur de la liberté, privilégiant en permanence le plaisir ou la futilité (pourvu qu’elle pétille) plutôt que les valeurs rances défendues par la bourgeoisie.

Un livre accompagne les huit DVD : Lubitsch, les voix du désir, de Natacha Thiéry, qui nous offre une analyse étayée (et visiblement amoureuse de l’oeuvre) de la période parlante. Est notamment décortiquée la place de la parole dans le système narratif de notre homme (qui a paradoxalement réalisé la plus grande partie de sa carrière du temps du muet). L’ouvrage a toutes les qualités de l’essai universitaire, mais aucune des faiblesses habituelles (répétitions, sécheresse), il a en outre le bon goût de parler de choses subtiles avec beaucoup de simplicité. Un film de la sélection se détache de l’ensemble, To be or not to be. Non pas que la question du couple en soit absent, mais il est sans doute (pour une fois) secondaire. Le film est en effet l’un des pamphlets les plus percutants jamais publiés contre Hitler (et ceci à chaud, puisque nous sommes en 1940), qui traite par ailleurs du théâtre et de l’illusion. Le découpage de ce chef-d’oeuvre a été publié par l’ASC (N°533). Le numéro est encore disponible… Yves Alion

 Une heure près de toi / Si j’avais un million Sérénade à trois / Ange / La Huitième Femme de Barbe Bleue / To be or not to be / La Folle ingénue / La Dame au manteau d’hermine. Bac Films 

Deux documentaires Ken Loach

Les Dockers de Liverpool (1998) et L’Esprit de 45 (2013) illustrent à une quinzaine d’années de distance l’engagement politique du réalisateur britannique Ken Loach. Judicieuse initiative que de réunir ces deux documentaires. Réalisé à chaud pendant une grève aussi longue que fameuse, le premier est un moyen métrage qui dépeint au jour le jour un combat prolétarien emblématique du thatchérisme puis du blairisme. Fidèle à son dogme et à ses convictions, Loach s’intéresse autant aux enjeux sociaux qu’à leurs dégâts collatéraux sur une classe ouvrière dont l’espoir a été brisé par ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation. Ce facteur humain se trouve aussi au coeur de L’Esprit de 45, entreprise plus ambitieuse qui entend décrire l’abandon par la Grande-Bretagne des avancées déterminantes qui marquèrent l’immédiate après-guerre, à travers l’instauration de la sécurité sociale et une série de nationalisations. Loach mêle à dessein images d’archive et interviews de témoins de l’époque. Affleure cet espoir du Grand Soir qu’a brisé la chute du Mur de Berlin. Un message universel à méditer en ces temps de crise systémique. À noter que quelques bonus explicatifs auraient été les bienvenus pour ceux qui connaissent mal l’histoire britannique de ce dernier demisiècle.  Jean-Philippe Guerand

Les Dockers de Liverpool / L’Esprit de 45. Why Not Productions-France Inter

Trois films avec Gérard Philipe

Mort à 36 ans au sommet de sa gloire, Gérard Philipe a illustré à lui seul le grand espoir né de l’après-guerre. Trois films couvrant une décennie sont édités simultanément : Une si jolie petite plage (1949) et Les Orgueilleux (1953) d’Yves Allégret, La fièvre monte à El Pao (1959) de Luis Buñuel. Chacun d’eux correspond à un moment clé de sa carrière éclair, les deux derniers le transportant sous des tropiques caniculaires. Un documentaire réparti au fil des galettes résume la carrière de ce petit prince du cinéma dont un observateur note cruellement qu’elle était vouée à un déclin annoncé par l’irruption de la Nouvelle Vague. Jugement sévère contrebalancé par diverses interventions intempestives de l’inénarrable Francis Huster que son amour aveugle pour son modèle incite à considérer Les Orgueilleux comme l’un des dix meilleurs films français de tous les temps, lui qui affirme par ailleurs sans fausse modestie avoir été engagé par Pierre Dux à la Comédie-Française afin d’y reprendre les rôles immortalisés par Gérard Philipe au TNP.

