Critique A bout de souffle de Jean-Luc Godard

Publié le 25 octobre, 2020 | par @avscci

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A bout de souffle de Jean-Luc Godard

Tourné en trois semaines, en muet, avec un minimum d’éclairage additionnel, monté contre toutes les règles établies, À bout de souffle parut à beaucoup comme un film ridicule. On dit que Belmondo, à la sortie d’une première projection, se félicita de ce que ce film raté ne sortirait jamais et ne compromettrait pas sa carrière. Or ce fut un grand succès public en France et à l’étranger. Et voilà soixante ans qu’A bout de souffle, de la Patagonie au Kamchatka, est définitivement un des sommets de l’histoire de l’Art, bien au-delà du cinéma même. En quelques minutes, dès l’ouverture,  Godard démontre son génie, sa malice, sa sombre mélancolie, son rapport impossible aux femmes (« La lâcheté personnifiée », « elles sont trop moches »). Le jump cut, qu’il invente, s’applique même à l’autoradio de « l’Américaine » (une voiture pour l’instant, avant d’être une femme ennemie). On entend quelques mots chantés par Brassens. « Il n’y a pas d’amour… ». Le jump cut empêche d’entendre le mot suivant, « …heureux », et c’est Louis Aragon (bientôt thuriféraire du jeune Jean-Luc) qui surgit, avant Renoir, Faulkner, Bogart, « Ingrid », Jean-Pierre Melville, Picasso et Boetticher. On passerait des heures à interpréter ces quelques minutes entre le Vieux Port et Notre-Dame. Michel Poiccard trouve un revolver, tire sur le soleil (sur la figure du père ?). Mais ce soleil en face, entre les arbres, c’est exactement celui de l’ouverture de Rashomon. Comment croire à une coïncidence ? Le protestant atrabilaire n’ignorait rien du moraliste japonais. Et ces vols incessants commis par Michel Poiccard, quand Godard ne cessait lui-même de voler, la caisse des Cahiers du cinéma en 1952, mais bien plus tôt, les livres de la bibliothèque familiale revendus en douce. Comme il ne cessera de piquer partout les tableaux, les bouts de film, les bouts de texte, dans un jump cut éternel dont Histoire(s) du cinéma fut l’une des apothéoses à la fin du siècle. Génie, voleur, « peau d’chien » disait Agnès Varda. Dernier vivant, et 90 ans le 3 décembre prochain. À bout de souffle ? « Il me faut tout ou rien ; depuis maintenant je le sais… »

René Marx

Film français de Jean-Luc Godard (1960), avec Jean-Paul Belmondo, Jean Seberg, Jean-Pierre Melville. 1h30.

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