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Mais cela ne doit pas empêcher de réévaluer l’oeuvre d’Yves Allégret, dont le chef-d’oeuvre, Manèges, reste un des films les plus marquants de la période. Une oeuvre dont la dominante est incontestablement le noir. Ce qui se constate évidemment dans Une si jolie petite plage, un film totalement désespéré, avec des personnages au bout du rouleau et une météo morose (il pleut sans discontinuer pendant toute la durée du film). Sans doute l’un des derniers exemples probants du fameux « réalisme poétique » d’avant-guerre dont Carné reste le plus vibrant représentant. Les Orgueilleux est sans doute moins radical, mais les personnages ne s’en sortent guère mieux. Reste que la misère est cinégénique, que Michèle Morgan est troublante et que l’érotisme qui nimbe le film n’est pas fabriqué. Nous serons moins admiratifs de La fièvre monte à El Pao, que Buñuel lui-même jugeait raté. Le film n’est pourtant pas sans qualités, même si cette parabole sur le pouvoir est parfois laborieuse. Ce n’est en tout cas pas un grand Buñuel. Mais Don Luis s’en remettra. Pas Gérard Philipe, dont c’est le chant du cygne… J.-P. G. et Y. A.

Une si jolie petite plage / Les Orgueilleux / La fièvre monte à El Pao. Pathé Vidéo 

Dyptique pagnolesque 

Il fallait un sacré culot à Daniel Auteuil pour s’attaquer au remake de ces classiques que sont Marius et Fanny (manque encore César pour que la trilogie soit complète). Mais il faut dire que notre homme s’était déjà fait la main sur La Fille du puisatier, sa première réalisation. Et puis soyons un peu iconoclastes : quel que soit l’allant de Raimu (et de Charpin, et de quelques autres), Marius et Fanny ne sont pas les meilleurs films de Pagnol (qui en a d’ailleurs laissé la réalisation respectivement à Alexander Korda et Marc Allégret). Fanny notamment est trop long, qui laisse la part belle aux jérémiades approximatives d’Orane Demazis. Reste le charme indémodable d’un certain cinéma français des années 30, et la faconde de Raimu. Daniel Auteuil s’est évidemment attribué le rôle de César, ne craignant pas la comparaison. En fait, les prestations sont suffisamment différentes pour que l’on ne soit pas tenté de peser le pour et le contre. Auteuil est plus sobre, plus proche sans doute, à l’instar des autres comédiens (ce qui est un vrai bonheur concernant Victoire Belezy, qui incarne Fanny). Reste qu’il nous faut un moment pour nous faire à l’accent marseillais. Mais comment faire autrement ? Et puis celui de l’alsacien Pierre Fresnay ne semblait pas très naturel non plus en 1931. Si le texte de Pagnol semble avoir été respecté à la lettre, les films d’Auteuil sont moins théâtraux que ceux d’origine, et la mer possède (en couleur) une sensualité qu’il aurait été dommage de ne pas souligner. Reconnaissons enfin que les morceaux de bravoure (on attendait Auteuil au tournant), à commencer par la fameuse partie de cartes, sont plutôt réussis. Y. A.

Marius / Fanny. Pathé Vidéo 

Les Misérables 

Le chef-d’oeuvre de Victor Hugo figure parmi les romans les plus souvent portés à l’écran… pour le meilleur et pour le pire, sous toutes les latitudes et avec une fidélité à géométrie variable. La version réalisée en 1934 par Raymond Bernard, la première parlante (si l’on excepte un Jean Valjean japonais de 1931 !), demeure toutefois insurpassable par son ampleur (elle se compose de trois parties exploitées distinctement à leur sortie) et sa distribution. Elle incita d’ailleurs Hollywood à répliquer dès l’année suivante avec un film de Richard Boleslawski interprétée par Charles Laughton et Fredric March. Au-delà du film, présenté ici dans une version superbe, c’est la richesse et surtout la variété des bonus qui séduit. Alors que divers historiens reviennent sur la genèse de ce projet hors du commun qui s’est donné les moyens de ses ambitions, en plongeant la tête la première dans la prose d’Hugo, quitte à intégrer certaines de ses digressions. On a aussi la chance de découvrir les essais des jeunes postulants au rôle de Gavroche, petits cabotins au parler parigot qui auraient apporté chacun une couleur différente à ce titi parisien. Autre incunable, Le Chemineau d’Albert Cappellani (1906) ne s’attache qu’à une scène du roman, mais sans doute l’une des plus emblématiques : celle au cours de laquelle Jean Valjean est accueilli par monseigneur Myriel. Et même sans le son, la prose hugolienne est éloquente. J.-P. G.
 Pathé Video 

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Trois films de guerre 

Le film de guerre semble être un genre en désuétude (l’idéal serait que la guerre elle-même le soit), mais rien n’interdit d’aller chercher dans les archives de quoi vibrer aux aventures hors du commun d’hommes d’exception (ou pas). Trois films au menu ce mois-ci. Le moins intéressant est Prisonniers de Satan, signé par un Lewis Milestone mieux inspiré dans son très pacifiste À l’Ouest rien de nouveau. Mais Prisonniers de Satan est un film de propagande, réalisé à chaud, alors que la guerre du Pacifique vient d’éclater. Le propos anti-japonais est sans nuance, mais on ne lui en voudra pas. Les conventions hollywoodiennes sont somme toute plus gênantes (le procès en cour martiale très théâtralisé où les juges parlent un anglais irréprochable), mais encore une fois il faut voir le film comme un document qui éclaire l’époque. Et puis Dana Andrews est très bien.

La Flamme pourpre se déroule également dans le cadre de la guerre contre les Japonais, en Birmanie cette fois. Le résultat est plus probant que pour le film précédent (mais le film date de 1954, tout le monde a eu le temps de prendre du recul). Nous ne sommes pas loin de l’excellence d’Aventures en Birmanie, de Walsh, même si Gregory Peck est moins immédiatement flamboyant qu’Erroll Flynn. Nous nous attachons ici aux pas d’un pilote désabusé qui peu à peu se raccroche à la vie pour l’amour s’une indigène. Peu de scènes d’action, mais une belle brochette de sentiments humains, de la fascination pour la mort à l’empathie, sans que jamais le film ne fasse l’impasse sur l’impossibilité d’établir un dialogue véritable entre deux cultures antinomiques.

Enfants de salauds est plus récent encore (1968), qui nous transporte en Afrique du Nord pendant la dernière guerre. La trame est celle d’une mission suicide perpétrée par des durs à cuire, un peu dans l’esprit des Douze salopards. Mais le film d’André de Toth ne célèbre pas l’héroïsme, même paradoxal comme le faisait celui d’Aldrich. Le propos antimilitariste est patent (les années 60 l’imprègnent), annonçant les très iconoclastes années 70, celles de M*A*S*H* et de Catch 22. Un bonheur n’arrivant jamais seul, les deux derniers DVD sont pourvus d’une très généreuse intervention de Bertrand Tavernier, qui sait nous communiquer son plaisir. Y. A. 

La Flamme pourpre / Enfants de salauds Sidonis Prisonniers de Satan. 20th Century Fox 

Sept films RKO de l’âge d’or 

Le catalogue de la RKO n’est pas inépuisable, et pourtant les Éditions Montparnasse parviennent depuis des années à nous abreuver des productions de ce petit grand studio, et force est de reconnaître qu’il n’y a guère à jeter. Cette nouvelle vague de sept titres est de ce point de vue exemplaire, puisque le très bon le dispute à l’excellent. Le plus dispensable est sans doute La Femme la plus riche du monde, une comédie romantique signée William Seiter, prolifique metteur en scène qui eut le malheur de mettre en scène le film le moins réussi des Marx Brothers, Panique à l’hôtel. La Femme la plus riche du monde n’en est pas moins un marivaudage de belle facture qui ne pâlit pas de la comparaison avec d’autres comédies américaines de l’époque. Plus inattendu L’Autre, de John Cromwell, offre à Cary Grant un rôle romantique, assez éloigné de sa légèreté habituelle. Il est confronté à Carole Lombard, qui un an avant To be or not to be (et son décès prématuré) nous émeut comme peu de comédiennes de l’époque. Tout aussi réussi, Double Chance, de Lewis Milestone, réalisé en 1940 (soit trois ans avant Prisonniers de Satan, dont il est question plus haut). Outre la pétulance de Ginger Rodgers, alors superstar de la RKO (ses comédies musicales avec Fred Astaire sont produites par le studio), le film a pour particularité charmante d’être le remake du premier film de Sacha Guitry, Bonne chance, réalisé quelque cinq ans plus tôt. Le film de Guitry est une merveille de grâce et de liberté, pleine d’invention sur le plan de la mise en scène comme du dialogue. Guitry y est rayonnant, visiblement amoureux de la sémillante Jacqueline Delubac. Le remake est sans doute plus lisse, plus convenu, mais il n’en pétille pas moins.

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Un cran au-dessus (nous atteignons les rives du sublime), Haute Société, de George Cukor. Parce que le signataire d’Indiscrétions y est au sommet de sa forme, qu’il mérite plus que jamais sa réputation d’être l’un des plus grands directeurs d’actrices du monde, que cette brillante satire du grand monde, adapté de l’oeuvre de Somerset Maugham n’a pas pris une ride et que le producteur, un certain Selznick veille au grain. Mais Le Médaillon, de John Brahm, pour loucher davantage vers le baroque, n’a rien à lui envier. Le cinéaste est comme un poisson dans l’eau dès lors qu’il s’agit d’instaurer une atmosphère dramatique, via des cadrages et des éclairages qui lorgnent vers Welles. Tourné en 1946, Le Médaillon fait partie de ces films qui, à la suite de Lang, d’Hitchcock (et de quelques autres) se sont intéressés à la psychanalyse comme motif dramatique. Robert Mitchum y trouve en tout cas l’un de ses plus beaux rôles. Nous avons gardé pour la fin deux films de Jacques Tourneur, L’Homme-léopard et Vaudou, qui datent tous deux de 1943, et font suite au très grand succès de La Féline. Si les deux films n’ont pas connu le succès du précédent, il faut quand même dire que le moule est le même et que le cinéaste se régale à instaurer une atmosphère où la peur remplace les effets grand-guignolesques que d’aucuns auraient mis en place. Tout est grâce, angoisse et volupté dans ce diptyque dont on ne se lasse pas. Précisons que la plupart de ces films sont présentés en bonus par l’ami Bromberg qui en un court laps de temps (il est toujours factuel, rarement analytique) replace chaque film dans son contexte. On en redemande. Y. A. 

Le Médaillon / La Femme la plus riche du monde L’Autre / L’Homme-léopard / Vaudou / Haute Société / Double Chance. Éditions Montparnasse 

John and Mary 

Dustin Hoffman et Mia Farrow formaient assurément en 1969 l’un des couples les plus glamour qui se puisse rêver sur un écran : lui venait de tourner Macadam cowboy et s’apprêtait à enchaîner avec Little Big Man, l’autre avait été l’héroïne de Rosemary’s Baby et de Cérémonie secrète. Dirigés par le réalisateur de Bullitt, ces deux adeptes des compositions extrêmes s’imposent ici par leur charme. Il faut dire que cette histoire d’amour de prime abord anodine possède un artifice scénaristique qui lui confère une autre dimension : aux paroles parfois convenues des protagonistes, s’opposent systématiquement des pensées plus compliquées, exprimées quant à elles au moyen de la voix off. Un distanciement systématique qui met en perspective les véritables enjeux de cette comédie sentimentale beaucoup moins mièvre qu’il ne pourrait y paraître de prime abord. Devenu rare, John and Mary est une curiosité à (re)découvrir. Ne serait-ce que pour le rayonnement indémodable de ses interprètes. Dommage que cette édition ne comporte aucun bonus digne de ce nom, mais elle a au moins le mérite d’exister. J.-P. G. 
Solaris Distribution 

Gun Crazy 

Sous-titré Le Démon des armes, et intitulé à l’origine Deadly is the Female (littéralement… Mortelle est la femme), le polar le plus célèbre de Joseph H. Lewis a toujours connu les faveurs des cinéphiles. Ce film noir de haute volée bénéficie aujourd’hui d’une édition somptueuse, accompagnée d’un livre bourré d’informations, écrit pour l’occasion par Eddie Muller (et traduit par Philippe Garnier), lequel a également organisé récemment une rencontre avec la comédienne anglaise Peggy Cummins, femme toujours aussi fatale dont le témoignage est d’autant plus précieux que son partenaire principal, John Dall, a emporté ses secrets dans sa tombe en… 1971. Autres bonus : une interview de Russ Tamblyn (qui incarne le personnage central à 14 ans !) et le commentaire de deux scènes clés par leur réalisateur. On y mesure le poids de la censure, la part laissée à l’improvisation des acteurs et on y découvre que Lewis n’hérita de ce projet qu’après qu’en aient été écartés le scénariste MacKinley Kantor (l’auteur des Plus Belles Années de notre vie de William Wyler ne passera d’ailleurs jamais à la réalisation), Dalton Trumbo ayant pour sa part collaboré au script sous le pseudonyme de Millard Kaufman afin d’échapper aux foudres du Maccarthysme. Conforme à l’exigence qui a façonné sa réputation, Wild Side a revu et corrigé la meilleure copie existant à ce jour, en respectant le grain d’époque et surtout en restituant le format original (1.37) rogné en DVD (1.33), dans l’édition américaine. Un détail technique qui permet de mieux jauger des cadrages et de la composition des plans de ce film noir dont seule la version française n’a bénéficié d’aucune remise à jour. Mais quel amoureux du cinéma s’y hasardera ? J.-P. G. 
Wild Side 

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Deux films français récents 

Nous avons dit tout le bien que nous pensons de Elle s’en va dans notre n°605, à l’occasion d’un entretien avec Emmanuelle Bercot. Ce délicieux road movie en liberté offre en tout cas à Catherine Deneuve l’un de ses plus beaux rôles (dans une carrière qui n’en manque pourtant pas). La confrontation entre la star et les autres comédiens, souvent amateurs, produit des étincelles. Emmanuelle Bercot revient sur le film dans les suppléments, notamment à travers le commentaire de quelques scènes coupées au montage, dont l’une nous permet de voir Catherine Deneuve à bicyclette. On en redemande.

La liberté est également au menu des Conquérants, le deuxième film de Xabi Molia (à qui l’on doit Huit fois debout), dont il est bien difficile d’identifier le genre (et c’est tant mieux) : un tiers de road movie, un tiers de comédie, un tiers de fantastique, un tiers de quête mystique (comme dirait César chez Pagnol). Le tandem Podalydès/Demy est inénarrable, et ne serait-ce quelques problèmes de rythme, la réussite serait totale. Y. A. 

Elle s’en va - Wild Side / Les Conquérants - Pyramide 

Shokuzai 

Kiyoshi Kurosawa sera, qui sait, peut-être un jour considéré comme un cinéaste aussi important que son homonyme Akira. Il sait en tout cas allier la quantité (son rythme de travail est absolument impressionnant, et deux longs métrages ont vu le jour depuis ce Shokuzai qui reste le dernier à être sorti en France) et la qualité. Ayant, à l’instar d’un Cronenberg, fait doucement évoluer son oeuvre du fantastique pur à un entre-deux des plus troublants, il signe avec ce monumental Shozukai son chefd’oeuvre, qui ravira tout autant les nouveaux venus qu’il a séduit les fans. La trame est simple : une écolière a été violée et tuée par un inconnu. Mais ses camarades de classe refusent de témoigner, sans que l’on sache pourquoi. La mère de la victime va les poursuivre pendant des années de sa hargne, jusqu’à ce que la vérité apparaisse… L’intrigue aurait pu laisser penser que le drame allait le disputer au polar traditionnel. Mais Kurosawa introduit bien évidemment une étrangeté qui louche vers le fantastique et en reprend les codes (il s’en explique dans les suppléments). Nous ne sommes pas loin de The Ring ou, sans jamais renier quoi que ce soit de sa culture, de certains films de David Lynch. La longueur du film (sorti en salles en deux parties distinctes) aurait pu doucher nos ardeurs, elle ne fait que la décupler au fur et à mesure que la dimension feuilletonesque du film s’impose. Un régal. Y. A. 
Condor Entertainment 

Deux films de Karel Zeman 

Il y a du Gustave Doré chez le réalisateur tchèque Karel Zeman, pionnier de l’animation aujourd’hui injustement oublié. Ce sont deux de ses chefs-d’oeuvre qu’on a aujourd’hui la chance de pouvoir (re)découvrir, après la réédition récente du Dirigeable volé. Malgré son âge vénérable, effacé partiellement par une restauration soignée, Voyage dans la préhistoire (1955) reste une tentative audacieuse d’évoquer le temps des dinosaures, sous la double inspiration des gravures de l’édition Hetzel des Voyages extraordinaires de Jules Verne et des trucages de la version muette du Monde perdu (1925) réalisés par Willis H. O’Brien, pionnier de l’animation image par image et créateur du gorille de King Kong.

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Autre classique, Le Baron de Crac (1962) est l’occasion pour Karel Zeman de donner sa version personnelle d’une histoire qui a également inspiré Les Aventures du Baron de Münchhausen. Comme souvent dans son oeuvre, le réalisateur y mêle séquences d’animation et scènes en prise de vue réelle. On appréhende mieux sa technique grâce à quelques suppléments instructifs : des entretiens avec Zeman et son acteur principal, mais aussi une évocation du projet et de ses effets très spéciaux. Outre ces mêmes bonus, figurent également avec ces deux films une visite du musée aujourd’hui dédié à Zeman, qui a d’ailleurs contribué à cette résurrection nécessaire. J.-P. G 

Voyage dans la préhistoire / Le Baron de Crac Malavida Films 

Deux documentaires autour de Kennedy 

Patrick Jeudy est un récidiviste. Ce prolifique documentariste dont le terrain de prédilection est l’Histoire d’après-guerre fait montre d’une réelle fascination pour les Kennedy. Après deux films consacrés à Marilyn (qui comme chacun sait a eu des relations très privilégiées avec la famille Kennedy), un film sur Jackie, un autre sur Robert, voici deux nouveaux films qui sortent simultanément en DVD. Le premier (chronologiquement) a pour titre Il n’y a pas de Kennedy heureux. Il retrace l’histoire plus que mouvementée de cette famille tentaculaire qui a eu une vie plus grande que nature, le plus souvent tragique, autrement un destin. Le commentaire est parfois un peu grandiloquent et on se demande si le réalisateur n’a pas un peu forcé le trait pour lisser les contours de la mythologie. Restent des documents exceptionnels, souvent au coeur de l’intimité familiale.

Le second film, Dallas, une journée particulière est quant à lui passionnant de bout en bout. Nous croyions tout savoir sur l’assassinat du président Kennedy en ce jour du 22 septembre 1963 (le cinquantième anniversaire de l’événement est de toute évidence le déclencheur de cette sortie), et pourtant ce documentaire, qui lui aussi compile des documents incroyables nous tient en haleine. Non pas qu’il essaye de nous vendre des révélations sur l’énigme de l’assassinat, l’affaire est entendue depuis belle lurette et l’hypothèse de tireurs multiples est à peu près validée par tous. Mais il nous fait revivre chaque seconde de l’histoire, parfois sous des angles différents, en s’intéressant à chacun des figurants de la scène de crime, immortalisés à jamais. On a le sentiment d’être à la place du héros de Blow up cherchant à percer le mystère d’un probable meurtre dans un parc à partir des clichés qu’il a pris un peu par hasard… Y. A. 

Il n’y a pas de Kennedy heureux / Dallas, une journée particulière. France Télévisions Vidéo 

Les 5000 Doigts du docteur T. 

Réalisé en 1953, alors que le comédie musicale se portait comme un charme à Hollywood, ce film de Roy Rowland décontenança le public et sombra dans l’oubli. Pour être redécouvert quelques années plus tard et célébré à juste titre comme l’un des films les plus audacieux du moment. La trame elle-même tranche du tout venant puisque le film raconte l’histoire d’un enfant rétif aux leçons de piano décidées par ses parents, qui est enlevé par un psychopathe qui s’est mis dans la tête de faire jouer cinq cents gamins en même temps. Comme quoi la psychanalyse a en son temps su déborder jusque sur les rives de la comédie musicale. Nous ne sommes pas loin de Pinocchio. Et la mise en scène est à la (dé)mesure du projet. Certaines scènes évoquent le meilleur Busby Berkeley et ses cadres géométriques. Un régal. Y. A. 
Wild Side 

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La Nuit américaine 

Quarante ans après sa réalisation, La Nuit américaine reste l’un des plus beaux films jamais consacrés au cinéma et celui qui a valu la consécration hollywoodienne à François Truffaut sous la forme d’un Oscar. Le réalisateur s’y dépeint à la fois comme un amoureux du cinéma et un artisan du 7ème Art confronté à une équipe qui le sollicite à tout instant sur les décisions à prendre, lui qui est partiellement sourd (formidable idée de mise en scène !). Au-delà de la description d’un film en devenir, avec ses doutes, ses surprises et la vie quotidienne de ses artisans, Truffaut aspire moins à reproduire une réalité sublimée qu’à célébrer la passion d’une vie, la sienne, comme en témoigne ce rêve récurrent dans lequel il se voit enfant, arrachant des photos de Citizen Kane à la devanture d’une salle obscure. Cette Ultimate édition compense aujourd’hui une lacune importante à travers plusieurs suppléments passionnants, parmi lesquels une version commentée par Nathalie Baye dont son rôle de scripte, inspiré par Suzanne Schiffman, et qui a donné un élan déterminant à sa carrière alors naissante. Le déchiffrage de ce film renvoie à deux Truffaut : d’une part, le cri tique impitoyable qui répond au Mépris à travers la musique de Georges Delerue et sera d’ailleurs tancé vertement par son camarade Godard alors dans sa période maoïste ; de l’autre, le cinéaste toujours soucieux d’être compris. Même si le numérique a partiellement eu raison des séances de rushes et des chutiers dans lesquels s’enroulait la pellicule, La Nuit américaine est une leçon de cinéma toujours aussi magique, comme le relève justement Serge Toubiana, où le plus sûr chemin vers la vérité est pavé d’artifices souvent pittoresques. « Les films sont comme des grands trains qui avancent dans la nuit… », explique d’ailleurs Truffaut à Léaud, dans une réplique fameuse qui a fait beaucoup gloser.  J.-P. G. 
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World War Z 

Les amoureux d’un certain cinéma américain riche de sens qui a commencé à céder le pas dans les années 80, au profit de blockbusters sans doute spectaculaires mais sans âme ne se sont sans doute pas rués sur ce World War Z, qui exhibe ses pixels avec une certaine arrogance (il faut dire que l’on ne voit guère comment les scènes où se choquent de gigantesques grappes humaines auraient pu être faites sans l’apport du numérique). Mais sans que le film soit absolument exempt de défauts, il faut quand même lui reconnaître de nombreux mérites. Car la philosophie que le film sous-tend (une anti-utopie) le range de toute évidence parmi les classiques du genre tels que Soleil vert. Certaines séquences sont tout à fait remarquables. Curieusement la tension est plus forte dans les huis clos (le dernier tiers du film est un régal) que dans les passages très amples. Et puis les amoureuses de Brad Pitt (il en reste) sont à la fête… Y. A.
Paramount

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